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De l’oligature ou l’art de gouverner sans mandat.

« Olicrature » : néologisme désignant un système dans lequel les décisions essentielles ne sont plus réellement prises par les institutions visibles, mais par une constellation de comités, d’autorités, d’agences, de conseils et de hauts fonctionnaires dont l’influence dépasse souvent celle des responsables politiques censés les diriger. Officiellement, ces derniers commandent ; dans les faits, ils découvrent parfois les décisions en même temps que les citoyens. Certains l’appellent « État profond », d’autres dénoncent une « technocratie ». Je préfère le terme d’olicrature. Elle se protège avec une remarquable efficacité. Elle ne craint ni les élections, ni les changements de majorité, ni les alternances politiques, car elle sait que les ministres passent quand les directeurs de la haute administration demeurent. Elle cultive l’art de la discrétion : ses décisions sont rarement assumées, ses responsabilités souvent diluées, ses erreurs généralement anonymes. Lorsqu’elle est contestée, elle invoque l’expertise ; lorsqu’elle est mise en cause, elle se réfugie derrière les procédures ; lorsqu’elle est démentie par les faits, elle crée une commission chargée d’en analyser les causes.
Bien avant l’avènement de l’olicrature contemporaine, la France avait déjà produit quelques-uns de ses « saints patrons ». Talleyrand démontra qu’il était possible de servir tous les régimes sans appartenir totalement à aucun. Cambacérès prouva qu’une plume bien exercée pouvait parfois laisser une empreinte plus durable qu’une armée victorieuse.
En France, l’olicrature a même atteint, me semble-t-il, un degré de perfection rarement égalé : celui de porter l’un de ses propres produits jusqu’au sommet de l’État, démontrant ainsi qu’il est parfois plus efficace de choisir le chef que de lui obéir.
Quant à l’Europe …
Face à l’olicrature, deux réponses principales peuvent émerger.
La première est le dégagisme, réaction électorale par laquelle les citoyens cherchent à écarter une classe dirigeante jugée usée, inefficace ou déconnectée de leurs préoccupations.
La seconde est institutionnelle. Il s’agit du spoils system américain, qui consiste, pour un pouvoir nouvellement élu, à remplacer non seulement les gouvernants, mais également une partie des élites administratives chargées de mettre en œuvre sa politique. Cette pratique est résumée par la célèbre formule : « To the victor belong the spoils of the enemy » (« Au vainqueur reviennent les dépouilles de l’ennemi »), prononcée par William L. Marcy au Sénat des États-Unis en 1832 pour défendre la politique de nominations du président Andrew Jackson.
Le premier change les visages ; le second change aussi les occupants des bureaux.