
Ce récit restitue, dans leur enchaînement précis, les circonstances qui ont conduit à la mort des dix parachutistes belges au camp de Kigali. Il met en lumière, au-delà du drame, la collision entre une doctrine de maintien de la paix et une réalité déjà entrée dans la logique de l’extermination.
Le récit qui va suivre a été rédigé d’après le Rapport de la Commission d’enquête parlementaire concernant les événements du Rwanda (session de 1997-1998), lequel se fonde notamment sur le rapport du 8 mai 1996 de l’auditeur général près la Cour militaire, considéré comme la relation la plus minutieuse des faits.
Dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, Kigali bascule sans encore le savoir pleinement. L’avion du président Habyarimana vient d’être abattu. Les barrages se multiplient, les tirs éclatent, les rumeurs circulent avec une rapidité presque organique. Pourtant, au sein de la MINUAR, les décisions continuent d’obéir aux catégories du maintien de la paix.
C’est dans cet entre-deux que se noue le destin de la section Mortiers du lieutenant Thierry Lotin.
À l’état-major des FAR, le général Roméo Dallaire ordonne le rétablissement des patrouilles et escortes suspendues dans le cadre de l’alerte « stade rouge ». Le colonel Marchal confie alors au contingent belge l’escorte de protection du Premier ministre Agathe Uwilingiyimana. Sur le plan formel, rien ne contrevient aux règles. Mais plusieurs officiers pressentent déjà que la mission a changé de nature. Le lieutenant-colonel Dewez doute de sa faisabilité, évoque les barrages, l’impossibilité des mouvements, la tension extrême. Le major Timsonet partage cette inquiétude. Pourtant, à 1 h 18, l’ordre est confirmé.
À 2 h 16, le lieutenant Thierry Lotin reçoit la mission. L’escorte sera renforcée, quatre jeeps au lieu de deux. Les hommes viennent d’une mission sans enjeu réel. Le rapport la qualifie, avec une sécheresse presque cruelle, de plus « touristique qu’opérationnelle ». Difficulté supplémentaire, le bataillon est dispersé, fragmenté en quatorze cantonnements, selon une logique de maintien de la paix. Ce dispositif, déjà critiqué, les prive de toute capacité de réaction rapide¹.
Un détail, apparemment technique, pèse lourd. Les jeeps peuvent emporter des mitrailleuses MAG, mais un ordre récent a interdit de les exposer ostensiblement, jugées trop agressives pour la population. Certains officiers ont contourné cette consigne. Rien ne permet d’affirmer que le lieutenant Lotin en ait fait autant².
À 2 h 40, la section quitte l’aéroport. Dix hommes, quatre véhicules, une mission d’escorte dans une ville déjà en train de se fermer. Les barrages ralentissent la progression. À 3 h 16, des renforts sont envoyés pour faciliter le passage. Mais bientôt, l’illusion se dissipe. À 3 h 45, la mission vers Radio-Rwanda est déclarée impossible, des blindés bloquent la route. Vers 5 heures, alors que les tirs se généralisent, les unités d’appui elles-mêmes doivent se replier.
À 5 h 30, le contact est établi avec le Premier ministre. À 5 h 37, il n’est plus question de se rendre à la radio. Ordre est donné de tenir une position défensive. À 6 h 03, deux jeeps sont hors d’usage, les hommes sont sous le feu depuis des heures. À 6 h 55, Lotin signale qu’il est encerclé par une vingtaine de militaires rwandais, armés de fusils et de grenades. La garde présidentielle exige le désarmement. L’ordre venu du commandement est de tenir, de ne pas rendre les armes. Le langage du commandement reste celui d’une crise maîtrisable. Mais, autour de la résidence, la logique a changé. La violence n’est plus une dérive, elle devient un instrument.
À 8 h 49, le commandement insiste, « ne pas se laisser désarmer, négocier à l’Africaine ». La réponse de Lotin est sans appel, « il est trop tard, quatre hommes sont déjà désarmés à terre »³. Peu après, l’autorisation de déposer les armes est donnée.
Les soldats belges et les cinq Ghanéens présents sur place sont désarmés, sans résistance possible, puis conduits les mains en l’air vers un minibus. À bord, le major rwandais Bernard Ntuyahaga affirme les conduire vers un lieu sûr. En réalité, ils sont emmenés au camp de Kigali.
Là, tout bascule.
À peine arrivés, ils sont contraints de s’asseoir sur le tarmac. Une rumeur est immédiatement propagée, les Belges auraient abattu l’avion présidentiel. Cette accusation, diffusée très tôt dans la nuit et déjà répandue dans la ville, agit comme un déclencheur. Elle transforme les prisonniers en coupables, donne à la violence une justification immédiate⁴.
À 9 h 06, Lotin parvient à transmettre un message, ses hommes sont battus, lynchés. L’expression est si brutale qu’elle suscite d’abord l’incrédulité. Mais, sur place, la violence explose déjà. Les soldats rwandais frappent les Belges à coups de crosses, de pierres, de béquilles. Quatre meurent rapidement.
Une partie du groupe parvient à se retrancher dans un local ONU. Ils sont six, rejoints par les cinq Ghanéens. Le bâtiment est pris sous le feu. Un soldat est abattu. Les Ghanéens sont extraits. Les Belges restent seuls.
Dans cet espace réduit, ils opposent une résistance désespérée. Le lieutenant Lotin abat un assaillant avec son revolver. Les attaques redoublent. Des grenades sont lancées par le toit. Le local devient une nasse. Selon les témoignages, la résistance cesse entre midi et quatorze heures.
À quelques centaines de mètres, dans les bâtiments de l’École supérieure militaire, une réunion politique et militaire se tient. Le général Dallaire, présent, aperçoit en arrivant des corps en uniforme belge à l’entrée du camp, mais ne peut s’y arrêter. Informé tardivement par les survivants ghanéens, il tente d’obtenir des informations et l’autorisation d’intervenir, sans succès.
Le soir venu, les corps des soldats belges sont retrouvés à l’hôpital de Kigali, entremêlés, difficilement identifiables.
La commission d’enquête conclut que ces événements ne peuvent être réduits à un concours tragique de circonstances. Plusieurs éléments convergent vers l’hypothèse d’une action préméditée, la diffusion très précoce de la rumeur accusant les Belges, le rôle du major Ntuyahaga, la rapidité avec laquelle le récit accusatoire s’impose, enfin les appels explicites, dès ce 7 avril, au retrait du contingent belge⁵.
Ainsi s’éclaire la mort des dix hommes de la section Mortiers, le caporal Bruno Bassine, le caporal Alain Debatty, le caporal Christophe Dupont, le caporal Stéphane Lhoir, le caporal Bruno Meaux, le caporal Louis Plescia, le caporal Christophe Renwa, le caporal Marc Uyttebroeck, le premier sergent Yannick Leroy et le lieutenant Thierry Lotin.
Ils furent envoyés en mission dans un monde qui croyait encore à ses règles. Ils furent pris dans un autre monde, déjà régi par la désignation de l’ennemi, la manipulation des foules et la violence systématique. Entre ces deux univers, il n’y eut ni transition ni compromis. Seulement une rupture.
Notes
- Rapport Sénat belge, dispersion du bataillon en 14 cantonnements.
- Témoignage du capitaine Marchal sur l’absence probable de mitrailleuses visibles.
- Rapport, communications radio entre Lotin et Dewez (08 h 49).
- Témoignages concordants sur la diffusion de la rumeur accusant les Belges.
- Conclusions de la commission sur l’hypothèse d’une action préméditée visant le retrait belge.
https://www.senate.be/www/?LANG=fr&MIval=%2Fpublications%2FviewPubDoc&TID=16778570&