
Parmi les fêtes qui rythmaient autrefois la vie du Đại Việt, le Tết Đoan Ngọ occupait une place particulière. Célébré le cinquième jour du cinquième mois lunaire, au moment où s’installe la chaleur humide de l’été, il appartient à un ensemble de traditions anciennes communes à plusieurs sociétés d’Asie orientale, mais qui ont acquis au Vietnam des formes propres.
Aujourd’hui, la fête est souvent désignée par l’expression populaire « Tết diệt sâu bọ », la fête où l’on « tue les parasites ». Cette formule pittoresque ne doit cependant pas masquer la richesse de la célébration. Comme le montre l’exposition « Tết Đoan Ngọ xưa và nay », présentée en 2026 à la citadelle impériale de Thăng Long, il s’agissait à la fois d’une fête familiale, d’un ensemble de rites protecteurs, d’une cérémonie de cour et d’une source d’inspiration pour les lettrés. L’exposition distingue précisément ces deux dimensions, le Đoan Ngọ populaire et le Đoan Ngọ de la cour des Lê.
Le nom lui-même mérite une précision. Đoan signifie le commencement, l’ouverture. Ngọ, 午, désigne à la fois la septième branche terrestre, le cinquième mois dans certains usages calendaires traditionnels et l’heure de midi, approximativement entre onze heures et treize heures. Il serait donc un peu simplificateur de traduire Đoan Ngọ par « moment où le soleil atteint son point culminant ». Le terme évoque plutôt cette période du cinquième mois associée, dans la pensée traditionnelle, à la montée de la chaleur et à la plénitude du yang. Dans le nord du Vietnam, cette saison était aussi celle où chaleur, humidité, insectes et maladies devenaient particulièrement redoutés. Les pratiques du Tết Đoan Ngọ répondaient donc à une logique de protection du corps, de la maison et des récoltes. Dès le matin, après les offrandes aux ancêtres, les familles consommaient traditionnellement du rượu nếp, du riz gluant fermenté, ainsi que des fruits de saison, notamment prunes, litchis ou pastèques. Selon la conception populaire, ces aliments devaient contribuer à éliminer les sâu bọ, littéralement les « vers et parasites », supposés présents dans l’organisme. On consommait également, selon les régions et les époques, des bánh tro, gâteaux de riz gluant préparés dans une eau alcaline, et divers aliments considérés comme protecteurs.
D’autres gestes visaient directement à éloigner les influences jugées néfastes. L’armoise, ngải cứu, et le calame, xương bồ, pouvaient être suspendus aux portes ou utilisés dans des préparations médicinales. Les enfants recevaient parfois des fils de cinq couleurs ou de petits sachets odorants destinés à les protéger. Certaines pratiques anciennes faisaient aussi appel au hùng hoàng, le réalgar, minéral arsenical auquel on prêtait des vertus prophylactiques, mais dont l’usage appartient évidemment à une pharmacopée ancienne que l’on ne saurait recommander aujourd’hui.

Cette relation entre la saison, le corps et la nature apparaît également dans la littérature. L’exposition de Thăng Long présente plusieurs poèmes consacrés au Tết Đoan Ngọ, composés entre l’époque des Hồ et celle des Nguyễn. Parmi eux figure un poème de Nguyễn Văn Giao, lettré du XIXᵉ siècle. Il y évoque le bain parfumé destiné à purifier le corps, les feuilles d’armoise placées à l’entrée des maisons, le vin, la chaleur de midi et la brise du Sud. Sous sa plume, la fête ne relève pas seulement de la superstition : elle devient un moment où les rythmes de la saison, les pratiques domestiques et la sensibilité du lettré se répondent. Mais le Tết Đoan Ngọ ne se limitait pas aux maisons et aux villages.

À Thăng Long, la cour organisait ses propres cérémonies. Sous les Lê, le souverain et la famille royale accomplissaient des rites devant les ancêtres dynastiques. Des audiences solennelles pouvaient réunir princes et hauts fonctionnaires, tandis que banquets, présents et récompenses manifestaient la hiérarchie de la cour et la bienveillance du souverain. L’exposition actuelle en restitue plusieurs aspects par des peintures, des reconstitutions et des objets : lễ cúng tổ tiên, culte des ancêtres, lễ thiết triều, audience royale, lễ ban yến, banquet offert par le souverain, et surtout lễ ban quạt, cérémonie de remise des éventails.
L’éventail y prend une signification qui dépasse largement son utilité contre la chaleur. Dans la société de cour, il pouvait être un objet de prestige, un présent hiérarchique et un support de calligraphie. Le souverain pouvait y faire inscrire un poème, transformant un objet saisonnier en instrument de gouvernement moral. Offrir un éventail revenait alors aussi à rappeler aux mandarins les vertus que l’on attendait d’eux. Un épisode particulièrement saisissant se déroule en 1527, dans les dernières semaines de la première période de la dynastie des Lê postérieurs, celle que l’on appelle généralement les Lê sơ. Il ne s’agit donc pas des « Lê antérieurs », les Tiền Lê, dynastie beaucoup plus ancienne qui régna de 980 à 1009. Le royaume traverse alors une crise politique profonde. Le jeune roi Lê Cung Hoàng, né en 1507 et monté sur le trône en 1522, n’exerce plus qu’une autorité limitée. Le véritable homme fort du royaume est désormais Mạc Đăng Dung, général devenu progressivement maître de l’appareil militaire et politique. Le cinquième jour du cinquième mois de 1527, à l’occasion du Tết Đoan Ngọ, le Đại Việt sử ký toàn thư rapporte que le roi procéda à la distribution des éventails et composa un poème consacré au modèle célèbre du duc de Zhou assistant le jeune roi Cheng des Zhou. Le texte exalte le bon conseiller, fidèle, désintéressé et entièrement dévoué à son souverain :
« La loyauté et la piété demeurent fermement enracinées ;
la bonne renommée et la vertu resplendissent pour mille générations. »
L’exposition de Thăng Long interprète explicitement ce poème comme une exhortation adressée à Mạc Đăng Dung : le roi lui rappelle, à travers l’exemple du duc de Zhou, qu’un puissant ministre doit protéger le souverain plutôt que prendre sa place. La scène acquiert une force presque tragique lorsque l’on connaît la suite. La chronique précise que Mạc Đăng Dung vint précisément à la capitale ce jour-là. Quelques semaines plus tard, au sixième mois lunaire, il revint à Thăng Long et contraignit Lê Cung Hoàng à abdiquer. Il fonda alors la dynastie des Mạc. L’éventail prend ainsi, rétrospectivement, une dimension extraordinaire. Le roi célèbre la fidélité du parfait ministre au moment même où son principal serviteur s’apprête à renverser sa dynastie. Il faut cependant conserver une petite distance avec la mise en scène muséographique. Le Đại Việt sử ký toàn thư atteste bien la distribution des éventails, le poème royal et la présence de Mạc Đăng Dung à Thăng Long le même jour. L’idée d’un éventail personnellement remis à Mạc Đăng Dung avec cette intention politique précise relève davantage de l’interprétation proposée par l’exposition. Elle est très plausible dans ce contexte, mais il convient de distinguer ce que dit explicitement la chronique de ce que la reconstitution contemporaine nous invite à comprendre.
Cette distinction est d’autant plus intéressante que l’exposition elle-même utilise abondamment la reconstitution. Les éventails monumentaux, les mannequins de mandarins, le trône et les scènes de cour ne sont évidemment pas des objets conservés depuis le XVIᵉ siècle. Ils cherchent à rendre visible une culture immatérielle dont les sources écrites sont relativement rares. Le Centre de conservation de Thăng Long le reconnaît d’ailleurs explicitement : ces dispositifs sont des phỏng dựng, des restitutions élaborées à partir de documents historiques. Aujourd’hui encore, le Tết Đoan Ngọ demeure bien vivant au Vietnam. Dans de nombreuses familles, on prépare ou achète toujours le riz gluant fermenté, les bánh tro et les fruits de saison. On rend hommage aux ancêtres et l’on perpétue, parfois sans en connaître toute l’histoire, des gestes transmis depuis des générations.