Aller au contenu

 France–Vietnam : deux sociétés, une même structure

« Ce qui détruit les sociétés, ce n’est pas l’autorité qui est trop forte, c’est celle qui est trop faible. » (De la démocratie en Amérique, Tome II)

« L’homme naît pour servir sa famille, sa patrie et le monde, et non pour errer dans le tumulte de la vanité. » Phan Bội Châu (1867–1940)

 On pourrait croire que tout oppose la société française moderne et la société vietnamienne contemporaine, héritière d’un socle traditionnel confucéen : l’une, républicaine, laïque, cartésienne ; l’autre, impériale, ritualiste, confucéenne. Et pourtant, une lecture en profondeur, structurelle plutôt que culturelle, met en évidence une architecture commune, fondée sur une étonnante dualité fonctionnelle : un pilier séculier fort et un socle spirituel souterrain. À la lumière de cette grille d’analyse, la France républicaine et le Vietnam confucéen apparaissent non pas opposés, mais construits sur des logiques sociales parallèles — jusqu’à un point crucial où ces logiques se disjoignent : leur rapport à l’individu.

  1. Le pilier séculier : norme, ordre, verticalité

Dans la France contemporaine, l’ordre républicain repose sur une armature rationnelle et centralisée :

  • Un État jacobin, garant de l’égalité et de l’indivisibilité du territoire ;
  • Une école laïque dispensant morale civique et méritocratie ;
  • Un droit civil et administratif visant l’uniformité, la neutralité, l’efficacité.

Ce socle produit un citoyen défini par son appartenance à la Nation, ses droits et devoirs, son inscription dans un réseau institutionnel hiérarchisé. C’est une morale de la structure, de la norme, du contrat. L’individu s’y affirme comme fondement du politique.

Dans le Vietnam du XXIe siècle, profondément transformé par la mondialisation mais encore structuré par son héritage, cette fonction est toujours en partie assumée par le confucianisme :

  • Une société ordonnée selon les cinq relations cardinales (père/fils, prince/sujet, etc.) ;
  • Une valorisation de la discipline, de l’exemplarité, du respect hiérarchique.

Ici aussi, l’individu est d’abord défini socialement, mais il ne s’émancipe pas : il s’inscrit dans un tissu collectif. La morale n’est pas contractualiste, mais filiale. La verticalité fonde la cohésion, non pour affranchir l’individu, mais pour mieux situer chacun dans l’ordre du monde.

  1. Le socle spirituel : sens, mystique, rituels

Mais ni la République française ni le confucianisme vietnamien ne suffisent à dire la totalité de l’expérience humaine. Chacun a donc historiquement été accompagné d’un second pilier, à la fois spirituel, rituel et existentiel.

En France, c’est l’Église, même affaiblie, qui continue d’assurer une « présence morale » :

  • Funérailles, baptêmes, mariages, sanctuaires de la mémoire ;
  • Langage du sacre, du sacrifice, de l’âme ;
  • Référence implicite au bien, au mal, à l’espérance.

Dans la société vietnamienne actuelle, toujours irriguée par son héritage confucéen et taoïste, c’est encore le taoïsme, souvent mêlé au bouddhisme, qui remplit ce rôle souterrain :

  • Pratiques funéraires, offrandes aux ancêtres, astrologie ;
  • Savoirs médicinaux, énergétiques, contemplation du Dao ;
  • Sens du rythme naturel, de la mort, de la fluidité des choses.

Le rapport au monde, à la nature, à la souffrance, à l’invisible s’ancre dans ces traditions parallèles. Là où le confucianisme ordonne, le taoïsme apaise. Là où la République encadre, le christianisme donne du sens.

  1. Deux visions divergentes de l’individu : le malentendu colonial

C’est ici que les deux modèles s’éloignent fondamentalement. La société française moderne est fondée sur l’individu émancipé, structuré par l’État : la personne, détachée de ses attaches primaires, devient sujet de droit, libre, autonome.

À l’inverse, la société vietnamienne actuelle, fondée sur un socle confucéen repose sur une logique collectiviste hiérarchisée, où l’individu n’existe que comme élément d’un tout : famille, lignage, communauté locale. La famille élargie constitue l’unité de base, et non l’individu. L’État confucéen ne libère pas l’individu de ses liens : il les sacralise.

Cette divergence explique pour une large part l’échec de la colonisation française au Vietnam. Les réformateurs coloniaux voulaient implanter un ordre républicain fondé sur l’individu, l’école, le suffrage, le code. Mais ils se heurtaient à une société dans laquelle le père valait plus que le fonctionnaire, le village plus que la mairie, le silence du rituel plus que le verbe du droit. Le colonisateur « civilisateur » fut ainsi perçu non comme un maître, mais comme un démantèlement du lien.

  1. L’armée comme point de jonction : la Légion étrangère et le modèle vietnamien

 C’est dans l’institution militaire que ces deux logiques se croisent le plus subtilement — et notamment dans la Légion étrangère. Si cette dernière est issue d’un modèle républicain (loi, discipline, méritocratie), elle en est aussi une déviation silencieuse :

  • La section devient la famille du légionnaire ;
  • L’ancien y est respecté comme un aîné ;
  • Le sacrifice personnel s’inscrit dans une logique de devoir collectif absolu.

Il n’est donc pas exagéré de dire que la Légion, dans sa structure et son ethos, tend vers un modèle confucéen vietnamien : une hiérarchie verticale, une loyauté silencieuse, un effacement de l’ego au service du groupe.

Cette convergence s’est accentuée en Indochine, où les légionnaires, confrontés à une société collectiviste, admirèrent parfois le stoïcisme des soldats vietnamiens, leur obéissance muette, leur culture du sacrifice, non pas pour une cause abstraite, mais pour l’équilibre d’un monde familial et cosmique.

La modernité, qu’elle soit républicaine ou impériale, repose rarement sur un seul pilier. Le Vietnam et la France, à première vue si différents, révèlent dans leur profondeur historique une même structure : celle d’une société articulée autour d’un ordre normatif visible et d’un horizon spirituel souterrain, où le sens, le sacre, la souffrance et la mort trouvent une place.

Mais la différence fondamentale réside dans le statut de l’individu. En France, l’individu prime, se construit par l’émancipation. Au Vietnam, il s’efface, se situe, se reçoit. Deux visions du monde. Deux anthropologies. Deux civilisations. Et, sans doute, le malentendu irréductible de la colonisation.

Épilogue : La communautarisation, symptôme d’un vide ?

On pourrait croire que le retour du communautaire dans la société française contemporaine signe une forme de rapprochement inconscient avec les modèles asiatiques. Mais il n’en est rien. La communautarisation actuelle n’est pas un mimétisme confucéen, mais un aveu d’échec du projet universaliste français.

En Asie, le communautaire est structurel, ritualisé, régulé : il fait partie d’un tout. En France, il revient par défaut, faute de transmission, faute de récit commun, faute de colonne vertébrale. Ce n’est ni l’ordre vietnamien, ni la sagesse chinoise : c’est l’effritement du civisme sans reconstruction du lien.

La République a voulu émanciper. Elle a oublié d’enraciner. Elle a formé des individus sans groupe, puis s’étonne qu’ils cherchent refuge dans des appartenances affectives ou identitaires. Là où le Vietnam sacralise le lien, la France contemporaine l’a dissous, et le redécouvre trop tard.