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Sà Phìn, le « paysage lunaire » du plateau de Đồng Văn

Autour de Sà Phìn, sur le plateau karstique de Đồng Văn, le paysage prend par endroits une apparence presque irréelle. Le calcaire affleure partout, découpé en lames, en arêtes et en blocs sombres entre lesquels la végétation ne parvient à s’installer que dans les moindres poches de terre. Les documents du Géoparc parlent à juste titre de « địa hình Mặt trăng », le « paysage lunaire », ou encore de « hoang mạc đá », le « désert de pierre ».

Ce décor spectaculaire est le résultat d’une très longue évolution du karst. Le plateau de Đồng Văn, aujourd’hui reconnu comme Géoparc mondial UNESCO, présente une remarquable diversité de formes : pitons coniques, tours calcaires, vallées fermées, dolines, forêts de pierre, grottes et réseaux souterrains. À Sà Phìn, cette karstification a produit un relief particulièrement dénudé, où la roche paraît dominer presque totalement le paysage. Il faut toutefois distinguer deux phénomènes complémentaires. Le premier est chimique. L’eau de pluie, légèrement acidifiée par le dioxyde de carbone de l’atmosphère et des sols, dissout progressivement le calcaire. Elle élargit les fissures, creuse les cavités et modèle les formes caractéristiques du karst. Le second est mécanique. À plus de 1 500 mètres d’altitude, les fortes variations de température entre le jour et la nuit, l’alternance des saisons sèches et humides, ainsi que le gel et le givre hivernaux favorisent la fragmentation de la roche. Les fissures s’élargissent, les blocs se détachent, les versants reculent et les formes calcaires deviennent de plus en plus aiguës.

Ce n’est donc pas véritablement une « désertification » au sens climatique du terme, comme pourrait l’être l’avancée d’un désert de sable. Il s’agit plutôt d’une désertification rocheuse, expression employée localement pour désigner la disparition ou l’extrême rareté des sols et du couvert végétal sur un substrat karstique. Le résultat est saisissant. Des blocs de calcaire gris semblent surgir directement du sol. Certains forment des pinacles, d’autres des lames coupantes ou de petites tours inclinées. Entre eux subsistent quelques dépressions où l’eau peut s’accumuler temporairement et où les habitants tentent parfois de cultiver.

C’est là que le paysage devient aussi humain. Car les populations du plateau ont appris depuis longtemps à pratiquer ce que les panneaux du Géoparc appellent « thổ canh hốc đá », littéralement l’« agriculture dans les poches entre les rochers ». Chaque cavité contenant un peu de terre peut être utilisée. On y cultive notamment du maïs, des haricots ou d’autres plantes adaptées à l’altitude.

Les photographies de ces parcelles sont frappantes : quelques tiges de maïs poussent entre des blocs calcaires qui sembleraient, au premier regard, totalement impropres à l’agriculture.

Les activités humaines ont cependant aussi accentué la vulnérabilité du milieu. La coupe du bois, le défrichement et la disparition d’une partie du couvert végétal, notamment durant les décennies de guerre et de grande pauvreté, ont favorisé l’érosion des sols. Il faut néanmoins éviter d’en conclure que l’homme aurait « créé » le paysage lunaire : la structure karstique est d’abord le résultat de processus géologiques naturels extrêmement anciens ; les activités humaines ont surtout pu accélérer la disparition des sols et de la végétation qui la recouvraient partiellement.

L’un des aspects les plus étonnants de Sà Phìn tient précisément à ce contraste entre l’austérité minérale et la présence humaine. Le relief paraît parfois inhabitable, presque hostile. Pourtant, villages, champs et chemins occupent les moindres espaces disponibles. Les costumes colorés des populations montagnardes, les marchés, les cultures de maïs et les maisons de terre introduisent dans cet univers gris une présence humaine particulièrement forte.

Le panneau du Géoparc le résume d’ailleurs joliment : même dans ce « désert de pierre », la vie demeure riche en couleurs et en rythmes, à travers les vêtements, les croyances et les traditions populaires des habitants. Aujourd’hui, le paysage évolue encore. L’amélioration des conditions de vie, la réduction de certains défrichements et les politiques de reboisement permettent localement à la végétation de reconquérir certains versants. Le vert revient ainsi progressivement parmi les blocs de calcaire. Mais à Sà Phìn demeure cette impression étrange : celle de marcher dans un paysage qui semble presque appartenir à une autre planète, alors qu’il raconte en réalité des centaines de millions d’années de géologie et plusieurs siècles d’adaptation humaine à l’un des environnements les plus difficiles du Vietnam.