
Le voyageur, pressé ou non, traverse souvent Vinh sans s’y arrêter. Sur le grand axe qui relie Hanoï à Huế, le principal centre urbain du Nghệ An ne possède ni la majesté impériale de Huế, ni le charme immédiatement séduisant de Hội An. Pourtant, derrière cette apparente sobriété se cache l’une des villes les plus intéressantes pour comprendre l’histoire contemporaine du Vietnam.
Le terme de « ville de Vinh » mérite aujourd’hui une petite précision administrative. Depuis la réforme territoriale de 2025 et la mise en place du système de gouvernement local à deux niveaux, l’ancienne municipalité de Vinh a disparu comme échelon administratif. Le nom continue néanmoins de désigner l’agglomération historique, désormais répartie entre plusieurs phường, notamment Trường Vinh, Thành Vinh, Vinh Hưng ou Vinh Phú. Le cœur administratif provincial demeure dans cet espace urbain. Vinh s’est développée sur la rive nord du fleuve Lam, et non à proprement parler « traversée » par celui-ci. Au sud, Bến Thủy commande depuis longtemps le passage du fleuve ; vers l’est, l’agglomération s’ouvre désormais largement vers la côte et Cửa Lò, ancienne station balnéaire indépendante intégrée à Vinh en décembre 2024 avant la réforme administrative de 2025. Cette position explique une grande partie de son histoire : Vinh se trouve sur l’un des principaux axes naturels reliant le nord et le centre du pays.
Bien avant les chemins de fer et les automobiles, la Thiên Lý Đạo, la Route Mandarine, traversait déjà cette région. Mandarins, courriers impériaux, marchands et armées y circulaient entre le delta du Fleuve Rouge et Huế. Sous les Nguyễn, Vinh était un centre administratif important du Nghệ An. Gia Long y fit construire une citadelle à partir de 1804, renforcée sous Minh Mạng. Il n’en subsiste aujourd’hui que quelques vestiges, la ville ayant été profondément bouleversée par près de deux siècles de guerres et de transformations urbaines.
C’est pourtant la période coloniale qui change véritablement l’échelle de Vinh. En 1927, les Français réunissent administrativement Vinh, Bến Thủy et Trường Thi pour former la ville de Vinh-Bến Thủy. L’ensemble devient alors l’un des principaux pôles industriels de l’Annam. À Bến Thủy se concentrent le port fluvial, des scieries, une fabrique d’allumettes, une centrale électrique et diverses entreprises. À Trường Thi fonctionnent les importants ateliers ferroviaires chargés de la réparation et de l’entretien du matériel roulant. Cette industrialisation donne naissance à une population ouvrière nombreuse et relativement concentrée, phénomène encore peu fréquent dans l’Annam des années 1920. Ouvriers des chemins de fer, dockers, travailleurs des scieries et des fabriques côtoient une population paysanne très pauvre vivant dans les campagnes immédiatement voisines.
C’est précisément cette proximité entre le monde ouvrier et le monde rural qui explique en partie l’importance prise par la région dans les mouvements révolutionnaires de 1930-1931. Le 1ᵉʳ mai 1930, ouvriers de Vinh-Bến Thủy et paysans des environs manifestent ensemble pour réclamer notamment augmentation des salaires, réduction du temps de travail et diminution des impôts. La répression fait plusieurs morts. Les grèves et manifestations se multiplient ensuite dans les ateliers de Trường Thi, la fabrique d’allumettes, les scieries et le port. Le mouvement gagne progressivement les campagnes du Nghệ An et du Hà Tĩnh. C’est ce vaste soulèvement que l’historiographie vietnamienne désigne sous le nom de Xô Viết Nghệ-Tĩnh, les « Soviets du Nghệ-Tĩnh ». Le terme ne signifie pas que Vinh soit devenue une sorte de Petrograd vietnamienne. Les formes les plus abouties de pouvoir révolutionnaire apparurent surtout dans les campagnes, où, dans plusieurs communes, l’effondrement de l’administration locale permit à des organisations paysannes révolutionnaires de prendre temporairement en charge certaines fonctions de gouvernement. Mais Vinh-Bến Thủy en fut l’un des principaux foyers ouvriers et politiques.
Dans le récit historique officiel vietnamien, le Nghệ-Tĩnh constitue ainsi une sorte de laboratoire de la révolution qui aboutira quinze ans plus tard à la prise du pouvoir par le Việt Minh. Cette mémoire est d’autant plus présente que le Nghệ An a donné naissance à plusieurs figures majeures du mouvement nationaliste et révolutionnaire vietnamien.

Nguyễn Thị Minh Khai naît à Vinh en 1910, dans l’ancien quartier de la gare. Très jeune, elle participe aux mouvements anticoloniaux avant de rejoindre les organisations communistes. Elle travaille ensuite à Hong Kong dans les réseaux de l’Internationale communiste, épouse Lê Hồng Phong, devient une importante responsable du Parti communiste indochinois et est finalement exécutée par les autorités françaises à Hóc Môn, près de Saïgon, en août 1941. Le mémorial qui lui est consacré à Vinh est particulièrement révélateur de la manière dont le Vietnam construit la mémoire de ses héros révolutionnaires. Devant le bâtiment traditionnel se dresse sa statue. À l’intérieur, sous l’inscription « Nữ trung anh kiệt », que l’on pourrait traduire par « héroïne exceptionnelle parmi les femmes », son portrait domine un véritable autel avec brûle-parfums, fleurs et offrandes. Le lieu n’est donc pas seulement un petit musée biographique. Il est aussi un espace où les pratiques commémoratives de l’État révolutionnaire rejoignent les formes beaucoup plus anciennes du culte vietnamien des ancêtres et des héros.
Le site actuel occupe environ 2 400 m² et associe espace d’exposition, jardin, statue et salle de culte. Les autorités locales y organisent régulièrement des cérémonies de dépôt de fleurs et d’encens.
À quelques kilomètres de Vinh se trouve un autre nom, infiniment plus célèbre : Hồ Chí Minh. Il faut toutefois éviter de dire qu’il est né « à Vinh ». Nguyễn Sinh Cung, le futur Hồ Chí Minh, est né à Hoàng Trù, dans la commune de Kim Liên, district de Nam Đàn, dans la campagne du Nghệ An. Vinh appartient donc moins à sa ville natale qu’au même univers régional, culturel et politique.
Une ville presque effacée par la guerre
L’histoire de Vinh ne s’arrête pas à la révolution des années 1930. Sa situation géographique, qui avait fait sa richesse, allait devenir son malheur. Après la division du Vietnam en 1954, Vinh se trouve dans la partie méridionale de la République démocratique du Vietnam, à environ 250 kilomètres au nord de la zone démilitarisée. Elle constitue un nœud ferroviaire et routier essentiel pour l’acheminement vers le Sud des hommes, du carburant et du matériel. Elle devient donc une cible prioritaire de l’aviation américaine.
Les premiers raids importants frappent la région en août 1964. Ils se poursuivent, avec des interruptions, jusqu’aux accords de Paris de janvier 1973. Une étude consacrée à la reconstruction de Vinh estime que la ville et ses infrastructures furent soumises à près de 5 000 attaques aériennes, représentant environ 250 000 tonnes de munitions. L’essentiel du tissu urbain fut détruit ou évacué. En 1972 encore, les bombardements visent notamment les installations de Bến Thủy, les voies ferrées et les axes permettant de poursuivre l’approvisionnement vers le Sud.
De la ville coloniale, il ne reste finalement que peu de choses. C’est ce qui explique en grande partie le visage parfois déroutant de Vinh aujourd’hui.
La ville reconstruite par l’Allemagne de l’Est
Après les bombardements vient une seconde histoire, beaucoup moins connue des visiteurs occidentaux : celle de la reconstruction socialiste.
En mai 1973, quelques mois après les accords de Paris, le Premier ministre nord-vietnamien Phạm Văn Đồng sollicite l’aide de la République démocratique allemande. Architectes, urbanistes, ingénieurs et techniciens est-allemands participent alors, aux côtés de leurs homologues vietnamiens, à la reconstruction de Vinh. Il ne s’agit pas simplement de relever les bâtiments détruits. Le projet consiste à construire une ville socialiste moderne.

L’ensemble d’habitations de Quang Trung, lancé en 1974, en constitue le symbole. Vingt-deux immeubles sont finalement édifiés, représentant environ 1 800 appartements et plus de 8 000 habitants. Écoles, jardins d’enfants, commerces, équipements culturels et espaces collectifs sont intégrés selon les principes du Wohnkomplex est-allemand et du microdistrict soviétique. Les grandes avenues, la largeur des espaces publics et une certaine monumentalité fonctionnelle de Vinh ne sont donc pas un simple effet de l’urbanisation contemporaine. Peu de villes vietnamiennes permettent aussi clairement de lire dans leur urbanisme le passage de la ville coloniale à la ville révolutionnaire, puis de celle-ci à la ville reconstruite selon les modèles de l’Europe socialiste.
Les tours résidentielles contemporaines qui apparaissent aujourd’hui derrière le mémorial de Nguyễn Thị Minh Khai ajoutent une quatrième couche. La photographie est presque une leçon d’histoire urbaine : au premier plan, le sanctuaire d’une révolutionnaire de 1930 ; derrière lui, une architecture inspirée des formes traditionnelles ; plus loin, les immeubles d’une économie vietnamienne désormais largement intégrée au marché mondial. Vinh superpose ainsi les époques sans toujours les effacer complètement.
Une petite francophonie qui résiste
Et puis subsiste, au cœur de cette terre révolutionnaire, une présence que l’on attend moins : celle de la francophonie.
Elle n’a évidemment plus rien à voir avec la situation coloniale. Elle relève aujourd’hui de l’enseignement, de la coopération universitaire, des échanges culturels et de relations personnelles construites depuis plusieurs décennies. Le THPT chuyên Phan Bội Châu, lycée d’élite de Nghệ An, en constitue l’un des exemples les plus remarquables. Un cursus franco-vietnamien y existe depuis 1994, et le français continue d’y être enseigné à un niveau spécialisé. En 2026 encore, le lycée recrute une classe spécialisée en français, dans un établissement qui figure régulièrement parmi les meilleurs du pays pour ses résultats aux concours nationaux. Le paradoxe est joli : un lycée portant le nom de Phan Bội Châu, l’une des grandes figures de la lutte anticoloniale, entretient aujourd’hui une filière francophone particulièrement dynamique. Ce n’est pas une contradiction. C’est précisément ce qui distingue l’histoire de la mémoire.
L’Université de Vinh entretient elle aussi des coopérations avec plusieurs établissements étrangers, dont des partenaires français, notamment l’Université Rennes 2, tandis qu’elle accueille ou a accueilli des étudiants et volontaires dans le cadre d’échanges avec la France. Enfin, le Centre de la Francophonie de Vinh constitue l’antenne opérationnelle de l’association Côtes d’Armor-Viêt Nam. Présente dans la région depuis 1994, l’association intervient dans l’enseignement du français, les échanges culturels, l’aide au développement et divers programmes sociaux dans le Nghệ An et le Hà Tĩnh. Cette présence demeure modeste à l’échelle d’une ville où l’anglais, le coréen, le chinois ou le japonais occupent désormais une place croissante. Mais elle est bien réelle. Elle rappelle surtout quelque chose d’essentiel : les relations entre la France et le Vietnam ne se résument ni à la conquête coloniale ni aux guerres de décolonisation. Elles se prolongent également dans des échanges linguistiques, universitaires, scientifiques et humains qui appartiennent à une tout autre histoire.
Vinh mérite donc mieux qu’une simple halte ferroviaire entre Hanoï et Huế. Ce n’est probablement pas la ville que l’on choisira pour ses monuments les plus spectaculaires. Mais peu d’endroits permettent de lire aussi clairement les grandes ruptures du Vietnam contemporain : la colonisation et l’industrialisation, la révolution de 1930, la guerre aérienne, la reconstruction socialiste, puis l’ouverture économique et le retour, sous une autre forme, des échanges internationaux. Pour celui qui suit la Route Mandarine, Vinh n’est donc pas une parenthèse. Elle en est l’une des étapes les plus historiques.