
Entre Châu Đốc et Hà Tiên s’étend l’un des plus grands ouvrages hydrauliques de l’Asie du Sud-Est précoloniale : le canal de Vĩnh Tế.
Le canal est creusé entre 1819 et 1824, sous les règnes des empereurs Gia Long puis Minh Mạng. Son maître d’œuvre est le mandarin militaire Nguyễn Văn Thoại, plus connu sous le nom de Thoại Ngọc Hầu, figure essentielle de l’expansion vietnamienne vers le Sud. Le nom de « Vĩnh Tế » est donné en hommage à son épouse, Châu Thị Vĩnh Tế. Preuve d’amour s’il en est
Cette voie navigable s’inscrit dans le long mouvement du Nam Tiến, « la marche vers le Sud », par lequel les Vietnamiens étendent progressivement leur contrôle depuis le delta du Fleuve Rouge jusqu’aux plaines cambodgiennes du Mékong. Au début du XIXᵉ siècle, la région située entre Châu Đốc et Hà Tiên demeure un espace frontalier fragile, disputé entre les Nguyễn vietnamiens, les souverains khmers et le Siam. Les marécages, les forêts inondées et les faibles densités humaines rendent encore le contrôle administratif incertain.
Dans ce contexte, le canal devient un instrument de souveraineté. Sa première fonction est militaire. Creusé parallèlement à la frontière cambodgienne, il permet le déplacement rapide des troupes, du ravitaillement et des embarcations militaires. Avant l’apparition des routes modernes, l’eau constitue l’axe principal de circulation dans le delta. Le canal agit ainsi comme une véritable route stratégique fluviale. Il permet également d’établir une continuité territoriale entre Hà Tiên, façade maritime tournée vers le golfe de Thaïlande, et Châu Đốc, verrou fluvial du Bassac.
Mais l’ouvrage possède aussi une dimension économique et hydraulique essentielle. Le delta occidental du Mékong est alors un espace difficilement exploitable, marqué par les inondations saisonnières, les eaux stagnantes et les sols instables. Le creusement des canaux transforme profondément le paysage. Ils drainent les terres, facilitent l’irrigation et permettent l’installation progressive de colons vietnamiens. Derrière chaque nouveau canal apparaissent des villages, des rizières et des marchés flottants. L’hydraulique devient ainsi l’outil principal de la colonisation agricole.
Le chantier lui-même fut colossal. Des dizaines de milliers d’ouvriers furent mobilisés, paysans réquisitionnés, soldats, condamnés ou populations locales contraintes aux corvées. Les maladies tropicales, la chaleur, les crues et l’insalubrité firent des milliers de victimes. Les chroniques vietnamiennes célèbrent l’œuvre civilisatrice du canal ; la mémoire khmère, elle, conserve souvent le souvenir d’un chantier brutal associé à l’affirmation de la domination vietnamienne sur ces marges occidentales.
Cette ambiguïté historique explique la portée symbolique durable du canal de Vĩnh Tế. Il est à la fois un exploit technique, un outil de mise en valeur agricole et un instrument politique de vietnamisation du delta méridional.
Au XIXᵉ siècle, les voyageurs français sont d’ailleurs frappés par l’ampleur de ces travaux hydrauliques. Les officiers et explorateurs de la Cochinchine naissante découvrent un espace où la maîtrise de l’eau conditionne tout, agriculture, commerce, défense et peuplement. Le delta apparaît comme une civilisation amphibie dans laquelle les canaux jouent le rôle que les routes remplissent ailleurs.
Aujourd’hui encore, malgré les routes asphaltées et les ponts modernes, le canal de Vĩnh Tế demeure vivant. Il irrigue les rizières, nourrit la pêche locale et structure l’habitat. Il suffit, pour s’en convaincre, de quitter l’axe principal qui longe le canal pour emprunter l’ancien chemin de halages…