Aller au contenu

L’audiovisuel public dans le clair-obscur démocratique

Introduction

« Un peuple libre a le droit de tout voir et de tout savoir », rappelait Condorcet. Encore faut-il que les instruments de cette visibilité, les médias, et singulièrement l’audiovisuel public, demeurent à la hauteur de cette exigence.

Créée le 28 octobre 2025 à l’initiative du groupe Union des droites pour la République, dans le cadre du « droit de tirage » parlementaire, la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public réunissait trente députés issus de l’ensemble des groupes politiques, ainsi qu’un député non inscrit. Constituée le 12 novembre 2025, elle était présidée par Jérémie Patrier-Leitus et avait pour rapporteur Charles Alloncle.

Sa mission s’articulait autour de quatre axes principaux : analyser les choix éditoriaux et les processus de décision afin d’écarter tout agenda politique, contrôler l’objectivité et la traçabilité des décisions internes, identifier d’éventuels conflits d’intérêts ou influences extérieures, enfin examiner la gestion et l’utilisation des ressources financières allouées à l’audiovisuel public. Conformément aux règles encadrant les commissions d’enquête parlementaires, ses travaux devaient être conduits dans un délai de six mois.

Après de nombreuses polémiques, cette commission a publié son rapport. À sa lecture[1], il apparaît qu’il ne constitue ni un réquisitoire, ni une défense maladroite du service public : il s’impose plutôt comme le symptôme d’un moment de bascule ou plutôt celle d’un modèle « arrivé à un point de déséquilibre ».

I. La confiance entamée : une érosion sans fracas

Le rapport ne parle pas d’effondrement. Il parle d’un malaise. Les mots sont choisis, mais leur accumulation dessine une ligne claire qui montre « une défiance croissante des téléspectateurs » et « une sous-représentation chronique de certaines formations politiques »

Ce n’est pas la preuve d’une entreprise organisée, mais le symptôme d’un déplacement. L’audiovisuel public ne serait plus perçu comme un lieu commun, mais comme un espace partiel.

Derrière ces constats, affleure une réalité plus discrète, celle d’une homogénéité sociale des producteurs d’information. Le rapport n’en fait pas la clef unique, mais il en laisse entrevoir les effets, notamment dans la « fabrique de ceux qui façonnent l’opinion » au sein des écoles de journalisme

Ainsi, ce qui se joue n’est pas tant une déformation volontaire qu’un rétrécissement involontaire du regard.

II. Neutralité et pluralisme : des principes fragiles dans leur application

Le texte parlementaire rappelle avec insistance que la neutralité et l’impartialité ne sont pas de simples vertus, mais des obligations qui sont « des notions aux contours flous et mal définis ».  De cette ambiguïté naît une difficulté majeure. Comment exiger rigoureusement ce que l’on peine à définir ?

Le rapport tranche en partie, en accumulant les griefs. Il dénonce « des manquements répétés aux obligations d’honnêteté de l’information », « des biais militants dans le traitement de certains sujets », « des entorses graves aux règles élémentaires de la déontologie journalistique ».  Mais cette accumulation, parfois, affaiblit la démonstration. Elle juxtapose des cas, sans toujours en établir la portée systémique.

Demeure néanmoins une évidence : la neutralité absolue n’existe pas, elle relève d’un idéal régulateur plus que d’une réalité empirique. Toute production éditoriale procède d’un choix, d’une hiérarchisation, d’un cadre d’analyse. Elle est un horizon, non un état. Mais c’est précisément parce qu’elle est hors d’atteinte qu’elle oblige à organiser concrètement le pluralisme.

III. Gouverner sans piloter : la mécanique de la déresponsabilisation

C’est lorsque le rapport quitte le terrain des intentions pour celui des structures qu’il gagne en force. Il décrit un système où la responsabilité se dissout dans la complexité. Un système qui se caractérise par une « absence d’une comptabilité analytique », des « outils de pilotage très insuffisants », la « difficulté d’identifier la responsabilité du pilotage ».  À cela s’ajoute une situation paradoxale : « une charge pour l’État de l’ordre de 4 milliards d’euros » sans stratégie claire

L’image qui s’impose est celle d’un navire aux moyens considérables, mais privé de boussole stable. Ni pleinement autonome, ni véritablement dirigé, l’audiovisuel public évolue dans un entre-deux qui nourrit l’inefficience.

IV. L’externalisation : un glissement silencieux du pouvoir

Il est des transformations qui ne se voient qu’après coup. Le recours massif aux sociétés de production en est une.  Le rapport en décrit les effets, avec une netteté croissante, en dénonçant « un recours massif à l’externalisation des programmes, générateur structurel de conflits d’intérêts » et en soulignant que « France Télévisions ne contrôle pas la ligne éditoriale de dizaines d’heures de programme »

Ce constat est décisif. Il signifie que le cœur même du service public, la production de contenus, s’est en partie déplacé hors de lui.

À mesure que l’externalisation progresse, la souveraineté éditoriale recule. Le service public finance, mais ne maîtrise plus entièrement.

V. Une crise financière qui révèle une contradiction plus profonde

Les chiffres, ici, ne sont que la surface visible d’un déséquilibre plus profond. Le rapport évoque « un déficit inquiétant », « des dépenses de fonctionnement disproportionnées », « des artifices comptables qui méritent d’être interrogés »

Mais au-delà des comptes, c’est le modèle lui-même qui est en tension. L’audiovisuel public doit être à la fois exemplaire et compétitif, distinct et attractif, public et concurrentiel.

De cette contradiction naît une dispersion des moyens et une perte de lisibilité : « une trop grande profusion de chaînes, mal différenciées »

VI. Une commission miroir de son époque

Peut-être faut-il lire ce rapport à la lumière de ses propres conditions de production. Le président de la commission lui-même reconnaît « une évolution délétère de notre débat public », et « la spectacularisation de la démocratie » voire, « la recherche de la lumière médiatique [qui] remplace le travail de fond »

La commission, censée éclairer, devient ainsi révélatrice. Elle montre combien le débat public contemporain est travaillé par la logique de visibilité, déjà entrevue par Alexis de Tocqueville lorsqu’il observait les tensions propres aux démocraties modernes : « La majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. À l’intérieur de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir. » (De la démocratie en Amérique, II, 1840)

VII. Réformer sans rompre : une ligne fragile

Le rapport n’appelle pas explicitement à la rupture. Il esquisse une série de réformes : rationalisation, économies, recentrage.

Mais ces propositions reposent sur une condition implicite : savoir ce que l’on attend du service public.

Faut-il un média d’excellence, un média populaire, un média de cohésion, ou un acteur concurrentiel parmi d’autres ? Tant que cette question demeure indécise, les réformes risquent de n’être que des ajustements.

Conclusion

Ce rapport ne signe pas la faillite de l’audiovisuel public. Il en révèle les tensions. Entre indépendance et contrôle, entre pluralisme et cohérence, entre mission et performance, l’institution se trouve à la croisée des chemins. Il ne s’agit pas de choisir entre défense et accusation, mais de redéfinir un équilibre.

Encore faut-il savoir selon quel principe orienter cette recomposition. L’audiovisuel public n’a pas vocation à être guidé comme un itinéraire optimisé, ajusté en permanence au gré des contraintes ou des indicateurs. Il ne relève pas du GPS, mais de la boussole. Non un instrument qui dicte chaque pas, mais un repère qui fixe un cap, laissant place à l’interprétation, à la responsabilité, au pluralisme.

Car une institution contestée peut encore être réformée. Une institution incomprise, elle, est déjà fragilisée. Et, dans l’ordre démocratique, ce qui cesse d’être compris finit toujours par être remis en cause.

https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/rapports/ceaudio/l17b2698-t1_rapport-enquete.pdf

[1] Sur les quelque 550 pages que compte le tome I du rapport, je me suis concentré sur les 300 pages de conclusions, le reste étant constitué de comptes rendus d’auditions et d’annexes diverses.