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Xẻo Quít, quand la Plaine des Joncs devint une forteresse

Pour les voyageurs européens du XIXᵉ siècle, les grandes plaines inondables de la Cochinchine occidentale formaient un monde déroutant. L’eau, les joncs, les marécages et les arroyos y semblaient abolir les repères habituels. Dans le Đồng Tháp Mười, la « Plaine des Joncs », le terrain n’était ni véritablement terrestre ni complètement aquatique. Pendant plusieurs mois de l’année, la circulation s’effectuait essentiellement en barque ; pendant la saison sèche, les sols acides, les herbes hautes et les chenaux continuaient à rendre les déplacements difficiles.

Cet environnement constitua longtemps un obstacle pour ceux qui tentèrent de contrôler militairement la région. Les Français en firent l’expérience dès la conquête de la Cochinchine, puis pendant la guerre d’Indochine. Un siècle plus tard, les forces sud-vietnamiennes et américaines se heurtèrent à leur tour aux particularités de cette immense plaine humide.

Mais le terrain n’était pas seulement une contrainte. Il pouvait devenir une protection.

C’est tout l’intérêt du site historique de Xẻo Quít, à une trentaine de kilomètres de Cao Lãnh. De 1960 à 1975, ce secteur marécageux devint la base clandestine du Tỉnh ủy Kiến Phong, le comité provincial du Parti de Kiến Phong, province correspondant en grande partie à l’actuel Đồng Tháp. Ce n’était donc pas un simple camp de guérilla, mais l’un des centres politiques à partir desquels étaient dirigées les activités révolutionnaires dans la province. À la fin de 1974, le comité provincial prit le nom de Tỉnh ủy Sa Đéc.

La particularité de Xẻo Quít tient à la manière dont les cadres révolutionnaires transformèrent progressivement un milieu naturellement difficile en véritable infrastructure militaire clandestine.

À l’origine, le secteur était une zone de terres acides et marécageuses, parcourue de chenaux et couverte d’herbes sauvages. Les cadres, les combattants et les habitants creusèrent des fossés, constituèrent des levées de terre, aménagèrent des positions de combat et des abris, puis entreprirent surtout de planter des tràm, les cajeputiers caractéristiques des zones humides du delta. Peu à peu, ces plantations formèrent un couvert suffisamment dense pour masquer les installations et les mouvements aux reconnaissances aériennes. La forêt que l’on traverse aujourd’hui est donc, au moins pour partie, le produit direct de la guerre.

Cette dimension est essentielle. À Xẻo Quít, le paysage n’est pas seulement le décor de l’histoire : il en est l’un des acteurs.

Sous le couvert des tràm furent aménagés des postes de commandement, des salles de réunion, des abris contre les bombardements, des caches, des positions de combat, des cuisines et différents espaces nécessaires au fonctionnement quotidien du comité provincial. Les petits chenaux servaient à la fois de voies de circulation, de lignes de ravitaillement et de moyens de dispersion. L’actuel parcours en xuồng ba lá, la petite barque à trois planches caractéristique du Sud, donne une assez bonne idée de ce que pouvait être une circulation presque invisible au milieu de cette végétation.

Il s’agissait d’une forme de guerre très différente de l’image occidentale la plus courante de la guerre du Vietnam. Ici, pas de hautes montagnes couvertes de jungle, pas de vallées encaissées ni même de grandes batailles au sens classique. La guerre se déroulait au ras de l’eau, dans quelques hectares de forêt basse, entre les canaux, les rizières, les hameaux et les postes ennemis.

On pourrait presque parler d’une guerre hydraulique.

Il fallait savoir quand l’eau montait, quels chenaux demeuraient praticables, où établir une levée, comment déplacer une barque sans être aperçu, comment utiliser la végétation pour dissimuler un abri ou un poste de transmission. La connaissance intime du milieu devenait ainsi un avantage militaire.

Le site permet également de comprendre la précarité extrême de cette clandestinité. Autour de la base se trouvaient plus d’une dizaine de postes adverses, le plus proche à environ un kilomètre. Le secteur fut soumis à des opérations de ratissage, à des tirs d’artillerie et à des bombardements, auxquels participèrent notamment des B-52 et des véhicules blindés amphibies M113. Xẻo Quít vivait donc sous la menace permanente d’être découvert.

C’est ici que le musée devient particulièrement intéressant, car il quitte la grande histoire militaire pour entrer dans la vie quotidienne du maquis.

Le moindre détail pouvait trahir une présence humaine. Les témoignages conservés à Xẻo Quít racontent qu’une fleur jaune de courge visible depuis les airs ou simplement le chant d’un coq pouvait suffire à éveiller les soupçons. Un témoignage va jusqu’à expliquer comment la peau du cou des coqs pouvait être cousue de manière à les empêcher de redresser la tête et donc de chanter. D’autres récits évoquent la récupération des débris d’avions, des enveloppes de bombes ou du métal provenant des munitions pour fabriquer des casseroles, des bouilloires, des couteaux, des peignes ou même des instruments de musique.

Ces détails, presque ethnographiques, en disent peut-être davantage sur la guerre clandestine que beaucoup de cartes d’état-major.

Ils montrent aussi que la base ne pouvait fonctionner isolément. Les vivres, les informations, les médicaments et une partie du matériel provenaient des villages voisins. Les sampans permettaient de ravitailler discrètement les installations. Les habitants renseignaient les cadres, les cachaient et facilitaient leurs déplacements.

Xẻo Quít illustre ainsi parfaitement l’un des principes fondamentaux de la guerre révolutionnaire vietnamienne. La guérilla devait se trouver au milieu de la population comme le poisson dans l’eau. La formule est traditionnellement associée à Mao Zedong plutôt qu’à Hồ Chí Minh, même si le principe fut largement repris par les mouvements révolutionnaires vietnamiens.

La mémoire officielle vietnamienne exprime aujourd’hui cette relation par une autre formule : « căn cứ lòng dân », littéralement une « base dans le cœur du peuple », ou plus librement une « base fondée sur l’adhésion de la population ». Les documents officiels de Đồng Tháp insistent précisément sur ce point : si le comité provincial put demeurer quinze années à Xẻo Quít malgré les opérations menées contre lui, ce fut parce qu’il était, selon leur expression, « au cœur de la population ».

Le vocabulaire relève naturellement du récit mémoriel élaboré après la victoire. Mais derrière la formule propagandiste apparaît une réalité militaire difficile à contester : une base clandestine implantée à quelques kilomètres seulement des positions adverses ne pouvait survivre quinze ans sans un réseau local considérable de complicités, de silences et de ravitaillement.

C’est probablement l’enseignement le plus intéressant de Xẻo Quít. L’ancien marécage n’était pas devenu une forteresse parce que l’on y avait construit d’imposants ouvrages défensifs. Il l’était devenu parce que les hommes avaient appris à utiliser l’eau, la végétation, les chenaux et la population comme les éléments d’un même dispositif.

Après 1975, cet ancien sanctuaire révolutionnaire fut progressivement transformé en lieu de mémoire. Xẻo Quít fut classé monument historique national en 1992. Le site couvre aujourd’hui plusieurs dizaines d’hectares et associe conservation de l’ancienne base, forêt de tràm, espaces muséographiques et tourisme écologique. Un nouveau bâtiment d’exposition, inauguré en avril 2026, rassemble notamment 155 objets autour du thème de la base de résistance des comités provinciaux de Kiến Phong et de Sa Đéc.

Le lieu qui devait autrefois demeurer invisible est désormais organisé pour être vu. Les chenaux qui servaient à dissimuler les déplacements transportent aujourd’hui les visiteurs. Les cajeputiers plantés pour masquer les installations sont devenus une forêt protégée. Les abris et les postes de combat, autrefois camouflés au point de devoir échapper aux avions, sont signalés par des panneaux.

Xẻo Quít permet ainsi de comprendre comment un espace que les conquérants français avaient longtemps considéré comme marginal, marécageux et difficilement contrôlable put devenir, un siècle plus tard, une véritable infrastructure militaire clandestine.