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Islamisme politique, entrisme et vie publique : résumé d’un rapport parlementaire

Déposé le 10 décembre 2025, le rapport de la Commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste examine l’implantation de l’islamisme politique en France, ses stratégies d’influence et les relais qu’il cherche à nouer dans la société comme dans le champ politique. Il conclut à une menace désormais aussi séparatiste et entriste, et appelle à un renforcement de la vigilance républicaine.

Le rapport part d’une distinction cardinale : l’islam n’est pas l’islamisme. Il affirme ne pas traiter d’une religion, mais d’une idéologie politique qui instrumentalise le religieux pour transformer l’ordre social et politique, en contestant les principes de la République, en particulier la laïcité, l’égalité entre les sexes, la liberté de conscience et l’universalisme civique. Dans cette perspective, l’islamisme n’est pas seulement envisagé sous sa forme terroriste, mais aussi comme une stratégie d’influence durable, parfois légale en apparence, qui progresse par le biais du séparatisme, de l’entrisme, du double discours et de la conquête de relais dans la société.

La première grande idée du rapport est historique et doctrinale. Il retrace l’implantation progressive en France, depuis les années 1960, de plusieurs mouvances islamistes, en particulier les Frères musulmans et les courants salafistes. Les Frères musulmans sont présentés comme la matrice principale d’un islamisme politique légaliste : leur méthode ne repose pas nécessairement sur la violence directe, mais sur une stratégie de long terme, fondée sur la prédication, l’organisation associative, la conquête de légitimité et l’influence sur les comportements sociaux. Le salafisme, plus diffus, moins structuré, souvent décrit comme quiétiste, est cependant considéré comme un terreau possible de radicalisation. Le rapport souligne ainsi que l’islamisme contemporain recouvre des formes diverses, allant de la pression sociale et normative jusqu’au djihadisme, sans se réduire à une seule organisation.

La deuxième idée forte est que la menace a changé de nature. Les années 2010 ont été marquées par les attentats islamistes, mais le rapport estime qu’aujourd’hui le danger principal est aussi celui d’une menace endogène, plus diffuse, moins spectaculaire, mais profondément enracinée. Cette menace prend la forme d’écosystèmes séparatistes implantés localement : lieux de culte, associations, établissements éducatifs, clubs sportifs, réseaux de services, influenceurs en ligne. L’objectif supposé de ces réseaux n’est pas seulement religieux : il s’agirait d’imposer des normes, de détacher certains groupes de la communauté civique commune, et de faire avancer un agenda politique sous couvert de revendications culturelles ou de lutte contre les discriminations. Le rapport insiste particulièrement sur trois cibles : la jeunesse, les milieux associatifs et les décideurs publics.

C’est sur ce point qu’intervient le cœur politique du document. La commission cherche à montrer qu’il existe, en France, des liens entre certains responsables politiques et des acteurs ou milieux diffusant l’idéologie islamiste. Au niveau local, le rapport décrit des élus souvent démunis, confrontés à des demandes qu’il est difficile de distinguer : certaines relèvent de l’exercice normal de la liberté religieuse ; d’autres, selon la commission, participeraient d’une stratégie d’influence communautaire. Les maires et élus municipaux seraient particulièrement exposés, faute d’informations suffisantes et d’outils adaptés. Le rapport ne parle pas d’une collusion générale, mais de contacts, soutiens ponctuels, arrangements locaux, concessions symboliques ou erreurs d’appréciation. Il insiste sur le fait que toutes les sensibilités politiques peuvent être concernées au niveau local, surtout à l’approche des municipales de 2026, vues comme un moment de vulnérabilité particulière.

Au niveau national, le ton se durcit. Le rapport décrit des convergences militantes entre certains segments de l’ultra-gauche, des milieux décoloniaux et des acteurs islamistes, autour de causes comme la dénonciation de l’État, l’antiracisme politique, la question des discriminations ou la défense de la cause palestinienne. Selon la commission, ces rapprochements peuvent être tantôt idéologiques, tantôt opportunistes. Le tournant du 7 octobre 2023 occupe ici une place importante : le rapport considère que, depuis cette date, certaines proximités se sont rendues plus visibles dans des manifestations ou prises de position publiques mêlant solidarité avec les Palestiniens, ambiguïtés sur le Hamas et présence de collectifs jugés proches de la mouvance islamiste.

Le rapport cible particulièrement La France insoumise. Il lui attribue une stratégie de captation d’un « vote musulman », une instrumentalisation politique de la cause palestinienne, et des formes de complaisance envers des individus ou collectifs considérés comme relais de l’islamisme. C’est la partie la plus polémique du texte. Il faut toutefois noter une nuance importante : les services de l’État auditionnés, tels que le rapport les restitue, ne décrivent pas des liens structurels, organiques ou financiers entre un parti et des réseaux islamistes, mais plutôt des liens conjoncturels, faits de proximités, d’alliances de circonstance ou de complaisances. Autrement dit, le rapport avance moins l’idée d’une infiltration formellement démontrée que celle d’une perméabilité politique préoccupante.

Dans sa troisième partie, le rapport juge que la France dispose déjà d’un appareil juridique solide — notamment depuis les lois antiterroristes post-2015 et la loi du 24 août 2021 sur le respect des principes de la République — mais qu’elle reste insuffisamment outillée contre les formes contemporaines de séparatisme et d’entrisme. Les auteurs estiment que les acteurs islamistes s’adaptent plus vite que l’action publique, profitent des libertés associatives, des marges juridiques, de la fragmentation institutionnelle et des hésitations du débat public. Ils regrettent aussi une forte polarisation idéologique, entre dénonciation de l’« islamogauchisme » d’un côté et accusation d’« islamophobie » de l’autre, qui obscurcirait la compréhension du phénomène.

Le rapport formule enfin une série de recommandations. Leur logique générale est claire : mieux définir, mieux surveiller, mieux prévenir, mieux sanctionner. Il propose de renforcer le droit contre le séparatisme et l’entrisme, de mieux contrôler les lieux de culte, les associations et leurs financements, d’améliorer l’échange d’informations entre préfets et élus, de former davantage les responsables locaux, de responsabiliser les partis dans le choix de leurs candidats, de mieux protéger la jeunesse, l’école, l’université et le sport, et de lutter plus fermement contre les « machines de prédication virtuelles ». Il souhaite aussi un effort européen plus cohérent, ainsi qu’un discours public plus clair de défense de la laïcité et des valeurs républicaines. En même temps, le texte affirme qu’il faut faire une place pleine et entière aux citoyens musulmans et combattre les discriminations religieuses, afin de ne pas confondre lutte contre l’islamisme et stigmatisation.

En définitive, ce rapport soutient que le péril principal n’est plus seulement l’attentat, mais la progression lente d’une influence islamiste dans les espaces ordinaires de la vie sociale et politique. Sa thèse n’est pas celle d’une prise de pouvoir imminente, mais celle d’une avancée par capillarité, surtout à l’échelle locale, grâce à l’ambiguïté des discours, à l’exploitation des causes légitimes et aux faiblesses des institutions. C’est un texte d’alerte, fortement politique, parfois polémique, mais structuré autour d’une conviction constante : la République ne serait pas seulement confrontée à une violence terroriste résiduelle, mais à une entreprise d’influence idéologique qu’elle doit désormais combattre avec davantage de cohérence et de fermeté.

Le rapport est ici : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/rapports/cepolisl/l17b2235_rapport-enquete