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Charles-Marie de Mayréna, roi d’un royaume éphémère

La sérendipité conduit parfois à découvrir des personnages extraordinaires, relégués aux marges de l’Histoire, mais promis à devenir des légendes.

En m’attardant sur l’histoire de l’Hôtel Continental de Saïgon, me revient une phrase d’André Malraux : « Au Continental, sur la rue Catinat, on buvait de l’absinthe. » Il l’écrit dans Antimémoires. En feuilletant l’ouvrage, je tombe sur ce passage : « À propos d’un personnage qui m’intéressait à l’époque de La Voie royale : David de Mayréna, le roi des Sédangs. J’ai retrouvé pas mal de documents qui vous intéresseront ! » C’est ainsi que je découvre Charles-Marie David de Mayréna.

Il est des figures qui se tiennent aux marges de l’Histoire tout en en constituant un maillon modeste, mais essentiel. Celui qui se fit appeler « Marie Ier, roi des Sédangs », appartient à cette catégorie d’hommes. Avant de devenir ce souverain improbable, il fut soldat, chasseur, voyageur, polémiste, auteur même, puisqu’il publia dès 1871 des Souvenirs de Cochinchine, qu’il signa en se prévalant du grade de « capitaine d’état-major, chevalier de la Légion d’honneur ». La chose peut surprendre, car Mayréna s’était d’abord engagé comme sous-officier de dragons ; mais, durant la guerre franco-prussienne, il se rengagea au 82e régiment des gardes mobiles, 2e bataillon du Var, où il fut effectivement promu capitaine et obtint la légion d’honneur.

Mais ce livre n’est qu’un prélude. Souvenirs de Cochinchine n’est pas seulement un récit de voyage ou un recueil d’observations, c’est un document colonial brut, écrit du point de vue d’un militaire français convaincu de la légitimité de la conquête. Son intérêt tient précisément à cette tension : il renseigne sur la Cochinchine des années 1860, mais révèle tout autant les préjugés et les angles morts de la domination française. Le regard n’est jamais neutre, il classe, hiérarchise, juge. Les Annamites y sont décrits à travers des stéréotypes récurrents, tantôt « sauvages », tantôt paresseux, fourbes ou infantiles. Le texte parle donc moins de la société vietnamienne « telle qu’elle est » que de la manière dont un militaire français du XIXe siècle croit pouvoir la comprendre. Il n’est, du reste, pas un cas isolé : Mme Louise Bourbonnaud, dans Les Indes et l’Extrême-Orient, impressions de voyage d’une Parisienne, tient un discours comparable.

Le récit de la conquête est, à cet égard, exemplaire. Mayréna inscrit l’expédition de 1858 dans une logique de grandeur nationale : Napoléon III entend étendre les relations commerciales françaises et donner à la France des colonies en Asie. La conquête devient ainsi un acte presque naturel, présenté comme une combinaison de stratégie, de commerce et de prestige. La violence française est minimisée, tandis que les résistances annamites sont décrites comme désordonnées ou traîtresses. Pourtant, le texte laisse affleurer une autre réalité : représailles, massacres, villages brûlés, guerre de pacification. Le passage sur Rạch Giá est révélateur : après le massacre français, « tout fut brûlé, saccagé, massacré », formule que l’auteur commente aussitôt comme de « terribles représailles ». Le mot dit beaucoup : il reconnaît l’excès tout en le réinscrivant dans une logique de nécessité militaire.

Après quatre années passées en Cochinchine, il quitte l’armée pour rentrer en France, où il vit d’expédients plus ou moins avouables. Mais l’Indochine l’appelle de nouveau, par nostalgie peut-être, mais surtout parce que l’un de ces expédients, consistant à soutirer une forte somme au richissime baron Seillière sous prétexte de financer une expédition scientifique imaginaire, l’oblige à quitter la métropole pour se faire oublier.

Né en 1842, dans une France encore marquée par l’héritage impérial et les bouleversements politiques du siècle, Mayréna n’appartient pas à la noblesse traditionnelle de l’aventure coloniale. Ni officier issu des grandes écoles, malgré une tentative au concours de l’École navale, ni administrateur formé dans les cadres de l’État, il relève plutôt de cette catégorie d’individus que la Troisième République produit à la périphérie de ses institutions, des hommes sans position stable, mais dotés d’une énergie et d’une ambition peu communes. L’Indochine, dans les années 1880, constitue un terrain propice à ce type de trajectoire. L’espace y est encore imparfaitement contrôlé, en particulier dans les hautes terres de l’Annam et du Laos, où les autorités coloniales peinent à imposer leur souveraineté. Ces zones, désignées par les Français comme le « pays des Moi », échappent en grande partie à l’administration directe et offrent un champ d’action à ceux qui savent exploiter l’incertitude politique.

C’est dans ce contexte que Mayréna apparaît en 1888. Selon le témoignage du missionnaire J.-B. Guerlach, il se présente comme un « explorateur envoyé par le Gouvernement français », porteur de recommandations ecclésiastiques et bénéficiant, au moins indirectement, du soutien de certains relais administratifs. Cette ambiguïté initiale est décisive : elle lui permet d’agir à la fois comme agent officieux de pénétration française et comme entrepreneur politique indépendant.

En parcourant les territoires bahnar et sédang, il conclut des traités avec plusieurs villages, organise des assemblées de chefs et, surtout, fait rédiger une constitution du royaume sédang, acte qui constitue le cœur juridique de son entreprise. Ce moment est capital. Il ne s’agit pas d’une simple imposture, mais d’une tentative, certes fragile, de construction politique, fondée sur des pratiques locales de reconnaissance et sur une traduction, approximative mais réelle, des codes diplomatiques européens.

Proclamé roi, Mayréna adopte les attributs d’une souveraineté qu’il sait pourtant précaire. Son autorité repose sur un équilibre instable, entre reconnaissance ponctuelle de certains chefs locaux, soutien logistique des missionnaires et tolérance implicite de l’administration française. Mais cette construction contient dès l’origine les germes de sa dissolution. Loin de se limiter au rôle d’intermédiaire, Mayréna choisit de prolonger l’expérience et de se comporter en souverain indépendant, refusant de « passer la main à la France » comme il l’avait laissé entendre. Ce basculement marque une rupture décisive : l’explorateur utile devient un acteur incontrôlable.

Revenu sur la côte, puis en Europe, Mayréna transporte avec lui son royaume comme un capital à faire fructifier. À Haiphong, il distribue des titres et des décorations, allant jusqu’à produire de faux instruments financiers. À Paris, il séduit un milieu mondain avide d’exotisme. En Belgique, il obtient des financements et prépare une nouvelle expédition. Ce passage européen transforme son entreprise : d’expérience coloniale marginale, elle devient un spectacle politique et financier. La royauté sédang cesse alors d’être un fait local pour devenir une fiction internationale.

L’aventure s’achève en Asie du Sud-Est, dans des conditions qui échappent à toute certitude. Réfugié sur l’île de Tioman, Mayréna meurt vers 1890, « de la morsure d’un serpent, disent les uns, d’un coup de kriss malais, affirment d’autres ». Cette fin obscure prolonge la nature même de son existence. À défaut d’archives définitives, elle laisse place à la rumeur, forme ultime de la mémoire des périphéries coloniales.

Pendant ce temps, l’administration française reprend la main. Les chefs locaux sont invités à renoncer aux symboles du royaume, les traités sont annulés, et les territoires intégrés à des structures reconnues par le pouvoir colonial. Le royaume des Sédangs disparaît ainsi sans véritable confrontation, absorbé dans le processus d’organisation territoriale qui caractérise la fin du XIXe siècle en Indochine.

La figure de Mayréna a suscité des lectures contrastées. Pour Maurice Soulié, il incarne l’aventurier romantique ; pour la presse coloniale, il relève de la mystification ; pour Guerlach, il est un agent initialement légitime devenu déviant. Aucune de ces interprétations ne suffit à elle seule. Mayréna est à la fois un imposteur, lorsqu’il fabrique une souveraineté sans base durable ; un acteur colonial, lorsqu’il s’inscrit dans les logiques d’expansion française ; un symptôme, révélateur des zones d’incertitude de l’Empire.

Il n’a laissé ni État durable ni institution pérenne ; mais il a démontré, l’espace de quelques mois, qu’entre l’exploration et la domination, entre le projet impérial et l’initiative individuelle, il existait une zone grise où l’histoire pouvait encore bifurquer.