« C’est la charge, c’est la foudre, C’est l’assaut dans le sang et dans la poudre. L’ennemi s’enfuit, l’épée dans les reins, Laissant tous ses morts sur le terrain. » (« Les Cuirassiers, chant de tradition de l’armée française)

18 juin 1815. Napoléon subit, sur les terres détrempées de Waterloo, une défaite irréversible qu’il attribuera plus tard, dans ses Mémoires, à la prétendue défaillance du maréchal Grouchy. Mais cette thèse, reprise par une tradition commode, ne résiste pas à l’examen scrupuleux des faits et des ordres écrits. Car Grouchy, fidèle exécutant, suit à la lettre les instructions impériales. Le 18 juin, il combat à Wavre contre les troupes du général von Thielmann et réussit, jusqu’au soir, à fixer l’attention prussienne sur sa position, empêchant toute jonction complète avec les forces de Blücher à Waterloo. Ce n’est qu’au matin du 19 qu’il apprend l’effondrement du front français. Alors commence une retraite exemplaire : loin d’un sauve-qui-peut, c’est une manœuvre en bon ordre que les historiens désigneront comme la « route Grouchy » — Wavre, Namur, Dinant, Givet. Le IIIe corps de Vandamme passe par Tourinnes et Grand-Leez, le IVe corps de Gérard par Walhain, Gembloux et Mazy. Vandamme couvre la marche avec rigueur, tandis que les Coalisés, aveuglés par leur victoire, négligent de les intercepter.
À Namur, du 19 au 20 juin, les troupes françaises défilent dans un calme presque ostentatoire, comme si la tempête de Waterloo n’avait jamais existé. Une armée aguerrie, intacte, traverse la Meuse et franchit la frontière, portant avec elle non pas l’espoir de renverser le destin, mais la détermination de le défier encore. Elle rejoint bientôt les abords de Paris, où le maréchal Davout, nommé ministre de la Guerre, réorganise la défense avec la précision glacée qui le caractérise. À la hâte, mais avec méthode, les ponts de Sèvres et de Saint-Cloud sont fortifiés ; les hauteurs d’Auteuil hérissées de batteries ; Neuilly couvert de redoutes sommaires. Une ligne de défense s’improvise, de Montrouge à Montmartre. Davout dispose encore de 117 000 hommes — troupes de ligne, Garde réduite, conscrits de la banlieue — face à deux armées victorieuses : les Anglo-Hollandais de Wellington et les Prussiens de Blücher. Paris retient son souffle. Le canon se tait, mais chacun pressent qu’il peut rugir à nouveau.
C’est dans ce contexte crépusculaire qu’éclate, au sud-ouest de la capitale, une série d’accrochages qui vont précipiter un dernier feu d’artifice : le combat de Rocquencourt. Mais celui-ci ne surgit pas du néant. Il est précédé, le matin même, d’un engagement aussi bref que révélateur, dans les bois de Meudon et les pentes de Vélizy.
Ce jour-là, le lieutenant-colonel Friedrich Georg von Sohr, à la tête de la 2e brigade de cavalerie du IIe corps prussien, est envoyé en avant-garde depuis Versailles, avec pour mission de pousser une reconnaissance offensive vers la vallée de la Bièvre. Ses escadrons de hussards poméraniens et brandebourgeois progressent rapidement, dans l’espoir de devancer les forces françaises et d’occuper les axes de repli entre la Seine et l’Yvette. Mais cette marche hardie s’effectue sans appui d’infanterie ni reconnaissance sérieuse du terrain. À sa décharge, les Prussiens étaient en confiance : le matin, le maire de Versailles et la population s’étaient montrés aimables, comme le rapporte von Sohr à Blücher dans son rapport. « J’ai l’honneur d’humblement rapporter à Votre Excellence que j’occupe Versailles. À mon approche, un nombre insignifiant de fantassins (français) et quelques cavaliers, tirant parti du terrain tourmenté, ont réussi à se retirer sur la route de Paris. Les 1200 hommes de la garde nationale nous ont envoyé un parlementaire, ouvert les portes, se sont déclarés partisans du Roi, et ont demandé notre protection. J’ai accepté, à la condition qu’ils enlèvent la cocarde tricolore de leur chapeau et que votre permission soit sollicitée. Selon les rapports reçus ici, Napoléon est parti l’après-midi du 29, pour Cherbourg via Rambouillet et Chartres, où deux frégates attendent son embarquement. Je vais continuer ma marche sur Longjumeau et j’ai déjà envoyé des patrouilles sur toutes les routes menant à Paris et vers l’intérieur du pays. » (Sohr à Blücher — in Voss, Generalmajor von, Napoleons Untergang 1815, Berlin 1906)
Les mouvements prussiens ayant été détectés, Davout donne l’ordre à Exelmans de rassembler toute la cavalerie sur la rive gauche et de la porter à la rencontre du détachement prussien. Exelmans conçoit alors un plan audacieux visant non seulement à culbuter la cavalerie de Sohr, mais aussi à l’envelopper.
« Ordre de mouvement pour les troupes du IIe Corps de Cavalerie et les 3 divisions de Cavalerie légère des généraux Domon, Piré et Vallin qui avaient été réunies au Ile Corps de Cavalerie par ordre du Prince Ministre de la Guerre.
La Division Piré est à Issy. Le général Piré enverra la Brigade Huber à laquelle sera joint le 44e Régiment d’infanterie par Sèvres sur Versailles en passant par Ville-dAvray, Vaucresson et Rocquencourt : le général Hubert débouchera par Vaucresson et s’établira sur le chemin de Saint-Cloud près de Rocquencourt: elle s’embusquera derrière cet endroit de manière à recevoir l’ennemi quand je le rejetterai sur elle, le général Hubert se liera par sa droite aux troupes du Prince d’Eckmühl qui doivent passer par les ponts de Neuilly et de Saint-Cloud et par sa gauche avec les escadrons du Ile Corps qui passeront à droite et dans Versailles. La Division du général Vallin se dirigera également sur Versailles et se portera ensuite sur Rocquencourt de manière à avoir sa droite à ce village. Le général Piré marchera sur le même point et précédera le général Vallin avec sa 2e Brigade qui s’appuiera à la Division de ce dernier: le général Vallin se fera appuyer par les dragons si cela devient nécessaire.
Les 9e et 10e Dragons se porteront par Fontenay sur la Faisanderie avec la Division du général Domon qui devra marcher de Saint-Frambourg, où il est, sur Versailles par Fontenay et précédera si c’est possible le Ile Corps. Les différentes colonnes s’éclaireront au loin sur les flancs avec beaucoup de précaution.
MM. les généraux sont priés de donner fréquemment des nouvelles au généra1 Exelmans qui marchera avec le Ile Corps. MM. les généraux Demon et Vallin pourront n’emmener avec eux qu’une demi-batterie ; les autres demi-batteries seront placées en réserve au Parc derrière Montrouge. »
Le général Vincent, aux avant-postes, tient ses dragons prêts. Lorsque von Sohr arrive à Vélizy, il ignore que les Français sont embusqués. Le choc est brutal. Von Damitz décrit une attaque « soudaine et difficile à contenir » (« (schwer zurückzuschlagen in diesem unübersichtlichen Gelände) ») dans un terrain boiseux et accidenté. La cavalerie prussienne, trop avancée, est désorganisée. Von Sohr tente de se replier, mais Versailles, qu’il croyait sûre, se referme sur lui : la garde nationale, revenue à ses cocardes tricolores, lui tire dessus…
Poursuivis par les dragons, les hussards prussiens fuient par la rue des Réservoirs, le boulevard du Roi, puis le boulevard Saint-Antoine. Exelmans les suit, mais se heurte aux grilles fermées de la barrière Saint-Antoine. Furieux, il tonne contre « ce vieux repaire de royalistes », regrette de ne pouvoir livrer la ville aux flammes, puis, une fois les grilles ouvertes, ordonne, au, général Strolz, de poursuivre : « Au galop ! À Rocquencourt ! »
La suite est une nasse. Rocquencourt est déjà occupé par la brigade Hubert et le 44e de ligne, embusqués dans les champs. Les hussards prussiens tombent dans le piège. Les dragons de Strolz chargent, la panique s’installe. Dans le Chesnay, les rues étroites, les murs hauts, les sabres français achèvent l’ouvrage. Von Sohr, blessé, est capturé. Les survivants sont faits prisonniers dans la ferme Poupinel.

Exelmans veut pousser jusqu’à Saint-Germain, mais des rapports signalent l’arrivée de renforts prussiens. Il bat en retraite à Versailles, emmenant 437 prisonniers. Le lendemain, il regagne Paris.
Engagé volontaire en 1791, l’ancien chef d’état-major de Murat ne rentre en grâce qu’en 1828 sous Charles X, qui le nomme inspecteur général de la cavalerie. Il est fait Grand Chancelier de la Légion d’honneur en 1849 et Louis-Napoléon lui confère enfin, en 1851, le titre de Maréchal de France. C’est l’année suivante, d’une chute de cheval, que mourra l’un des plus grands cavaliers de l’Empire, qui avait exposé sa vie dans de nombreux combats.
Jean-Baptiste Strolz deviendra pair de France mais, contrairement à son chef, il n’eut pas l’honneur d’avoir un boulevard parisien à son nom mais une modeste rue de Belfort rappelle que lui, le fils d’immigré autrichien, avait consacré sa vie au service de la France.


La presse française, encore impériale, célèbre un « éclat glorieux » dans Le Moniteur du 3 juillet 1815 : « La cavalerie française, fidèle à son honneur, a dispersé dans les rues de Rocquencourt les hordes prussiennes, leur infligeant une leçon que les chroniques du Rhin n’oublieront pas. » Le 4 juillet, il ne fut plus question de louanger l’Empire et ses soldats, alternance politique oblige…
Du côté des Coalisés, Blücher avait mal accueilli les nouvelles de Rocquencourt. « Blücher était dans son bureau, sur un sofa, profitant d’un court repos et j’étais assis devant la maison, quand un parti de hussards du 5e régiment, conduits par le major von Wins, arriva et stoppa. Le major mis pied à terre., et me reconnaissant, vint vers moi, me disant, très excité : Ce que vous voyez ici est ce qui reste de deux régiments de hussards. Tous les autres sont soit morts ou prisonniers. Le lieutenant-colonel Sohr lui-même a été gravement blessé et fait prisonnier. J’étais surpris. Je n’aurais jamais pensé que de si bonnes troupes puissent subir une si terrible défaite, et je lui dis que je n’en croyais rien. Le major m’assura que c’était la vérité et me demanda de parler au Prince. J’essayais de l’en dissuader, lui disant que l’entrevue risquait d’être très désagréable. Mais cela ne changea rien, et je l’introduisis. Le Prince écouta son rapport avec une colère grandissante, puis il explosa de rage, criant : Monsieur ! Si ce que vous me dîtes est vrai, alors j’eusse souhaité que le diable vous ait également atteint. Sur ces mots, Wins fut renvoyé. Le prince était outragé et choqué au plus haut point » ( Nostitz, Graf von, Das Tagebuch des generals der Kavallerie Grafen von Nostitz, Kriegsgeschichtliche Einzelschriften, Berlin 1885

Il fut si outragé que le 2 juillet, il ordonna le pillage des villages de Rocquencourt et du Chesnay. Les habitants de ce dernier, furent sauvés par leur maire, Jean-Baptiste Caruel, qui obtint des Prussiens qu’ils se modèrent dans leurs représailles…
Von Damitz, dans sa Geschichte des Feldzugs von 1815, reconnaît une faute de commandement dans l’engagement de von Sohr sans soutien, et mentionne la perte de la quasi-totalité de la brigade, capturée ou éparpillée. Von Ardenne, dans ses Beiträge zur Geschichte der Reiterei, évoque un épisode douloureux mais « insignifiant d’un point de vue stratégique » — ce qui, sous sa plume, trahit plus la gêne que la sincérité.
Rocquencourt ne sauva pas l’Empire. Le 3 juillet, la capitulation de Saint-Cloud livrait Paris aux Coalisés et scellait le destin de la France impériale. Mais pour les cavaliers de Strolz et d’Exelmans, cette journée fut bien plus qu’un simple engagement : ce fut une fulgurance de panache dans le crépuscule du régime, une ultime affirmation de bravoure, un éclat d’honneur lancé à la face du désastre. Dans cette charge, il n’y avait ni calcul stratégique ni espoir de victoire durable, seulement le refus du renoncement — et l’honneur, peut-être un peu fanfaron, de pouvoir se remémorer la phrase que l’on prête à Monsieur de Montençon, commandant les Mousquetaires à cheval de la Maison du Roi, lorsque le duc de Richelieu lui intima l’ordre de charger pour sauver le roi et l’armée à Fontenoy : « Messieurs les maîtres, veuillez assurer vos chapeaux, nous avons l’honneur de charger ! »
Aujourd’hui, le champ de bataille a fait place à la plus grande copropriété d’Europe. En effet, les demoiselles Poupinet, propriétaires de la ferme éponyme, ont fini par accepter de vendre leurs 110 ha de terrain à Aladar de Balkany, promoteur, à condition qu’une église y soit construite. Sur le terrain des petits immeubles entourent Notre Dame de la Résurrection. L’ensemble constitue Parly 2 !
