
Au nord du parc du château, face à la vaste résidence de Parly 2, le passant peut apercevoir une entrée qui mène au domaine de Chèvreloup. Les amateurs d’histoire se souviendront peut-être que c’est là que, le 1er juillet 1815, la brigade du général Hubert attendit les hussards prussiens de von Sohr. Mais le domaine de Chèvreloup n’entre pas dans l’histoire par ce seul épisode.
Au XVIIe siècle, ce n’est encore qu’un hameau, avec ses terres, ses bois et ses eaux utiles. Sous Louis XIV, il est absorbé par l’expansion territoriale de Versailles. Au XIXe siècle, il demeure un espace technique et cynégétique, surveillé, drainé, administré. Au XXe siècle enfin, la plaine cesse d’être seulement une dépendance du parc royal pour devenir un grand laboratoire végétal : l’arboretum de Chèvreloup.
Chèvreloup dans l’orbite de Versailles

L’édit de décembre 1693 énumère, parmi les terres réunies à la seigneurie et justice de Versailles, « Vauluss[e]au & Chevreloup » ; il rappelle aussi que « les Fiefs & terres de Chevreloup & de Voluffeau » avaient été acquis dès 1692, et mentionne encore les « maisons du Hameau de Chevreloup » détruites lors de l’agrandissement du parc. Derrière la sécheresse de la formule juridique, on aperçoit déjà une réalité plus concrète : non la simple adjonction d’un nom au domaine royal, mais l’absorption d’un lieu habité par la croissance territoriale de Versailles.

L’acte royal a la force d’un document de souveraineté ; il en a aussi le biais. Il parle le langage de l’union, de l’acquisition, de l’incorporation. Il fixe un fait de droit, mais il laisse dans l’ombre ce que fut Chèvreloup avant son annexion : un hameau, des usages, peut-être même une petite centralité locale. C’est ici que l’érudition de Louis Guibert, bien que tardive et à manier avec prudence, apporte une épaisseur précieuse. Selon lui, Chèvreloup possédait autrefois une chapelle dédiée à saint Martin et à sainte Geneviève ; en 1641, elle existait encore et comptait « cinq autels ou chapelles particulières ». Il ajoute que cette chapelle, comme le hameau lui-même, fut détruite sous Louis XIV parce qu’ils nuisaient « au plan du parc de Versailles et aux nouvelles routes que l’on construisait ». La dernière inhumation qu’il y relève date du 24 décembre 1680.
Ces indications ne doivent pas être reçues sans examen. Guibert écrit à la fin du XIXe siècle, dans le registre de l’histoire locale, où les archives côtoient parfois les reconstructions. Mais son témoignage éclaire utilement le silence de l’édit. Il suggère que Chèvreloup ne fut pas seulement un écart de lisière, mais un ancien hameau doté d’une vie religieuse propre. Guibert va jusqu’à écrire que « tout porte donc à croire que Chèvreloup fut le berceau de la paroisse » ; l’hypothèse ne peut être tenue pour démontrée, mais elle suffit à rappeler l’ancienneté d’un lieu que Versailles a recouvert sans en conserver le visage.
L’absorption de Chèvreloup fut, dès l’origine, une annexion de fonction plus que de prestige. Guibert note qu’on y trouvait jadis « les gardes des plaisirs du Roy », puis, au XVIIIe siècle, le « garde général des plaisirs du Roy, des grands et petits parcs de Versailles, au canton de Cheureloup ». Il signale encore la survivance, dans le parc, d’une « fontaine Saint-Martin », comme l’écho lointain du hameau détruit ; il mentionne enfin l’ancien réservoir de Chèvreloup, creusé en 1678. Ainsi se dessine déjà la vocation du lieu : espace de chasse, de surveillance, de circulation et d’eau, plus que lieu de représentation.

Dès la fin du XVIIe siècle, le sens de cette transformation apparaît donc clairement. Chèvreloup cesse peu à peu d’exister pour lui-même. Ses maisons, sa chapelle, ses chemins anciens, ses usages propres sont subordonnés au grand dessein versaillais. Le lieu devient une pièce de cet arrière-pays utile sans lequel le château, ses chasses, ses routes et ses eaux n’auraient pu fonctionner avec la régularité voulue par la monarchie. Sous la formule sèche de l’édit se laisse alors mieux discerner la réalité historique : non une simple extension domaniale, mais la conversion d’un terroir vivant en dépendance fonctionnelle de Versailles.
Un espace de chasse, de surveillance et de discipline
« L’Instruction à l’usage de la gendarmerie d’élite », sous la Restauration, montre que Chèvreloup n’était nullement une marge négligée. Le texte énumère les postes permanents affectés aux résidences royales et précise qu’il existe « un 3e [poste] à Chevreloup ». Le détachement, de huit à douze hommes, est chargé de « la garde et conservation des forêts, ainsi que du gibier ». La formule est brève, mais elle suffit à situer le lieu dans le dispositif monarchique : Chèvreloup reste un espace gardé, utile aux chasses, soumis à une vigilance particulière.
Cette instruction ne décrit pas le paysage ; elle prescrit un service. Elle renseigne donc moins sur la physionomie concrète du domaine que sur la fonction que le pouvoir lui assigne. Mais cela est déjà beaucoup. Au début du XIXe siècle, Chèvreloup n’est pas un simple terrain aux abords de Versailles ; c’est un point d’appui du contrôle royal, un espace où s’exercent la police des chasses, la protection du gibier et la discipline des forêts.
Le texte confirme ainsi une continuité profonde. Après avoir été absorbé par l’expansion territoriale de Versailles, Chèvreloup demeure un lieu de service pour mettre en valeur le château.
L’eau : la seconde vocation du domaine
À la chasse s’ajoute une autre vocation, plus silencieuse encore et pourtant essentielle : l’eau. Dans Le Service des eaux de Versailles et de Marly (1892), Maximilien Gavin réclame explicitement « le rétablissement et l’utilisation, comme autrefois, du réservoir de la plaine de Chèvreloup », auquel il attribue une capacité d’environ 42 000 m³. Dans une note de bas de page, il indique que « le réservoir de Chèvreloup a fait partie autrefois du service des eaux de source », qu’une « conduite spéciale dite de Chèvreloup » avait été établie depuis Montbauron, et que l’alimentation de Trianon, jadis assurée par ce réservoir, se faisait désormais par conduite.

Ce témoignage tardif doit être manié avec les précautions nécessaires. Gavin écrit non pour raconter le passé en historien détaché, mais pour intervenir dans un débat contemporain sur l’état et l’avenir de l’alimentation en eau du château de Versailles. Son texte est celui d’un technicien engagé. Mais c’est précisément ce qui lui donne sa valeur. Parce qu’il connaît les installations, les volumes, les conduites et les usages, il restitue à Chèvreloup une place essentielle dans l’économie hydraulique versaillaise.
Là encore, le lieu apparaît moins comme un décor que comme un instrument. Au nord de Versailles, Chèvreloup formait une zone utile où se rencontraient les besoins de la chasse et ceux de l’approvisionnement en eau. Il fallait surveiller les forêts ; il fallait aussi capter, retenir, conduire. Le domaine n’était pas seulement annexé : il était employé.
De la plaine royale au jardin scientifique

Le grand basculement du domaine se joue au XXe siècle. Un article de Science, progrès, découverte expose, dans les années 1920, le projet d’un « nouveau Jardin de Jussieu » à Versailles. Il précise que « la plaine de Chèvreloup, ancienne chasse royale, est réservée pour l’emplacement de ce jardin » et insiste sur la valeur agronomique du sol. Plus loin, l’auteur situe nettement le site : au sud les Trianons et le parc, à l’est la route de Versailles à Saint-Germain, au nord celle de Paris à Mantes, à l’ouest le territoire de Bailly. Le projet prévoit même de conserver les réservoirs de Chèvreloup dans la composition du futur jardin botanique.
« Le futur Jardin de Jussieu laissera loin derrière lui, par son ampleur et sa magnificence, le petit jardin du temps de Louis XV. La « Botanique » de Jussieu mesurait trente toises en largeur sur cent de longueur. Le nouveau jardin couvrira une étendue de 230 hectares. En comparant cette surface à une surface connue du parc, on trouve qu’elle équivaut à la totalité de la superficie du Petit et du Grand Trianon, plus celle de la partie du parc comprise entre le château et le bassin d’Apollon qu’on appelle communément le Petit Parc de Versailles, plus 30 hectares encore. Ce jardin scientifique sera le plus grand de l’Europe et aussi le plus beau du monde par son admirable disposition. Placé dans la Plaine de Chèvreloup, ses limites seront : au sud les deux Trianons et le parc, à l’est la route de Versailles à Saint-Germain, au nord celle de Paris à Mantes et à l’ouest le territoire de Bailly. En contemplant les belles avenues du parc de Versailles, ses vastes pelouses, ses splendides groupes d’arbres, le visiteur ne peut que s’incliner devant la majestueuse conception de l’artiste qui en a fait le dessin. Le sens du grandiose a présidé à cette création. »
L’article marque un changement profond de regard. Chèvreloup n’est plus pensé d’abord comme dépendance cynégétique ou hydraulique, mais comme vaste surface expérimentale, savante, tournée vers l’étude et la conservation. Le lieu passe d’une logique d’administration monarchique à une logique de collection scientifique.
Le Muséum national d’Histoire naturelle prend possession du domaine au début du XXe siècle afin d’y développer des collections complémentaires de celles du Jardin des Plantes. Les premières plantations importantes s’organisent dans l’entre-deux-guerres, puis l’arboretum scientifique prend sa forme moderne dans la seconde moitié du siècle. La vieille plaine de service entre alors dans une autre histoire : non plus celle de la cour, mais celle de la science.
Le domaine de Chèvreloup aujourd’hui

Aujourd’hui, le domaine de Chèvreloup vit sous une forme nouvelle. Il est devenu l’Arboretum de Versailles-Chèvreloup, vaste conservatoire végétal du Muséum national d’Histoire naturelle. L’ancien territoire de chasse, de réservoirs et de surveillance s’est mué en un paysage scientifique de grande ampleur, où l’arbre n’est pas seulement ornement, mais objet d’étude, de conservation et de transmission. Le lieu n’est donc pas un simple parc de promenade ; il est un musée vivant.

Sa fonction est d’abord scientifique. L’arboretum conserve des collections ligneuses venues de régions très diverses du monde, afin d’en suivre l’acclimatation, la croissance et la résistance dans les conditions climatiques de l’Île-de-France. Il remplit aussi une fonction patrimoniale et pédagogique : il permet au visiteur de parcourir une sorte de géographie vivante du monde végétal, où les arbres racontent à la fois des continents, des climats, des histoires botaniques et de longues politiques d’introduction.

L’organisation du domaine répond à cette ambition. Une partie des collections est distribuée selon l’origine géographique des arbres. Le promeneur passe ainsi d’ensembles européens à des collections asiatiques, nord-américaines ou méditerranéennes ; il ne traverse pas seulement un jardin, mais une carte du monde recomposée en allées, bosquets et massifs. D’autres secteurs obéissent à une logique horticole ou taxonomique plus spécialisée, ce qui donne au lieu une structure à la fois savante et paysagère.

Les espèces que l’on y rencontre sont d’une grande diversité. On y trouve de grands conifères, des cèdres, des séquoias, des pins, des sapins, mais aussi de nombreux feuillus : chênes, érables, hêtres, magnolias, tulipiers, noyers, arbres d’ornement et fruitiers. Certaines plantations frappent par leur échelle, d’autres par leur rareté. Ce qui distingue surtout Chèvreloup n’est pas la seule présence d’arbres remarquables pris isolément, mais la coexistence, dans un même espace, d’essences venues de milieux très éloignés les uns des autres, réunies ici pour être observées, conservées et comparées.
L’arboretum ne se réduit pas aux arbres de pleine terre. Le domaine comprend aussi des serres et des espaces horticoles, non visitables, qui prolongent cette mission de conservation. On y entretient des plantes non rustiques, des flores tropicales ou subtropicales, ainsi que des collections utiles à d’autres établissements du Muséum. Chèvreloup apparaît ainsi comme un maillon d’un dispositif scientifique plus vaste : non un jardin isolé, mais un centre de ressources végétales, de culture et d’expertise.
Le paysage lui-même conserve la mémoire de ses usages anciens. Les vestiges hydrauliques, certaines lignes de force de l’espace rappellent que ce jardin savant s’est développé sur une ancienne dépendance du système versaillais. Il y a là une continuité discrète mais profonde : le lieu demeure un espace organisé, réglé, expérimental ; seulement, l’ordre qui s’y exerce n’est plus celui de la chasse royale ni des eaux du palais, mais celui de la connaissance botanique et de la préservation du vivant.
Le domaine de Chèvreloup mérite l’attention parce qu’il corrige une vision trop monumentale de Versailles. Derrière le château, les parterres et les fêtes, il existait tout un arrière-pays d’utilité : terres absorbées, hameaux supprimés, eaux captées, gibier surveillé, routes contrôlées. Chèvreloup appartient à cette géographie de soutien sans laquelle Versailles n’aurait pu fonctionner. Mais son histoire ne s’arrête pas à l’Ancien Régime. C’est même ce qui lui donne sa singularité. D’autres dépendances royales ont décliné ou se sont figées en vestiges. Chèvreloup, lui, a été réaffecté. D’espace de service monarchique, il est devenu espace scientifique. Le passage est remarquable : l’eau et la chasse avaient justifié son annexion ; la botanique et la conservation ont justifié sa renaissance. On peut avancer, avec prudence, l’hypothèse suivante : Chèvreloup a survécu parce qu’il fut toujours un lieu de fonction plus qu’un lieu de pure représentation. Son utilité l’a protégé. D’abord utile au domaine royal, puis utile à la science, il n’a jamais cessé d’avoir une raison d’être. Cette hypothèse demande encore à être éprouvée par un dépouillement plus serré des archives foncières, hydrauliques et administratives du XIXe et du début du XXe siècle ; mais elle fournit déjà une clé de lecture féconde.
Conclusion
Le domaine de Chèvreloup n’est ni un simple appendice de Versailles ni un arboretum sorti de nulle part. C’est un lieu de continuité transformée. Louis XIV l’incorpore pour agrandir le parc, renforcer les chasses et maîtriser les eaux. Les administrations postérieures y maintiennent une fonction de surveillance et d’équipement. Le XXe siècle lui donne une destination nouvelle, savante et publique, sans effacer complètement les traces de l’ancien système hydraulique et des usages royaux. En ce sens, Chèvreloup résume une histoire plus large. Il montre comment un espace de pouvoir peut devenir un espace de connaissance ; comment une terre de service peut accéder à une dignité patrimoniale sans perdre toute fonction ; comment, enfin, le paysage conserve dans ses formes présentes la trace de souverainetés successives. Là où Versailles donnait à voir la majesté, Chèvreloup assurait d’abord, dans le silence, une part de son fonctionnement. Aujourd’hui, il ne sert plus la pompe monarchique ; il expose la diversité du monde végétal. L’éclat n’a pas disparu : il a changé de nature.
Sources :
« EDIT, Portant union à la Seigneurie & Justice de Versailles, des Terres & Fiefs de Marly le-Chastel, Guyencourt, Marly-le-Bourg, Noisy, Bailly, La Selle, & autres y énoncez, avec leurs dépendances ; Et établissement d’un Siege & Bailliage Royal en ladite Ville de Versailles. » (Sur le site de Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t5407353h?rk=21459;2)
« Rocquencourt : ses origines, ses différents seigneurs, son histoire » par Louis Guibert, instituteur à Rocquencourt (1896)
« Instruction à l’usage de la gendarmerie d’élite, tant à Paris que dans les résidences royales et autres postes » (imprimerie Lefebvre à Paris)
« Le service des eaux de Versailles et de Marly dans le passé et dans le présent. Ce qu’il peut être dans l’avenir » par Maximilien GAVIN, Inspecteur principal du service des eaux de Versailles, en retraite. (Revue Hygiène de 1892)
« Un nouveau “Jardin de Jussieu” à Versailles » (Revue « Science progrès découverte : publié avec la participation du Palais de la découverte. » n°2588 du 10 novembre 1923)