
Le parc national d’U Minh Thượng est l’un des paysages les plus singuliers du delta du Mékong. Situé dans l’actuelle province d’An Giang, l’ancienne province de Kiên Giang avant la réforme territoriale de 2025, entre Rạch Giá et Cà Mau, il constitue, avec U Minh Hạ plus au sud, l’un des derniers vestiges du vaste ensemble forestier autrefois connu sous le nom de « forêts d’U Minh ».
Longtemps, ces terres ont appartenu aux marges du delta habité. Elles avaient la réputation d’un monde difficile, presque hors d’atteinte, fait de marécages, d’eaux sombres, de sols acides, de canaux étroits et d’une végétation extraordinairement dense. Dans l’imaginaire du Sud vietnamien, U Minh est ainsi devenue bien davantage qu’une forêt : une sorte de frontière intérieure, un pays de chasseurs, de pêcheurs, de charbonniers, de guérilleros, mais aussi de récits et de légendes. Le nom même d’« U Minh » demeure discuté. Une interprétation le rapproche du sino-vietnamien « u minh », 幽冥, qui évoque l’obscurité, les ténèbres ou un monde profond et mystérieux. Une autre hypothèse lui attribue une origine khmère, à partir d’une expression désignant une terre basse et inondée où l’on allait chasser. Faute de consensus étymologique assuré, mieux vaut conserver cette incertitude. Elle convient d’ailleurs assez bien au lieu : pénétrer dans U Minh, c’est entrer dans un monde où la lumière elle-même semble parfois absorbée par l’eau et la forêt. Mais ce qui rend U Minh Thượng véritablement exceptionnel n’est pas seulement son caractère de forêt inondée. Sous les tràm, les mélaleuques qui dominent le paysage, s’étendent d’importantes couches de tourbe. Le parc couvre un peu plus de 8 000 hectares et conserve plusieurs milliers d’hectares de sols tourbeux, ce qui en fait l’un des derniers grands écosystèmes de forêt marécageuse sur tourbe du delta du Mékong. Le site a d’ailleurs été inscrit en 2015 sur la liste des zones humides d’importance internationale de la Convention de Ramsar.
La tourbe est ici beaucoup plus qu’un simple sol.
Formée par l’accumulation extrêmement lente de matière végétale imparfaitement décomposée dans un milieu saturé d’eau, elle fonctionne comme une immense éponge. Pendant la saison humide, elle absorbe et conserve l’eau ; pendant la saison sèche, elle contribue à maintenir l’humidité du milieu et le niveau des nappes. Le parc constitue ainsi un gigantesque réservoir hydrologique naturel au cœur du delta occidental. Cette particularité rapproche U Minh Thượng, par certains mécanismes écologiques, des grandes forêts tourbeuses de Bornéo ou de Sumatra. Au Vietnam, toutefois, de tels milieux sont devenus extrêmement rares. Le drainage, la mise en culture, les incendies et les bouleversements du XXᵉ siècle en ont considérablement réduit l’étendue.
La fragilité du milieu est apparue de manière dramatique en 2002.
Cette année-là, peu après la création officielle du parc national, un incendie gigantesque ravagea une partie d’U Minh Thượng. Le feu ne brûlait pas seulement les arbres : il pénétrait profondément dans la tourbe desséchée et continuait à progresser sous terre. Par endroits, les couches tourbeuses atteignaient encore entre cinquante centimètres et plus d’un mètre d’épaisseur. Le sinistre détruisit complètement la tourbe sur plus de deux cents hectares et altéra durablement une partie de l’écosystème. C’est tout le paradoxe de cette forêt : l’eau est sa condition d’existence, mais lorsque le niveau baisse trop longtemps, le sol lui-même peut devenir combustible. U Minh Thượng est également remarquable par sa biodiversité. Les inventaires cités par Ramsar y recensent plus de 180 espèces d’oiseaux et une trentaine d’espèces de mammifères. Le parc constitue notamment l’un des très rares sites connus où subsiste la loutre à nez velu, Lutra sumatrana, espèce particulièrement menacée en Asie du Sud-Est.
Mais U Minh est aussi un paysage historique.
La conquête progressive du delta par les populations vietnamiennes atteignit tardivement ces terres marécageuses du Sud-Ouest. Au cours de ce mouvement d’expansion vers le Sud, rétrospectivement désigné sous le nom de « Nam Tiến », les régions d’U Minh demeurèrent longtemps périphériques, difficiles à exploiter et plus difficiles encore à contrôler. La colonisation française entreprit de transformer profondément le delta occidental. À partir de la fin du XIXᵉ siècle, le creusement systématique de canaux devait faciliter la circulation, ouvrir de nouvelles terres à la colonisation agricole et étendre la riziculture commerciale. Mais U Minh résista en partie à cette mise en ordre. La forêt, les sols tourbeux, les marécages et l’extrême complexité du réseau hydrographique en firent durablement un territoire difficilement pénétrable.
Cette géographie de la marge devint, au XXᵉ siècle, une géographie du refuge.
Pendant la guerre d’Indochine, U Minh constitua l’une des importantes zones d’implantation du Việt Minh dans le delta occidental. Les mêmes caractéristiques qui avaient longtemps contrarié l’administration et la mise en valeur coloniales devinrent des avantages militaires : forêt dense, eaux peu profondes, innombrables chenaux et connaissance locale d’un terrain où une unité étrangère pouvait rapidement perdre ses repères. Les forces locales purent ainsi y établir des bases et y pratiquer une guerre de guérilla particulièrement difficile à combattre. Cette fonction se prolongea après 1954. Pendant la guerre du Vietnam, les forêts d’U Minh devinrent une importante zone de refuge et d’opérations du Front national de libération du Sud Vietnam. Les combattants y circulaient moins sur des chemins qu’au moyen de petites embarcations, les « xuồng », capables de se glisser dans un réseau de canaux secondaires dont l’enchevêtrement formait une véritable infrastructure clandestine. Il faut imaginer une guerre presque amphibie. Dans ce paysage parfaitement horizontal, l’obstacle n’est pas la montagne mais l’eau, la boue, la végétation et l’impossibilité de distinguer aisément une voie de passage d’un cul-de-sac. La forêt ne domine pas le terrain par sa hauteur ; elle le dissimule. C’est peut-être cette particularité qui rapproche U Minh d’un autre grand paysage historique du delta, le Đồng Tháp Mười, la « Plaine des Joncs ». Les deux régions appartiennent à cet imaginaire méridional des terres longtemps considérées comme insalubres, périphériques et presque sauvages, avant de devenir des espaces de mise en valeur agricole, puis des sanctuaires de la résistance au cours des guerres du XXᵉ siècle.
Mais U Minh possède quelque chose de plus fermé, de plus secret.
Dans le Đồng Tháp Mười, le regard peut se perdre dans l’immensité de la plaine. À U Minh Thượng, il bute sur les troncs pâles des tràm, les lianes, les roseaux et l’eau noire des canaux. Le voyageur n’y contemple donc pas vraiment un paysage. Il y pénètre. Et peut-être est-ce là que survit encore quelque chose de l’ancienne U Minh : non pas une nature vierge, puisque l’homme la parcourt, l’exploite et la transforme depuis des siècles, mais un territoire qui conserve suffisamment de mystère pour donner l’impression que, derrière le prochain rideau de mélaleuques, commence un autre monde.