
Nguyễn Văn Thoại, plus connu sous son titre de Thoại Ngọc Hầu, occupe une place centrale dans l’histoire de la consolidation de la présence vietnamienne dans le Sud-Ouest du delta du Mékong, au tournant des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Figure majeure de la dynastie Nguyễn, il apparaît dans l’historiographie officielle vietnamienne comme un administrateur, un général fidèle à son souverain et, surtout, comme l’un des grands aménageurs du Sud.
Nguyễn Văn Thoại naît en 1761 dans la province de Quảng Nam, au cœur du Vietnam central. Son enfance s’inscrit dans les dernières décennies d’un ordre politique déjà profondément fragilisé. Depuis le XVIIᵉ siècle, le Đại Việt est de fait partagé entre les seigneurs Trịnh au Nord et les seigneurs Nguyễn au Sud, sous la souveraineté nominale des empereurs Lê. À cette division ancienne vient s’ajouter, à partir de 1771, l’insurrection des Tây Sơn, qui bouleverse progressivement l’ensemble de l’édifice politique vietnamien.
Sa famille avait cependant gagné le Sud avant même cette insurrection. Elle s’était établie à Thới Bình, sur Cù lao Dài, dans l’actuelle province de Vĩnh Long. Cette migration s’inscrit dans le mouvement beaucoup plus ancien de déplacement des populations vietnamiennes vers les terres méridionales, mouvement que l’historiographie désignera plus tard sous le nom de Nam Tiến, la « marche vers le Sud ».
En 1777, âgé de seize ans, Nguyễn Văn Thoại rejoint Nguyễn Phúc Ánh, le futur empereur Gia Long. Il participe dès lors aux longues guerres menées contre les Tây Sơn et accompagne la fortune parfois précaire du prince Nguyễn, dont le pouvoir est à plusieurs reprises chassé du Gia Định avant de parvenir progressivement à reconquérir le pays.
Cette fidélité personnelle au souverain occupe une place importante dans la mémoire officielle du personnage. Elle correspond à l’un des grands thèmes de l’éthique mandarinale confucéenne : celui du serviteur qui demeure attaché à son prince à travers les revers, les exils et les changements de fortune. Dans les biographies vietnamiennes, Thoại Ngọc Hầu devient ainsi l’une des incarnations du mandarin fidèle, à la fois homme de guerre, administrateur et serviteur de l’État.
Après la victoire définitive de Nguyễn Phúc Ánh sur les Tây Sơn et la proclamation de Gia Long en 1802, Nguyễn Văn Thoại reçoit successivement d’importantes responsabilités militaires et administratives. Il exerce notamment des fonctions à Bắc Thành, Lạng Sơn et Định Tường, et intervient également au Cambodge comme représentant du pouvoir Nguyễn. Sa carrière ne se limite donc nullement au delta du Mékong, même si c’est dans cette région que son nom restera durablement inscrit dans le paysage.
Il faut cependant éviter de lire son action à travers le seul prisme du récit national vietnamien contemporain. Les territoires du Tây Nam Bộ ne constituent pas des terres anciennement vietnamiennes qui auraient simplement attendu d’être administrées depuis Huế. Jusqu’aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, une grande partie de cet espace appartient au monde khmer et demeure également soumise aux influences siamoises, aux circulations chinoises et aux jeux d’alliances entre pouvoirs locaux.
La région de Hà Tiên, par exemple, avait été structurée au tournant des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles autour de Mạc Cửu et de ses descendants, négociants et gouverneurs d’origine chinoise, avant de passer progressivement dans l’orbite des Nguyễn. Plus au nord, Châu Đốc constitue une zone charnière où se côtoient populations khmères, vietnamiennes, chinoises et communautés chames musulmanes.
L’autorité vietnamienne sur ces marges demeure ainsi longtemps inégale, dépendante tout autant du peuplement, des voies d’eau et des garnisons que des décisions prises par la cour de Huế. C’est précisément dans ce contexte qu’il faut replacer l’action de Nguyễn Văn Thoại. Son rôle n’est pas seulement militaire. Il consiste à transformer un espace frontalier encore difficilement contrôlé en un territoire administré, peuplé, relié et défendable.
La célébrité de Thoại Ngọc Hầu repose surtout sur les grands travaux hydrauliques exécutés sous son autorité.
En 1818, devenu gouverneur de Vĩnh Thanh, il supervise le creusement du canal Đông Xuyên, destiné à améliorer la liaison entre le Bassac et la région de Rạch Giá, sur le golfe de Thaïlande. Le chantier est réalisé en suivant pour partie des cours d’eau existants. À son achèvement, Gia Long décide de donner au canal le nom de Thoại Hà, associant ainsi directement l’œuvre d’aménagement au nom de son administrateur.
Mais c’est surtout le canal de Vĩnh Tế, creusé entre Châu Đốc et Hà Tiên à partir de 1819 et achevé en 1824, qui marque durablement l’histoire de la région, comme je l’ai raconté précédemment. Par son ampleur, par la masse de travailleurs mobilisés et par sa double fonction économique et stratégique, le chantier constitue l’une des grandes entreprises d’aménagement du règne de Gia Long puis de Minh Mạng. Il contribue à ouvrir les terres, à faciliter les transports et, surtout, à renforcer la présence vietnamienne le long d’une frontière cambodgienne encore mouvante.
Thoại Ngọc Hầu meurt en 1829. Il est enterré au pied du mont Sam, à Châu Đốc, auprès de ses épouses. Son tombeau, le Sơn Lăng, est aujourd’hui encore l’un des monuments majeurs du site de Núi Sam.
Après sa disparition, le fonctionnaire impérial entre progressivement dans une mémoire qui dépasse largement celle d’un simple administrateur défunt. Autour de son tombeau et dans les cultes locaux, il acquiert une dimension tutélaire. Le bâtisseur des canaux devient aussi, dans la mémoire régionale, l’un des protecteurs symboliques de cette terre frontière qu’il avait contribué à organiser.
Cette évolution mémorielle est particulièrement intéressante, car elle éclaire la manière dont le Vietnam contemporain construit le récit historique du delta. Celui-ci est volontiers présenté comme un espace progressivement défriché, peuplé, aménagé et intégré à l’État grâce à l’action de personnages tels que Nguyễn Hữu Cảnh ou Thoại Ngọc Hầu.
Il faut naturellement conserver une certaine distance à l’égard de ce récit. Derrière les notions de « mise en valeur » et de « défrichement » se trouvait un territoire déjà habité, notamment par des populations khmères, et intégré depuis longtemps à des réseaux politiques, religieux et commerciaux qui dépassaient largement le cadre vietnamien.
Il n’en demeure pas moins remarquable que l’État vietnamien contemporain, pourtant issu d’une rupture révolutionnaire avec l’ordre monarchique, n’ait jamais véritablement fait « table rase du passé ». Il sélectionne, réinterprète et réintègre dans le récit national certaines grandes figures de la monarchie Nguyễn dès lors que leur action peut être associée à la construction du territoire, à sa défense ou à son développement. Thoại Ngọc Hầu en constitue un exemple particulièrement révélateur.
Nguyễn Văn Thoại demeure ainsi aujourd’hui l’une des grandes figures historiques du Sud vietnamien. Son nom a été donné à des routes, des écoles, des localités et des ouvrages hydrauliques. Dans la province d’An Giang, sa mémoire demeure particulièrement présente.
Il y est célébré comme un grand bâtisseur, un administrateur fidèle et l’un des principaux artisans de l’organisation du delta occidental.
Mais cette mémoire dit peut-être davantage encore. Elle rappelle que l’intégration de l’extrême Sud au Vietnam ne fut ni immédiate ni naturelle. Elle fut le résultat d’un long processus, fait de migrations, de guerres, de négociations, d’aménagements hydrauliques et de contrôle progressif des marges.
À ce titre, Thoại Ngọc Hầu n’est pas seulement l’homme de deux canaux. Il est l’une des figures emblématiques du passage d’un espace frontalier disputé à un territoire progressivement intégré à l’État vietnamien.