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L’impact de La Cavalerie au temps des chevaux sur l’art militaire

L’art équestre est indissociable de l’art militaire si l’on songe que l’homme a, très vraisemblablement, utilisé le cheval comme monture afin de prendre l’avantage sur ses rivaux, conquérir des territoires — en un mot, combattre. La domestication du cheval, attestée dans les steppes d’Eurasie dès le IVe millénaire avant notre ère, bouleversa profondément l’art de la guerre : elle permit la mobilité, la reconnaissance et, plus tard, la charge.

Dans le monde grec, l’un des premiers traités consacrés à cet art fut celui de Xénophon (vers 430-354 av. J.-C.), intitulé Peri Hippikès (De l’équitation). Cet officier athénien, disciple de Socrate et fin connaisseur des choses militaires, y expose les principes du dressage, de la monte et de l’usage du cheval au combat. Il mentionne lui-même un auteur antérieur, Simon d’Athènes, qui aurait rédigé un traité aujourd’hui perdu consacré à l’examen et au choix des chevaux — ce que l’on nommerait une hipposcopie. Déjà, dans ces textes antiques, apparaît l’idée que la maîtrise du cheval n’est pas seulement une technique mais une véritable école de commandement.

Le général Weygand écrivit, bien des siècles plus tard :

« Quel que soit le sort que l’avenir nous réserve, il y aura toujours une cavalerie, une arme plus rapide que les autres dont le rôle sera de reconnaître, couvrir, combattre, poursuivre, qui trouvera le succès dans l’audace, la vitesse, la surprise ; en un mot, fera preuve d’esprit cavalier. »

Cette maxime figurait dans le grand amphithéâtre de l’École de cavalerie, qui a célébré, en 2014, le bicentenaire de sa création à Saumur. C’est en effet le 23 décembre 1814 que le roi Louis XVIII ordonna la création d’une « École d’instruction des troupes à cheval » dans cette ville, héritière d’une longue tradition équestre.

On pourra toujours objecter que Saumur avait déjà connu plusieurs institutions comparables. Dès 1599, Philippe de Mornay, seigneur du Plessis-Marly, gouverneur de la place et figure importante du protestantisme français, y avait fondé une Académie d’équitation destinée à former la noblesse aux exercices du cheval et des armes. Plus tard, en 1763, le duc de Choiseul, réorganisant la cavalerie française après la guerre de Sept Ans, créa une école placée sous la direction du Corps royal des carabiniers, qui prit le nom d’École des carabiniers avant de disparaître en 1788, à la veille de la Révolution.

L’école créée en 1814 devait ouvrir le 1er mars 1815. Elle avait pour mission de « former des instructeurs pour tous les corps de cavalerie », ce qui concernait les régiments de carabiniers, de cuirassiers, de dragons, de lanciers, de chasseurs, de hussards ainsi que l’artillerie légère montée.

La période troublée de la Restauration n’épargna cependant pas l’institution. Plusieurs officiers de l’école se trouvèrent impliqués dans des mouvements conspirateurs, notamment dans l’affaire du général Berton. En conséquence, l’école fut dissoute par ordonnance du 20 mars 1822.

Charles X la rétablit toutefois deux ans plus tard, par ordonnance du 11 novembre 1824, sous le nom d’École royale de cavalerie.

L’article premier précisait :

« L’école de cavalerie établie à Versailles sera transférée à Saumur le plus tôt possible. »

L’article 2 affectait quant à lui la caserne d’Artois, à Versailles, au logement des gardes du corps du roi.

À partir de 1830, avec la disparition de l’école de Versailles, celle de Saumur devint la seule institution dépositaire de la tradition équestre militaire française. Les vicissitudes administratives de la période ne sauraient masquer l’essentiel : la fondation effective de l’école de cavalerie de Saumur remonte bien à l’ordonnance royale du 23 décembre 1814.

Si l’art équestre est indissociable de l’art militaire, il convient alors d’évoquer le Cadre noir, qui constitue l’âme même de cette institution et dont la formation remonte aux premières décennies du XIXe siècle.

À l’origine, le Cadre noir n’était rien d’autre que le corps des instructeurs d’équitation de l’École. Des écuyers civils enseignaient aux officiers de cavalerie une équitation rationnelle destinée à être diffusée dans les régiments.

Le premier écuyer militaire ne fut nommé qu’en 1826. Le général Oudinot, commandant l’École, décida alors de remplacer progressivement les instructeurs civils partant à la retraite par des officiers de cavalerie jugés plus aptes à former leurs camarades dans un cadre militaire. Les instructeurs chargés des exercices tactiques constituaient alors ce que l’on appelait le « Cadre bleu ».

Au milieu du XIXe siècle, deux conceptions de l’équitation s’affrontèrent. Le général Alexis L’Hotte les résuma dans une formule devenue célèbre :

« L’équitation d’Aure est simple, pratique, facilement transmissible, mais ses horizons sont bornés. L’équitation Baucher est artistique, présente les perspectives les plus étendues, mais elle a ses écueils. »

Le comte d’Aure défendait une équitation tournée vers l’extérieur, privilégiant les exercices de terrain, les chasses et les courses. Son principe tenait en une maxime :
« Moins on en fait, mieux on fait. »

François Baucher, au contraire, développa une méthode très élaborée reposant sur la flexibilité et la domination technique du cheval par le cavalier. Sa devise résumait sa philosophie :
« Demander souvent ; se contenter de peu ; récompenser beaucoup. »

L’Hotte, qui avait été l’élève de Baucher, tenta d’opérer une synthèse. Dans sa pratique personnelle, il utilisait les procédés de Baucher ; mais, en tant que commandant de l’École de cavalerie, il privilégiait la méthode du comte d’Aure, mieux adaptée à la formation de la cavalerie militaire.

C’est lui qui fixa les fondements de l’équitation française enseignée à Saumur. Ces principes tiennent en trois mots devenus célèbres :

« Calme, en avant, droit. »

C’est également à cette époque que l’on commença à parler du « Cadre noir », appellation provenant de la couleur des uniformes des écuyers maîtres et sous-maîtres, par opposition au « Cadre bleu » chargé de l’instruction militaire.

Dans l’argot de l’École, on évoquait également le « Cadre rose », terme facétieux désignant les jeunes filles à marier des cadres de l’Ecole.

Avec la mécanisation progressive de la cavalerie et sa transformation en Arme blindée-cavalerie au XXe siècle, l’importance militaire de l’équitation diminua progressivement. Les écuyers du Cadre noir se tournèrent alors vers l’équitation sportive et vers la préservation de la tradition équestre française.

La création de l’École nationale d’équitation en 1972 consacra cette évolution. Les écuyers du Cadre noir en devinrent l’ossature et retrouvèrent leur vocation première : enseigner l’équitation de haut niveau, former les instructeurs, dresser les chevaux et préserver un patrimoine technique et culturel unique.

Le Cadre noir passait ainsi d’une institution militaire à un corps civil d’excellence.

Aujourd’hui, il regroupe les professeurs de l’École nationale d’équitation. Ils conduisent des activités d’enseignement, de compétition, de recherche et de transmission des savoirs équestres. Leurs célèbres galas et présentations publiques témoignent de la vitalité d’une tradition qui unit l’élégance du geste à la rigueur de la méthode.

Cette tradition a reçu une reconnaissance internationale lorsque, en novembre 2011, l’UNESCO a inscrit « l’équitation de tradition française » au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Le Cadre noir de Saumur y apparaît comme l’un des principaux dépositaires de cet héritage.

Ainsi se perpétue, depuis deux siècles, une école où l’art du cheval demeure à la fois discipline, culture et mémoire militaire.

Et selon l’ancienne invocation des cavaliers :

« Par Saint-Georges, vive la cavalerie ! »

À quoi le général Lasalle répondait, avec l’ironie bravache des hussards :

« Vive les hussards ! »

Pascal TRAN-HUU