
Au premier regard, le Tam Coc Museum ressemble à ces petits musées ethnographiques que l’on rencontre parfois dans les campagnes vietnamiennes. Quelques salles, des outils agricoles, des paniers et des nasses en bambou, des mortiers, des vans, des décortiqueuses manuelles, des palanches, des chapeaux et tous ces objets qui accompagnaient autrefois la vie quotidienne des paysans du delta du fleuve Rouge. La collection est intéressante, mais elle ne possède ni la richesse ni l’ambition scientifique d’un grand musée national.

La véritable originalité du Tam Coc Museum apparaît lorsque quelqu’un prend l’un de ces objets et commence à s’en servir. Le musée se définit lui-même comme un lieu où la culture vietnamienne doit rester « vivante ». Son principe est simple : ne pas transformer les objets ruraux en reliques mortes placées derrière des vitrines, mais expliquer les gestes auxquels ils étaient associés et permettre, lorsque cela est possible, de les reproduire. Battre le riz, le décortiquer, le piler, le vanner ou utiliser les anciens instruments de travail fait donc partie intégrante de la visite. Le musée oppose explicitement cette conception aux établissements traditionnels dans lesquels le visiteur « lit les informations puis repart ». Ici, il doit toucher, essayer et comprendre.
Le projet est aujourd’hui porté par Vũ Thị Huyền, directrice de Tam Coc Workshop, structure installée à Ninh Hải, au cœur de Tam Cốc. Autour du musée s’est progressivement développé tout un ensemble d’activités consacrées aux savoir-faire ruraux : travail du riz, fabrication de balais en paille, broderie, artisanat du bambou, cuisine familiale ou découverte d’anciennes maisons villageoises. L’objectif affiché dépasse donc largement la constitution d’une collection. La philosophie du projet tient en réalité à trois idées : transmettre, faire participer et maintenir une partie de l’activité économique au sein de la communauté locale. Tam Coc Workshop se présente ainsi comme une structure de tourisme durable travaillant directement avec des agriculteurs, des artisans et des familles de Tam Cốc. Les principes revendiqués sont une faible empreinte environnementale, une rémunération équitable des habitants, le respect des pratiques culturelles et le développement à long terme de la communauté. Le visiteur ne doit donc pas seulement consommer un paysage ou assister à une démonstration folklorique. Sa présence doit, au moins en principe, contribuer à maintenir des savoir-faire et à procurer un revenu à ceux qui les possèdent encore.

La visite prend une autre dimension lorsque Nguyễn Văn Khoa, agriculteur de Tam Cốc devenu collaborateur du musée, fait revivre les objets exposés. Il ne se contente pas d’en expliquer l’usage : il reproduit les gestes du battage, du décorticage et du vannage, tout en racontant la vie quotidienne des familles paysannes. Pendant plusieurs dizaines de minutes, les objets cessent d’être de simples pièces de collection. Khoa explique comment le riz était récolté, transporté, battu, décortiqué puis vanné. Il montre le mouvement exact du panier, la position du corps, la manière de porter une palanche ou de séparer le grain de son enveloppe. Grâce à un téléphone et à une application de traduction lorsque la langue fait défaut, il raconte surtout ce que ces objets représentaient dans la vie quotidienne. Le récit dépasse alors très largement la technique agricole.
On comprend que le riz ne constituait pas simplement une culture parmi d’autres. Dans le delta du fleuve Rouge, il organisait une grande partie de l’existence. Le calendrier agricole déterminait celui des familles. Les saisons imposaient les périodes de travail intensif. La mise en eau des parcelles, le repiquage et les récoltes nécessitaient souvent une coopération dépassant le cadre de la famille nucléaire. Les voisins échangeaient leur travail, certains outils circulaient et les enfants étaient très tôt associés à différentes tâches.

Le riz était donc simultanément une nourriture, une activité économique et un principe d’organisation sociale.
Même après la récolte, presque rien n’était perdu. La paille pouvait servir à nourrir les animaux, couvrir certains abris, confectionner des objets ou alimenter le feu. Les balles de riz devenaient combustible. Le bambou fournissait paniers, nasses et outils. L’économie paysanne reposait largement sur cette capacité à utiliser jusqu’aux produits secondaires de la récolte. Le musée cherche précisément à restituer cette intelligence d’un système agricole avant que les objets qui lui étaient associés ne deviennent incompréhensibles.
La mécanisation a profondément bouleversé ces pratiques. Les motoculteurs ont remplacé une partie du travail animal, les batteuses et les décortiqueuses mécaniques ont supprimé des heures d’effort, tandis que moissonneuses et machines agricoles transforment désormais en quelques minutes des opérations qui mobilisaient autrefois plusieurs personnes. Dans le même temps, les générations les plus jeunes trouvent leur emploi dans les villes, les services ou, précisément à Tam Cốc, dans le tourisme.
Les objets exposés au musée se trouvent ainsi dans une situation étrange : ils sont suffisamment anciens pour avoir pratiquement disparu de l’usage quotidien, mais suffisamment récents pour que vivent encore des personnes capables d’expliquer exactement comment on s’en servait.
Le Tam Coc Museum recueille donc moins des objets que la mémoire de leurs utilisateurs. Cette démarche prend une signification particulière à Tam Cốc. Les visiteurs viennent ici pour les pitons calcaires, la rivière Ngô Đồng et les rizières qui s’étendent entre les reliefs. La campagne est devenue un spectacle. Les champs de riz fournissent le premier plan idéal aux photographies du paysage classé de Tràng An. Mais cette beauté risque précisément de faire oublier une évidence : la rizière n’est pas un paysage naturel. Elle est un paysage construit. Des générations de paysans ont nivelé les parcelles, dressé les diguettes, entretenu les canaux, maîtrisé les mouvements de l’eau, sélectionné les semences, repiqué les plants et récolté les épis. Derrière le décor admiré depuis une barque se trouve donc une somme considérable de travail humain.
Le mérite du Tam Coc Museum est de faire passer le visiteur du paysage au paysan. Cette « petite histoire », celle des hommes et des femmes dont les noms n’apparaissent dans aucune chronique, complète ainsi admirablement la « grande histoire » que racontent les temples de Hoa Lư, situés quelques kilomètres plus loin. Les Đinh, les Lê antérieurs et les Lý ont fondé des dynasties, livré des guerres, déplacé des capitales et construit l’État vietnamien. Leurs noms sont entrés dans l’histoire. Mais cet État reposait sur une immense société paysanne dont la production agricole assurait sa subsistance et fournissait une grande partie de ses ressources. Les souverains ont construit l’histoire politique du Vietnam mais ce sont des générations de riziculteurs lui ont donné quotidiennement les moyens d’exister.
C’est là, me semble-t-il, que la philosophie du Tam Coc Museum est la plus intéressante. Il ne s’agit pas de prétendre que le monde rural d’autrefois était harmonieux ou idyllique. Le travail était pénible, les rendements incertains, les famines bien réelles et la solidarité villageoise n’excluait ni les hiérarchies ni les conflits. Il ne s’agit pas davantage de regretter les décortiqueuses manuelles lorsque les machines ont considérablement diminué la pénibilité du travail. Il s’agit plutôt de conserver l’intelligence des gestes avant qu’ils ne disparaissent avec ceux qui les ont pratiqués.

Cette idée explique également pourquoi le musée développe des ateliers plutôt que de multiplier simplement les vitrines. Le visiteur peut essayer certains outils, fabriquer un balai de paille, réaliser une mosaïque avec des grains de riz ou rencontrer des artisans. Le Tam Coc Museum est donc un établissement modeste, mais son intérêt est ailleurs que dans la valeur intrinsèque de ses collections.
Il tient dans cette scène toute simple : un ancien agriculteur prend une poignée de riz, montre un outil et explique comment « on faisait autrefois ». Le mot essentiel est peut-être ce « on ». Parce qu’il signifie qu’entre l’objet et le visiteur existe encore quelqu’un capable de transmettre l’expérience vécue. Quelques dizaines de minutes passées à l’écouter apportent alors parfois davantage de compréhension de la campagne vietnamienne que de longues rangées de vitrines soigneusement étiquetées.
Et c’est sans doute cela, au fond, qu’essaie de préserver le Tam Coc Museum : non pas seulement les objets d’une civilisation du riz, mais la mémoire des gestes qui leur donnaient un sens.
