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Tân Trào, de la clandestinité révolutionnaire à la naissance d’un État

À une quarantaine de kilomètres au sud-est de Tuyên Quang se trouve l’un des sites fondateurs du Vietnam contemporain : Tân Trào. La commune est aujourd’hui au cœur d’un vaste ensemble historique classé « site national spécial », qui rassemble la maison communale de Tân Trào, la cabane de Nà Nưa, le banyan historique et de nombreux autres lieux liés à la Révolution d’Août 1945 puis à la guerre d’Indochine. À première vue, rien n’annonce vraiment l’importance politique du lieu. Une maison communale au toit de chaume, une petite cabane de bambou perdue sous les arbres, un vieux banyan. Pourtant, en quelques centaines de mètres se trouvent réunis trois des lieux où furent préparées, décidées puis mises en œuvre les opérations qui aboutirent à la prise du pouvoir par le Việt Minh en août 1945.

Le đình de Tân Trào ne diffère guère, dans son principe, des maisons communales que l’on rencontre dans les villages du delta et du piémont du Nord-Vietnam. Le đình était à la fois un lieu de culte dédié au génie tutélaire et le centre de la vie collective du village. Cette maison communale marque l’aboutissement d’un processus commencé à Pác Bó en 1941, mais qui avait très tôt gagné les montagnes de Tuyên Quang. Lors de la VIIIᵉ conférence du Comité central, réunie à Pác Bó en mai 1941 sous la direction de Nguyễn Ái Quốc, il fut décidé de développer des bases révolutionnaires dans plusieurs provinces du Việt Bắc, parmi lesquelles Tuyên Quang. Dès les années 1941-1943, les unités du Cứu quốc quân y implantèrent des réseaux Việt Minh et organisèrent des groupes de guérilla. Au début de 1944, la région de Sơn Dương constituait déjà une véritable base révolutionnaire. Lorsque Hồ Chí Minh quitta Pác Bó le 4 mai 1945 et arriva à Tân Trào le 21 mai, il ne découvrit donc pas un territoire vierge. Il rejoignit au contraire une région où le Việt Minh disposait depuis plusieurs années de relais politiques, de forces armées et du soutien d’une partie importante de la population. Ce réseau préexistant explique précisément pourquoi Tân Trào put devenir, en quelques semaines, le centre de commandement de l’insurrection générale. Pác Bó fut ainsi le point de départ de la réorganisation révolutionnaire de 1941 ; Tân Trào, préparé progressivement à partir de la même période, en devint quatre ans plus tard le centre politique et militaire.

Le đìnhTân Trào entra dans l’histoire les 16 et 17 août 1945. Quelques jours auparavant, du 13 au 15 août, la conférence nationale des cadres du Parti communiste indochinois s’était réunie dans le secteur de Nà Nưa. Le Comité national de l’insurrection avait été constitué et, dès le 13 août, avait publié le Quân lệnh số 1, l’« Ordre militaire n° 1 », appelant au soulèvement général. Le contexte était exceptionnel. Le 15 août, l’empereur Hirohito avait annoncé l’acceptation par le Japon des conditions de capitulation alliées. Le pouvoir japonais en Indochine était désormais condamné, tandis que les forces françaises n’avaient pas encore été rétablies et que les troupes alliées chargées de recevoir la reddition japonaise n’étaient pas encore arrivées. Une fenêtre politique extrêmement étroite venait de s’ouvrir. C’est dans ce contexte que plus de soixante délégués, venus du Nord, du Centre et du Sud, mais aussi représentants de partis, d’organisations, de groupes ethniques, de religions et de Vietnamiens de l’étranger, se réunirent au đình de Tân Trào. Ce Quốc dân Đại hội, le « Congrès national du peuple », approuva le principe de l’insurrection générale, adopta les dix grandes politiques du Việt Minh, confirma le drapeau rouge à étoile jaune, retint Tiến quân ca comme hymne et élut le Comité national de libération du Vietnam, présidé par Hồ Chí Minh. Ce comité devait bientôt constituer le noyau du gouvernement provisoire.

L’historiographie vietnamienne présente volontiers ce congrès comme le précurseur de la future Assemblée nationale. La comparaison doit être comprise dans le cadre du récit institutionnel vietnamien : le congrès de Tân Trào n’était évidemment pas une assemblée issue d’une élection nationale, mais il fournissait au mouvement révolutionnaire une représentation politique et une première structure gouvernementale au moment où celui-ci s’apprêtait à conquérir le pouvoir. Quelques jours plus tard, le 19 août, l’insurrection triomphait à Hanoï. Huế passa sous contrôle révolutionnaire le 23 août, Bảo Đại abdiqua le 25 et, le 2 septembre, Hồ Chí Minh proclamait sur la place Ba Đình la naissance de la République démocratique du Vietnam. Le modeste đình de Tân Trào avait ainsi accueilli l’une des premières formes de gouvernement du nouvel État.

Tân Trào constitue également l’aboutissement d’un itinéraire commencé quatre années auparavant à Pác Bó, près de la frontière chinoise. Hồ Chí Minh était revenu clandestinement au Vietnam en janvier 1941 après environ trente années passées hors du pays. À Pác Bó, il ne « reconstitua » pas le Parti communiste indochinois, fondé depuis 1930, mais contribua à en réorienter la stratégie vers la priorité absolue donnée à la libération nationale. En mai 1941, la huitième réunion du Comité central du Parti y fut organisée et le Việt Nam Độc Lập Đồng Minh, le Việt Minh, fut créé. Pendant quatre ans, le mouvement développa progressivement ses réseaux politiques et militaires dans les montagnes du Việt Bắc. Le 4 mai 1945, Hồ Chí Minh quitta la région de Pác Bó. Il arriva à Tân Trào le 21 mai, séjourna d’abord dans la maison de Nguyễn Tiến Sự, responsable local du Việt Minh, puis s’installa à la fin du mois dans la forêt de Nà Nưa.

La cabane de Ho-Chi-Minh

En juin 1945 fut constituée une Khu Giải phóng, une « Zone libérée », regroupant notamment Cao Bằng, Bắc Kạn, Lạng Sơn, Thái Nguyên, Tuyên Quang et Hà Giang. Tân Trào en devint le centre politique, souvent qualifié dans les sources vietnamiennes de « capitale de la Zone libérée ». On rencontre fréquemment aujourd’hui l’expression ATK, An Toàn Khu, « zone de sécurité », pour désigner l’ensemble de Tân Trào. Elle est parfaitement compréhensible, mais une nuance chronologique est utile : pour l’été 1945, la désignation de « capitale de la Zone libérée » rend mieux compte de sa fonction. Le terme d’ATK et surtout celui de « capitale de la Résistance » prendront toute leur ampleur après 1946, lorsque les institutions de la République démocratique du Vietnam reviendront s’installer dans le Việt Bắc pendant la guerre contre la France.

Ainsi, Pác Bó et Tân Trào appartiennent bien au même itinéraire historique : Pác Bó représente la reconstruction d’une base révolutionnaire sur le territoire vietnamien ; Tân Trào, quatre ans plus tard, le moment où cette organisation clandestine devient capable de prétendre au pouvoir d’État.

À quelques centaines de mètres du village, un chemin s’enfonce dans la forêt du mont Nà Nưa. Sous les arbres apparaît une minuscule construction sur pilotis : Lán Nà Nưa, la cabane où Hồ Chí Minh vécut et travailla de la fin mai jusqu’au 22 août 1945. La construction est d’une simplicité extrême. Des poteaux de bois, une structure de bambou et de roseau, un toit de feuilles, deux petits espaces seulement : l’un destiné au repos, l’autre au travail et aux visiteurs. Elle répondait, selon la tradition conservée sur le site, à quatre exigences formulées par Hồ Chí Minh : être proche de l’eau et de la population, éloignée des grands axes, tout en permettant de partir rapidement en cas de danger. Cette modestie frappe d’autant plus lorsque l’on connaît les décisions qui furent préparées dans ces bois. Le 4 juin, Hồ Chí Minh y réunit des cadres afin d’organiser la Zone libérée et de préparer l’unification des forces armées. Puis, au début d’août, la situation internationale s’accéléra brutalement. Hồ Chí Minh était alors gravement malade, vraisemblablement atteint d’une forte crise de paludisme. Mais la perspective de la défaite japonaise lui fit considérer que le moment décisif approchait. Les 13, 14 et 15 août, la conférence nationale du Parti se réunit dans le secteur de Nà Nưa. Elle conclut que l’insurrection devait être déclenchée sans attendre. Le Comité national de l’insurrection publia l’Ordre militaire n° 1 dès le 13 août. Le Congrès de Tân Trào ratifia ensuite cette orientation les 16 et 17. La petite cabane n’est donc pas seulement un souvenir personnel de Hồ Chí Minh. Elle matérialise le passage entre deux périodes : celle où la révolution devait se cacher pour survivre et celle où elle commença à sortir de la forêt pour conquérir les villes.

Le troisième lieu majeur de Tân Trào est probablement le plus symbolique. À l’entrée de l’ancien village de Tân Lập se trouvait un immense banyan sous lequel, dans l’après-midi du 16 août 1945, une unité de l’Armée de libération vietnamienne se rassembla en présence de la population et de délégués venus participer au Congrès national. Võ Nguyên Giáp y lut l’Ordre militaire n° 1, puis prit la tête de la colonne qui quitta Tân Trào en direction de Thái Nguyên. Il faut ici légèrement corriger la chronologie souvent racontée aux visiteurs : l’ordre n’avait pas été rédigé ce 16 août sous le banyan. Il avait été publié par le Comité national de l’insurrection dès le 13 août. La cérémonie du 16 août fut le moment de sa proclamation aux combattants réunis et surtout celui du départ de l’unité commandée par Giáp. La colonne ne marcha pas directement sur Hanoï. Elle se dirigea d’abord vers Thái Nguyên, important centre administratif et militaire situé sur la route du delta. L’insurrection à Hanoï fut menée parallèlement par les organisations révolutionnaires locales et triompha le 19 août. Dix-sept jours seulement séparent le rassemblement sous le banyan du 2 septembre 1945 et de la proclamation de l’indépendance à Hanoï. La rapidité de l’enchaînement permet de comprendre pourquoi Tân Trào occupe une telle place dans la mémoire politique vietnamienne.

Le banyan que l’on voit aujourd’hui mérite toutefois quelques explications. L’arbre historique était en réalité constitué de deux banyans, distants d’une dizaine de mètres et familièrement appelés par les habitants cây đa ông et cây đa bà, le « banyan monsieur » et le « banyan madame ». Ils auraient eu plus de trois siècles. En 1993, une tempête fit tomber l’essentiel du cây đa ông. Le second arbre déclina à son tour. En 2008, il ne subsistait plus qu’une branche encore vivante du cây đa bà, tandis que son système racinaire principal était très dégradé. Les autorités entreprirent alors des opérations de sauvegarde, de soins et de multiplication des arbres afin de conserver le site. De nouvelles pousses apparurent progressivement. Le visiteur ne doit donc pas imaginer contempler exactement la silhouette photographiée en août 1945. Il regarde plutôt un monument végétal vivant, dont une partie se rattache au vieux banyan et dont le bosquet actuel résulte également des efforts accomplis pour en assurer la continuité.

L’histoire de Tân Trào ne s’arrêta d’ailleurs pas avec l’indépendance. Lorsque la guerre avec la France devint ouverte à la fin de 1946, le gouvernement vietnamien quitta de nouveau les villes et se replia dans le Việt Bắc. Tân Trào et les régions voisines redevinrent alors des centres majeurs de la République démocratique du Vietnam. Des organismes du Parti, du gouvernement, de l’Assemblée nationale et plusieurs ministères y installèrent leurs bureaux pendant la guerre d’Indochine. C’est cette seconde période qui valut durablement à Tân Trào le titre de « Thủ đô Kháng chiến », la « capitale de la Résistance ». Le site actuel superpose ainsi deux mémoires. Celle de 1945, lorsque le Việt Minh prépara la conquête du pouvoir et celle de 1946-1954, lorsque le nouvel État vietnamien, chassé des grandes villes, dut de nouveau gouverner depuis les montagnes. C’est ce qui donne à Tân Trào une place particulière dans le récit national vietnamien. Pour les guides et les visiteurs qui parcourent aujourd’hui la maison communale, la cabane de Nà Nưa et le vieux banyan, ces trois lieux forment presque une séquence : décider, commander, partir.

La réalité historique fut naturellement plus complexe. La Révolution d’Août fut le résultat d’années d’organisation clandestine, de l’effondrement soudain du pouvoir japonais, de mobilisations locales parfois engagées avant même l’arrivée des ordres de Tân Trào et d’un rapport de forces international exceptionnel. Mais la géographie du site permet de comprendre quelque chose d’essentiel. En mai 1945, Hồ Chí Minh travaillait encore dans une cabane dissimulée sous les arbres. Trois mois plus tard, un gouvernement était constitué dans une maison communale, des soldats quittaient le village sous un banyan et le mouvement révolutionnaire descendait vers les villes. De Pác Bó à Tân Trào, puis de Tân Trào à Ba Đình, il n’a fallu que quatre années pour passer d’une grotte frontalière à la proclamation d’un État.