
Au cœur de Tuyên Quang s’étend la vaste place Nguyễn Tất Thành, dominée par un ensemble monumental consacré à Hồ Chí Minh et aux populations de la province. Son nom officiel, « Bác Hồ với nhân dân các dân tộc tỉnh Tuyên Quang », peut se traduire par « Oncle Hồ avec les populations des différentes ethnies de la province de Tuyên Quang ». Commencé le 15 février 2012, le monument fut inauguré le 19 mai 2015, jour du 125ᵉ anniversaire de la naissance de Hồ Chí Minh. L’œuvre ne commémore donc pas seulement, de manière générale, le fondateur de la République démocratique du Vietnam. Elle renvoie directement aux liens entretenus par Hồ Chí Minh avec Tuyên Quang et, plus précisément, à sa visite de mars 1961, lorsqu’il vint rencontrer et s’adresser aux habitants de la province. Le monument est d’ailleurs installé au pied du mont Thổ Sơn, à proximité du lieu associé à cette visite.

La composition est imposante. Le groupe central, taillé dans la pierre, réunit sept personnages. Hồ Chí Minh, haut de 7,90 mètres, occupe naturellement la position centrale. Six autres figures l’entourent, représentant les forces armées, la jeunesse, les enfants, les femmes, les ouvriers et les intellectuels. Il ne s’agit donc pas d’une représentation de personnages historiques particuliers, mais d’une sorte de résumé sculpté de la société que le régime entend placer autour de Hồ Chí Minh. Hồ Chí Minh lui-même n’est représenté ni en uniforme ni dans une attitude martiale. Debout au milieu de la population, il apparaît davantage comme le guide politique et le père symbolique de la nation que comme un chef de guerre. Cette iconographie, très caractéristique des monuments qui lui sont consacrés au Vietnam, insiste moins sur l’exercice du pouvoir que sur la proximité supposée entre le dirigeant et le peuple. Mais le véritable intérêt du monument se trouve peut-être derrière les statues. L’immense structure de pierre qui sert de toile de fond n’est pas un arbre simplement « évocateur » : elle représente explicitement le banyan de Tân Trào, sous lequel les unités de l’Armée de libération se rassemblèrent en août 1945 avant le déclenchement de l’insurrection générale. Le relief central mesure quelque 22 mètres de haut et 60 mètres de large. De part et d’autre sont sculptés plusieurs lieux directement liés à l’histoire révolutionnaire de Tuyên Quang.

On y reconnaît notamment le đình de Tân Trào, où se réunit le Congrès national les 16 et 17 août 1945 ; la cabane de Nà Nưa, où Hồ Chí Minh avait établi son quartier général dans les mois précédant la Révolution d’Août ; le hall de Kim Bình, où se tint en février 1951 le IIᵉ congrès national du Parti des travailleurs du Vietnam ; enfin Hang Bòng, où Hồ Chí Minh séjourna à plusieurs reprises pendant la guerre d’Indochine.

Les sculptures latérales font également apparaître les montagnes, les maisons, les activités économiques et la vie des différentes populations de Tuyên Quang. Le monument superpose ainsi plusieurs récits : la révolution, la guerre, la diversité ethnique et, enfin, la reconstruction et le développement économique.
Cette iconographie prend tout son sens lorsqu’on connaît l’histoire de la province. Située au cœur du Việt Bắc, grande région montagneuse du Nord comprenant notamment Cao Bằng, Bắc Kạn, Lạng Sơn, Thái Nguyên et les territoires de Tuyên Quang et Hà Giang, elle avait déjà joué un rôle essentiel dans la préparation de la Révolution d’Août. Tân Trào fut alors désigné comme « Thủ đô Khu Giải phóng », la « capitale de la Zone libérée ». Après le déclenchement de la guerre générale contre la France, le 19 décembre 1946, cette fonction prit une nouvelle dimension. Hồ Chí Minh revint à Tuyên Quang au printemps 1947 et une partie importante des institutions de la République démocratique du Vietnam trouva refuge dans les montagnes du Việt Bắc. Gouvernement, organes du Parti, Assemblée nationale, ministères, état-major et services administratifs furent répartis dans différentes zones protégées afin d’échapper aux opérations françaises. C’est cette fonction qui valut à Tuyên Quang le titre de « Thủ đô Kháng chiến », la « capitale de la Résistance ».
Il faut toutefois comprendre cette formule dans son sens géographique exact. Ce n’était pas la ville actuelle de Tuyên Quang qui constituait une sorte de capitale provisoire concentrant ministères et état-major dans quelques rues. Le pouvoir était dispersé dans les zones rurales et forestières de la province et, plus largement, dans l’ATK du Việt Bắc. C’était précisément cette dispersion qui assurait sa protection. Tân Trào occupe donc une place particulière dans cet ensemble. En 1945, il avait été le centre politique de la préparation de l’insurrection. À partir de 1947, Tuyên Quang et ses zones de sécurité devinrent l’un des principaux espaces depuis lesquels le nouvel État vietnamien dirigea la guerre. Il existe ainsi une remarquable continuité entre les sites que l’on visite dans la province : Nà Nưa pour la préparation, le đình et le banyan de Tân Trào pour la prise du pouvoir, Kim Bình et Hang Bòng pour la guerre contre la France. Le monument de la place Nguyễn Tất Thành les rassemble tous dans une seule composition de pierre.
Le nom de la place mérite lui aussi quelques explications. Nguyễn Tất Thành est l’un des noms portés par celui qui deviendra Hồ Chí Minh. Mais il serait réducteur d’expliquer ses nombreux changements de nom uniquement par une coutume confucéenne. Dans le monde lettré vietnamien traditionnel, une même personne pouvait effectivement posséder plusieurs désignations : nom d’enfance, nom personnel, nom de courtoisie, nom de lettré ou pseudonyme. Mais, dans le cas de Hồ Chí Minh, s’ajoute une autre raison essentielle : plusieurs de ses noms furent des pseudonymes politiques ou clandestins, adoptés au cours de plusieurs décennies d’activités révolutionnaires. Il en utilisa d’ailleurs beaucoup plus que les quatre ou cinq noms généralement retenus par les biographies. Né le 19 mai 1890, il reçut le nom de Nguyễn Sinh Cung. Après le retour de la famille au Nghệ An en 1901, il prit le nom de Nguyễn Tất Thành, sous lequel il poursuivit notamment ses études. Tất Thành peut être compris comme l’idée de « parvenir à l’accomplissement », « réussir » ou « mener à bien son entreprise ». C’est le nom sous lequel est généralement désigné le jeune homme qui, après avoir enseigné quelque temps à Phan Thiết puis gagné Saïgon, décide de partir à l’étranger. Le 5 juin 1911, il embarque sur l’Amiral Latouche-Tréville. Une précision est cependant intéressante : au moment de travailler à bord du navire, il utilise également le nom de Văn Ba. Il ne faut donc pas imaginer une succession parfaitement linéaire dans laquelle un nom aurait définitivement remplacé le précédent. Les noms, pseudonymes et identités se chevauchent souvent au cours de son parcours. À Paris apparaît ensuite Nguyễn Ái Quốc, littéralement « Nguyễn le Patriote ». Le nom devient célèbre en 1919, lorsqu’il est apposé au bas des Revendications du peuple annamite, remises à l’occasion de la Conférence de la paix de Paris. Il deviendra par la suite étroitement associé à Hồ Chí Minh, même si ce pseudonyme semble avoir été utilisé initialement dans le cercle des militants vietnamiens de France avant d’être progressivement identifié à lui. Enfin vient Hồ Chí Minh. La date mérite ici une correction importante : ce n’est pas en 1941, mais en 1942 que ce nom apparaît dans son parcours politique. En août 1942, il l’utilise lorsqu’il gagne la Chine afin d’y rechercher des contacts et des soutiens pour le Việt Minh. Arrêté par les autorités nationalistes chinoises, il passera ensuite plus d’un an dans les prisons du Guangxi. La traduction habituelle de « Hồ Chí Minh » par « celui qui éclaire » est séduisante, mais un peu libre. Chí Minh associe plutôt l’idée de volonté, d’aspiration ou de dessein (chí) à celle de clarté ou de lumière (minh). On pourrait donc le rendre, avec toutes les précautions qu’impose la traduction d’un nom, par « volonté éclairée » ou « aspiration lumineuse ». Le choix du nom Nguyễn Tất Thành pour la grande place de Tuyên Quang n’est donc pas anodin. Il ne renvoie pas au président âgé dont la statue domine l’esplanade, mais au jeune homme d’avant Nguyễn Ái Quốc et d’avant Hồ Chí Minh, celui qui était encore au commencement de son itinéraire. La place rassemble ainsi, d’une manière presque paradoxale, plusieurs âges d’un même personnage : Nguyễn Tất Thành dans son nom, Hồ Chí Minh dans la statue de 1961, et le chef révolutionnaire de 1945-1954 dans les reliefs de Tân Trào, Nà Nưa, Kim Bình et Hang Bòng.

Aujourd’hui, l’esplanade accueille cérémonies officielles, commémorations et grands rassemblements populaires. Elle remplit donc exactement la fonction pour laquelle elle a été conçue : non seulement orner le centre de Tuyên Quang, mais donner sous une forme monumentale une lecture de son histoire. Et cette lecture peut se résumer assez simplement : Tuyên Quang ne veut pas seulement rappeler qu’elle participa à la révolution. Elle se présente comme l’un des lieux où celle-ci devint un État, puis où cet État parvint à survivre à la guerre.