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L’exploration du bassin du Mékong

En 1865, Ernest Doudart de Lagrée (1823-1868), capitaine de frégate et fin connaisseur du Cambodge où il a joué un rôle déterminant dans l’établissement du protectorat français en 1863, est désigné par le ministre de la Marine et des Colonies, Chasseloup-Laubat, pour prendre la tête de la Commission d’exploration du Mékong. La mission qui lui est confiée répond à une double ambition. Officiellement scientifique et géographique, elle doit étudier la navigabilité du grand fleuve sur toute sa longueur, depuis son delta jusqu’à ses régions supérieures encore mal connues. Mais elle s’inscrit aussi dans un contexte stratégique : il s’agit d’étendre l’influence française au-delà de la Cochinchine récemment conquise, de contrebalancer l’influence britannique au Siam et, surtout, de découvrir une voie fluviale permettant de relier directement Saïgon à la Chine méridionale afin d’y développer le commerce.

1- Lieutenant de vaisseau Garnier
2- Enseigne de vaisseau Delaporte
3-Médecin de la marine de 2e classe Joubert
4-Médecin de la marine de 3e classe Thorel
5- Comte de Carné, attaché au ministère des affaires étrangères.
La photo a été prise en 1868, après la mort du capitaine de frégate de la Grée. Au 2e rang, les soldats et miliciens de l’expédition.

Le 5 juin 1866, l’expédition quitte Saïgon à bord de deux canonnières chargées de près de cent cinquante caisses de matériel et de provisions. Elle comprend six membres scientifiques, deux interprètes, sept soldats et six miliciens. À côté de Doudart de Lagrée, qui en assure la direction, figure notamment le lieutenant de vaisseau Francis Garnier, son adjoint, appelé à jouer un rôle décisif dans la suite de l’entreprise.

Le voyage se révèle rapidement plus ardu que prévu. Les obstacles naturels, en particulier les rapides du Haut-Mékong, rendent impossible la remontée continue du fleuve. À Luang-Prabang, en mai 1867, l’expédition doit abandonner la voie fluviale et poursuivre sa progression à pied à travers les montagnes du Laos et du Yunnan. Au total, plus de 10 000 kilomètres sont parcourus, dont près de 1 000 à pied. Malgré ces difficultés, la mission atteint un objectif majeur : pour la première fois, la Chine est atteinte par le sud avant Noël 1867, et le Yunnan est largement reconnu jusqu’au bassin du fleuve Rouge.

La fin de l’expédition est cependant assombrie par la mort de son chef. Épuisé par les fatigues du voyage et la maladie, Doudart de Lagrée meurt en mars 1868 à Tong-Tchouen, en Chine. Ses compagnons de route y élèvent un cénotaphe à sa mémoire. Francis Garnier prend alors le commandement du groupe et conduit l’expédition jusqu’à son terme, avant de regagner Saïgon en juin 1868.

Malgré cette disparition tragique, la mission apparaît rétrospectivement comme un succès majeur. Elle démontre l’impraticabilité du Mékong comme voie commerciale continue vers la Chine, mais ouvre de nouvelles perspectives en direction du fleuve Rouge et du Tonkin. Elle permet également de visiter pour la première fois plusieurs sites archéologiques majeurs d’Indochine et d’accumuler une masse considérable de données scientifiques.

Francis Garnier publie à son retour le récit détaillé de l’expédition dans une vaste relation officielle en quatre volumes, diffusée par souscription et tirée à 8 000 exemplaires. Cet ouvrage constitue un véritable monument scientifique. Il rassemble les relevés hydrographiques, géographiques, astronomiques et météorologiques réalisés par Garnier, les observations botaniques de Clovis Thorel, les études géologiques d’Eugène Joubert, ainsi que les travaux artistiques de Louis Delaporte. En l’absence de photographie de terrain, ce dernier est chargé de réaliser les croquis de voyage et les relevés des monuments, constituant ainsi une iconographie exceptionnelle qui contribuera largement à faire connaître en Europe les monuments d’Angkor et l’art khmer.

Ainsi, comme le souligne l’un des témoignages contemporains :

« C’est à la sagesse et à l’énergie de son chef, M. le capitaine de frégate Doudart de Lagrée, que la Commission française d’exploration a dû réussir dans la tâche difficile qu’on lui avait confiée. Il a payé de sa vie le succès de la mission. »

L’expédition du Mékong marque ainsi une étape décisive dans la connaissance scientifique de l’Indochine et dans la stratégie française en Extrême-Orient. Elle ouvre la voie aux explorations ultérieures qui conduiront, quelques années plus tard, à l’expansion française vers le Tonkin et le bassin du fleuve Rouge.