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Thái Bình, une Église du delta du Fleuve Rouge dans la tourmente

Lorsque l’on évoque le catholicisme du Nord-Vietnam pendant la guerre d’Indochine, les regards se tournent spontanément vers Phát Diệm. Sous l’autorité de Mgr Lê Hữu Từ, cette région forma, avec le diocèse voisin de Bùi Chu, une sorte de zone catholique autonome, cherchant à se tenir à distance aussi bien du retour de la puissance coloniale française que de l’emprise du Việt Minh. Lê Hữu Từ, nationaliste, anticolonialiste et profondément anticommuniste, disposait même de forces d’autodéfense comptant plusieurs milliers d’hommes. Cette autonomie prit progressivement fin à partir de 1951, lorsque Français et Việt Minh cherchèrent chacun à reprendre le contrôle de cet espace stratégique du sud du delta du Fleuve Rouge.

À une centaine de kilomètres plus à l’est, Thái Bình suivit une trajectoire sensiblement différente. Le catholicisme y était pourtant ancien. Selon l’histoire officielle du diocèse, le jésuite italien Felice Morelli aurait prêché dès 1638 dans le village de Bồ Trang, avant que le christianisme ne se diffuse dans les campagnes voisines. La communauté de Kỳ Bá, à l’origine de l’actuelle paroisse cathédrale, est attestée en 1722. Il existait donc, bien avant la colonisation française, un dense tissu de communautés catholiques dans cette partie du delta du fleuve Rouge. Le vicariat apostolique de Thái Bình fut officiellement créé le 9 mars 1936 par le pape Pie XI, par détachement du vicariat de Bùi Chu. Il couvrait la province de Thái Bình et une grande partie de celle de Hưng Yên, soit environ 2 200 km². Son premier vicaire apostolique fut le dominicain espagnol Mgr Juan Casado Obispo, connu au Vietnam sous le nom de Gioan Casado Thuận. Cette création institutionnelle ne signifiait cependant pas que le catholicisme venait d’apparaître dans la région. Elle consacrait au contraire le développement atteint par les paroisses du delta au cours des décennies précédentes. L’église de Thái Bình avait ainsi été construite dès 1906 dans un style gothique, sur l’initiative du dominicain espagnol Pedro Munagorri y Obineta, avec l’aide du père Andrés Kiên. Elle devint cathédrale lors de la création du vicariat, puis fut agrandie en 1937 afin de répondre à sa nouvelle fonction.

En 1942, à la mort de Mgr Casado, la direction du vicariat passa à un autre dominicain espagnol, Mgr Santos Ubierna Ninh. Son gouvernement devait presque exactement coïncider avec l’une des périodes les plus violentes de l’histoire contemporaine vietnamienne. Occupation japonaise, effondrement du système colonial en 1945, famine, révolution d’Août, retour des Français puis guerre d’Indochine se succédèrent en quelques années. La situation de Thái Bình différait profondément de celle de Phát Diệm. Il serait excessif d’en conclure que les catholiques de Thái Bình demeurèrent entièrement en dehors des affrontements ou qu’il n’exista aucune forme locale d’autodéfense. Mais le vicariat ne constitua jamais un territoire politico-militaire autonome comparable à celui de Phát Diệm et de Bùi Chu. La géographie explique en partie cette différence. Thái Bình se trouve au cœur d’un delta très peuplé, parcouru de rivières, de digues et de routes reliant Hải Phòng, Nam Định et Hanoï. Les villages catholiques y étaient nombreux, mais mêlés à des villages non catholiques et dispersés sur un territoire beaucoup moins susceptible d’être transformé en enclave autonome. Les armées françaises comme les forces du Việt Minh pouvaient y pénétrer, s’y déplacer et y établir leurs propres réseaux. Dans ces conditions, Mgr Santos Ubierna concentra essentiellement son action sur la survie des structures ecclésiales. L’histoire officielle du diocèse souligne qu’il chercha avant tout à maintenir les paroisses, les associations catholiques et la pratique religieuse dans un environnement marqué par la guerre et la famine. Il créa également l’imprimerie dominicaine de Thái Bình, destinée à poursuivre la publication de livres, de brochures et de textes religieux malgré les difficultés matérielles.

C’est probablement là que réside la principale différence avec Phát Diệm. Lê Hữu Từ tenta, pendant quelques années, de préserver un espace catholique doté d’une véritable capacité politique et militaire. Santos Ubierna chercha davantage à préserver une institution et une société chrétiennes prises à l’intérieur de la guerre. Thái Bình fut moins un acteur autonome du conflit que l’un des territoires où les populations rurales en subirent directement les conséquences. Et pourtant, à la veille des accords de Genève, cette Église demeurait remarquablement vivante.

Les statistiques diocésaines du début de 1954 recensent 160 000 catholiques sur environ 1,5 million d’habitants, soit 10,7 % de la population. Le vicariat comptait alors 21 prêtres dominicains, 64 prêtres séculiers, 35 grands séminaristes et 63 paroisses. Malgré douze années de guerre presque ininterrompue, Mgr Santos Ubierna était donc parvenu non seulement à maintenir l’appareil ecclésiastique, mais encore à créer de nouvelles paroisses. Puis survint 1954.

Pour Thái Bình, les conséquences des accords de Genève furent peut-être plus profondes encore que celles des années de guerre. Le territoire se trouvait entièrement au nord du 17e parallèle et devait donc passer sous l’autorité de la République démocratique du Vietnam. Pendant la période prévue pour les transferts de population, une partie considérable des catholiques choisit le départ vers le Sud. Les sources ecclésiastiques parlent de plus de 80 000 fidèles quittant Thái Bình, c’est-à-dire environ la moitié de la population catholique du vicariat. Les Missions étrangères de Paris mentionnent également le départ de 79 prêtres. L’histoire officielle du diocèse décrit le résultat avec une précision saisissante : après l’exode, il ne restait qu’environ 80 000 catholiques, treize prêtres, vingt-trois séminaristes et vingt-six religieuses dominicaines. La moitié des églises auraient dû fermer leurs portes. Ce bouleversement permet de mesurer ce que représenta réellement la migration catholique de 1954. Elle ne fut pas seulement un déplacement de population du Nord vers le Sud. Elle provoqua dans certaines régions une véritable rupture du tissu social paroissial. Des communautés constituées depuis plusieurs siècles furent amputées d’une partie de leurs familles, de leurs prêtres, de leurs religieux et de leurs cadres. Mgr Santos Ubierna lui-même quitta le Nord après les accords de Genève. Après un séjour en Espagne, il revint à Saïgon avec l’intention de regagner son vicariat avant l’expiration de la période prévue pour les transferts entre les deux zones. Il mourut cependant le 15 avril 1955, à seulement quarante-sept ans, avant d’avoir pu retourner à Thái Bình.

La continuité fut alors assurée par un prêtre vietnamien qui avait choisi de rester, Đa Minh Maria Đinh Đức Trụ. Dès le 30 juin 1954, Santos Ubierna lui avait confié l’administration du vicariat. Pendant près de six années, dans des conditions particulièrement difficiles, il maintint ce qui pouvait l’être de la vie ecclésiale. Lorsque les institutions religieuses ne purent plus fonctionner normalement, il poursuivit notamment la formation de futurs prêtres dans des conditions beaucoup plus discrètes. Le 5 mars 1960, Rome le nomma évêque titulaire et vicaire apostolique de Thái Bình. Il fut consacré à Hanoï le 25 mars. Quelques mois plus tard, le 24 novembre 1960, Jean XXIII établit la hiérarchie catholique vietnamienne : le vicariat apostolique devint alors officiellement le diocèse de Thái Bình, suffragant de l’archidiocèse de Hanoï, et Mgr Đinh Đức Trụ en devint le premier évêque diocésain.

Les difficultés étaient loin d’être terminées. Le diocèse devait désormais vivre dans la République démocratique du Vietnam, dans un environnement où la formation du clergé, les mouvements de prêtres et l’activité des institutions religieuses étaient étroitement encadrés. À cela vint s’ajouter, à partir du milieu des années 1960, la guerre aérienne américaine contre le Nord. La cathédrale en porte directement la trace. L’édifice de 1906, agrandi en 1937, fut touché par des bombardements à deux reprises, le 19 août et le 12 octobre 1967. Il en sortit très gravement endommagé. Des réparations successives, notamment en 1967 puis en 1995, permirent de le maintenir en service, mais elles ne pouvaient supprimer les fragilités accumulées par près d’un siècle d’existence et par les destructions de guerre.

Avec l’assouplissement progressif intervenu après le Đổi mới, proclamé en 1986, la situation changea lentement. Sous l’épiscopat de Mgr François-Xavier Nguyễn Văn Sang, arrivé à la tête du diocèse au début des années 1990, la reconstruction des infrastructures religieuses put reprendre plus largement. Au début des années 2000, l’état de l’ancienne cathédrale était devenu si préoccupant que les experts estimaient sa restauration plus coûteuse qu’une reconstruction complète. Elle fut finalement démolie en 2004. Après une première pierre posée en 2003, le chantier de la cathédrale actuelle commença véritablement le 17 juillet 2005. L’édifice, long de 79 mètres, doté de deux clochers culminant à 48 mètres, fut inauguré et consacré le 13 octobre 2007. La façade que l’on découvre aujourd’hui ne doit donc pas tromper. Avec ses tours symétriques, ses grandes arcades et son architecture monumentale, elle semble appartenir à un ensemble ancien. Elle est en réalité une construction du XXIᵉ siècle, élevée à l’emplacement d’une église dont l’histoire remontait à 1906 et dont les murs avaient traversé colonisation, révolution et guerres.

Le diocèse connaît aujourd’hui un renouveau spectaculaire si on le compare à la situation de 1954. Les dernières statistiques de l’Annuaire pontifical disponibles pour 2022 recensent 136 293 catholiques et 182 prêtres répartis alors dans 135 paroisses. Deux nouvelles paroisses, Hoàng Trạch et Trần Xá, ont encore été érigées en juin 2026. Le diocèse est dirigé depuis octobre 2022 par Mgr Dominique Đặng Văn Cầu. L’année 2026 possède d’ailleurs une valeur particulière : Thái Bình célèbre les 90 ans de la création du vicariat apostolique, de 1936 à 2026, anniversaire dont le décor installé devant la cathédrale sur la photographie porte précisément la marque. Un dernier changement, beaucoup plus récent, mérite d’être signalé. Pendant quatre-vingt-dix ans, on pouvait dire que le diocèse couvrait la province de Thái Bình et une partie de Hưng Yên. Cette formulation est désormais administrativement dépassée : en 2025, les deux provinces civiles ont été fusionnées pour constituer une nouvelle et unique province de Hưng Yên. Le diocèse, lui, a naturellement conservé son nom historique de Thái Bình. Son siège se trouve aujourd’hui dans la « phường Thái Bình », province de Hưng Yên.

L’histoire de Thái Bình est donc moins spectaculaire que celle de Phát Diệm. On n’y trouve ni évêque chef politique, ni enclave autonome, ni armée catholique de plusieurs milliers d’hommes. Mais c’est précisément ce qui la rend peut-être plus représentative de l’expérience vécue par une grande partie des catholiques du delta du fleuve Rouge. Elle raconte une autre histoire : celle de villages christianisés depuis plusieurs siècles, d’un réseau extrêmement dense d’églises et de paroisses, de communautés prises successivement dans la famine, la révolution, la guerre d’Indochine, l’exode de 1954 et les bombardements américains, puis capables de se reconstituer.

Phát Diệm raconte l’exception d’une puissance catholique devenue momentanément acteur politique. Thái Bình raconte davantage la permanence d’une société catholique villageoise qui, malgré les ruptures du XXᵉ siècle, n’a jamais complètement disparu.