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Louise Bourbonnaud

Une Parisienne sur les routes de l’Empire (1888)

Au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, des centaines de femmes ont préféré l’aventure au confort d’une vie rangée. Si les noms de Raymonde Bonnetain, Lady Ann Fanshawe, Léonie d’Aunet, Catherine de Bourboulon, Isabella Bird ou Thérèse Bentzon sont aujourd’hui bien connus, d’autres, plus discrets, méritent tout autant notre attention. Tel est le cas de Louise Bourbonnaud.

Loin d’être une exploratrice, Louise est l’une des premières touristes au sens moderne du terme : elle ne voyage ni pour ses affaires, ni pour conquérir des terres inconnues, mais par pur plaisir. Ses récits, publiés à compte d’auteur — « En vente chez l’auteur, 35 boulevard Barbès, Paris » — offrent un témoignage précieux sur le monde tel qu’il se présentait à une dame de la bourgeoisie parisienne à la fin du XIXe siècle.

Une voyageuse lettrée

Veuve d’un entrepreneur ami du baron Haussmann, philanthrope à ses heures, Louise consacre une partie de sa fortune aux pauvres de Paris, l’autre à ses voyages, qu’elle entreprend avec discernement plutôt qu’ostentation.

Elle publie trois ouvrages :

  1. Les Amériques : Amérique du Nord, les Antilles, Amérique du Sud
  2. Seule à travers cent quarante-cinq mille lieues terrestres, marines et aériennes
  3. Les Indes et l’Extrême-Orient. Impressions de voyage d’une Parisienne

C’est ce dernier volume, consacré à son périple en Asie, qui retient ici notre attention.

Une patriote dans le sillage de l’Empire

Nous sommes en 1888. Louise, la quarantaine alerte, entreprend un voyage vers la Cochinchine. Dans une France encore meurtrie par la guerre de 1870, son patriotisme déborde : elle loue l’armée française, salue les drapeaux et brocarde Prussiens et Anglais.

« À Port-Saïd, j’ai entendu chanter la Marseillaise, ce qui a réjoui mon cœur de patriote. »

Son passage par le canal de Suez inspire un lyrisme exalté :

« Je suis fière, moi Française, de penser que c’est un Français qui a conçu et mené à bonne fin l’exécution de cette œuvre gigantesque. »

Des jugements datés mais des regards précis

Louise observe les coutumes locales avec un mélange de curiosité, d’étonnement et parfois de condescendance. Elle décrit les Tours du Silence en Inde, les buffets de gare anglais, et les rues de Colombo avec une liberté de ton qui ferait aujourd’hui froncer bien des sourcils — et sourire tout autant par sa fraîche franchise.

« Ce mode de sépulture n’a rien de bien attrayant. »

« Qui donc m’avait affirmé que Colombo était une jolie ville ? C’est plutôt un gros village. »

Son regard sur l’Inde est teinté de scepticisme, mais la Cochinchine, elle, l’émerveille :

« Que c’est beau ! Je ne me lasse pas d’admirer ! »

Une voix entre deux mondes

Le ton est résolument colonial, mais pas sans une certaine lucidité. Elle met en garde contre les arnaques au change et les faux coffrets en bois de santal. Elle remarque la puissance du travail chinois et vante l’efficacité des tirailleurs annamites, tout en les comparant à des soldats de poche.

« Ces petits soldats — ici tout est petit, gens et bêtes — sont très drôlement mis. »

Et dans un style qui ferait les délices des amateurs de satire socio-économique :

« Le tailleur chinois pique du matin au soir… Je comprends que l’ouvrier européen ne puisse rivaliser. »

« L’or produit toujours son effet : trente francs pour des bibelots annoncés à deux cents. »

Témoignage précieux d’un monde disparu

Ses observations sur le coût de la vie, les habitudes locales et les fonctionnaires français en poste constituent autant de fragments d’un monde révolu, dont elle rend compte sans fard. Citons cette perle administrative :

« M. de X. a ici une position magnifique […] les hauts fonctionnaires ont droit à deux serviteurs ; les autres, en sus, doivent les payer eux-mêmes, et Dieu sait s’il en faut ici ! »

Conclusion : entre naïveté et acuité

Certes, Louise Bourbonnaud est fille de son temps, avec tout ce que cela implique de préjugés. Mais ses textes, pleins de verve, offrent un regard vivant sur l’Asie coloniale à la fin du XIXe siècle. À lire comme on lirait un carnet de voyage aux marges de l’Histoire, non sans sourire… et souvent avec profit.

Louise Bourbonnaud, Les Indes et l’Extrême-Orient. Impressions de voyage d’une Parisienne, 1888. Disponible à la Bibliothèque nationale de France.