
Sur la route reliant Điện Biên Phủ à Sơn La, le col de Pha Đin demeure l’un des passages les plus célèbres du Nord-Ouest vietnamien. Il appartient aux « quatre grands cols » mythiques de la région, les tứ đại đỉnh đèo : Ô Quy Hồ, entre Lào Cai et Lai Châu ; Mã Pí Lèng, dans la province de Hà Giang ; Khau Phạ, dans celle de Yên Bái ; et Pha Đin, entre Sơn La et Điện Biên. Long d’une trentaine de kilomètres et culminant à environ 1 648 mètres, il marquait autrefois la limite entre les provinces de Sơn La et de Điện Biên. Son nom, issu de la langue thaïe, est généralement interprété comme le lieu où « le ciel rencontre la terre ».

Pendant des décennies, Pha Đin fut synonyme de danger. La route étroite épousait les pentes de la montagne, enchaînant lacets, fortes déclivités et passages exposés aux glissements de terrain. Durant la campagne de Điện Biên Phủ, en 1954, elle constitua l’un des principaux axes logistiques reliant l’arrière vietnamien au front. Des dizaines de milliers de soldats, de travailleurs civils, de porteurs, de cyclistes et de chauffeurs l’empruntèrent pour acheminer des vivres, des munitions, du matériel et des pièces d’artillerie.

La route de 1954 n’était cependant pas une simple piste muletière. Il s’agissait d’une voie carrossable, héritée du réseau colonial et intégrée à la route provinciale no 41, mais son état demeurait extrêmement précaire. Étroite, sommairement aménagée et régulièrement endommagée par les bombardements français, elle ne pouvait rester ouverte qu’au prix d’un travail incessant de réparation et de déblaiement. Les convois progressaient principalement de nuit, tandis que des équipes intervenaient aussitôt après les attaques aériennes pour combler les cratères et rétablir le passage.
Aujourd’hui, l’essentiel de la circulation emprunte un tracé plus récent, plus large et moins escarpé. L’ancienne route du col, avec ses nombreux virages en épingle, est devenue un itinéraire touristique. Comme dans beaucoup de régions montagneuses du Vietnam, le lieu ne se contente plus d’être un paysage traversé : il est progressivement transformé en destination.

À l’approche du sommet, le visiteur découvre des restaurants et des haltes aménagés dans le style des maisons traditionnelles sur pilotis. Les établissements proposent une cuisine inspirée des spécialités des populations du Nord-Ouest. Le thắng cố, ragoût traditionnel particulièrement associé à la culture hmong, figure en bonne place sur certaines enseignes. On trouve également du chẩm chéo, condiment caractéristique de la cuisine thaïe, généralement préparé avec du sel, du piment, de l’ail, des herbes aromatiques et du mắc khén, parfois présenté comme le « poivre des montagnes ».
Il n’existe pas une recette unique du chẩm chéo. Sa composition varie selon les régions, les groupes ethniques et les traditions familiales. Certains mélanges sont plus pimentés, d’autres plus aromatiques ou davantage marqués par le mắc khén. Pour des raisons sentimentales, ma préférence va toutefois à celui que préparent les Lô Lô, même s’il appartient à un autre terroir du Nord-Vietnam.

Le café occupe désormais lui aussi une place importante. Les établissements proposent le cà phê Pha Đin, préparé aussi bien avec le traditionnel filtre individuel, le phin, qu’avec des machines modernes. Cette appellation ne relève plus seulement de l’argument touristique. Une coopérative créée en 2024 travaille à structurer et à faire connaître la production de café des environs de Quài Tở, au pied du col. Le voyageur peut ainsi déguster un produit local tout en contemplant les montagnes qui l’ont vu naître.
L’aménagement touristique ne s’arrête pas à la restauration. Les hauteurs dominant le col ont été transformées en espaces de promenade. Des jardins fleuris alternent avec des allées entretenues, des belvédères en bois, des passerelles et de petits pavillons destinés à la contemplation. De grandes roues hydrauliques en bambou, inspirées de celles qu’utilisent traditionnellement les populations thaïes pour élever l’eau vers les rizières et les cultures, sont devenues des éléments décoratifs particulièrement appréciés des visiteurs.

Partout, des panneaux invitent au « check-in ». Au Vietnam, le terme ne désigne plus seulement l’enregistrement dans un hôtel ou un aéroport. Il s’applique désormais aux lieux aménagés pour être photographiés et partagés sur les réseaux sociaux. Arches végétales, balançoires, terrasses panoramiques et décors champêtres offrent autant de cadres où immortaliser son passage. Le paysage devient ainsi à la fois un lieu à contempler et une mise en scène dans laquelle chacun est invité à prendre place.

Cette transformation se lit également sur les versants. Les cultures traditionnelles de maïs et de manioc n’ont pas disparu, mais elles voisinent désormais avec des plantations de café et de jeunes macadamiers, alignés avec une remarquable régularité. Depuis 2012, la province de Điện Biên encourage fortement le développement de la noix de macadamia, particulièrement dans les districts de Tuần Giáo et de Mường Ảng. Cette culture pérenne doit diversifier les revenus des exploitations, stabiliser les sols et procurer aux agriculteurs une valeur ajoutée supérieure à celle de nombreuses cultures vivrières.

Le pari n’est pas dépourvu de risques. Les macadamiers demandent plusieurs années avant de produire, supposent un investissement important et rendent les agriculteurs dépendants des débouchés commerciaux et des capacités locales de transformation. Les alignements qui couvrent aujourd’hui certaines collines témoignent néanmoins d’une transformation profonde de l’économie rurale. Vus depuis les belvédères, ils donnent aux versants l’apparence d’une immense mosaïque géométrique.
Les jardins d’ornement, les maisons en bois et les décors inspirés de la vie rurale contribuent ainsi à façonner une campagne idéalisée. Cette scénographie est d’abord pensée pour les familles et les voyageurs vietnamiens, particulièrement sensibles aux lieux de photographie. Elle peut également séduire les visiteurs étrangers, pour peu qu’ils acceptent de s’aventurer loin des itinéraires touristiques les plus fréquentés.
Cette évolution résume assez bien la stratégie actuelle des provinces montagneuses du Nord-Ouest. Il ne s’agit plus seulement de préserver un paysage ou d’entretenir le souvenir de la campagne de 1954, mais de créer une destination associant gastronomie, agriculture, artisanat, mémoire et loisirs. Cette valorisation apporte des ressources nouvelles aux populations locales, tout en soulevant une question plus délicate : comment transformer un lieu chargé d’histoire sans réduire sa mémoire à un simple décor photographique ?
Pha Đin possède toutefois assez de force pour résister à cette banalisation. Derrière les jardins fleuris, les roues de bambou et les panneaux invitant au « check-in », la montagne demeure. Ses lacets rappellent encore les convois nocturnes, les bicyclettes lourdement chargées et les équipes qui réparaient la chaussée sous les bombardements. Le col est devenu un balcon touristique, mais il reste aussi l’une des routes par lesquelles la bataille de Điện Biên Phủ fut matériellement rendue possible.
