
Titulaire d’un permis autorisant la conduite des motocyclettes de toutes catégories et muni, précisons-le, du permis international correspondant, reconnu au Vietnam lorsqu’il accompagne le permis national, j’avais, en théorie, l’embarras du choix parmi les innombrables deux-roues du marché vietnamien.
En théorie seulement.
Les réalités locales ramènent assez vite les velléités de puissance à de plus raisonnables considérations. Pour une motocyclette, la vitesse maximale autorisée hors agglomération est généralement de 60 ou 70 km/h selon le type de voie ; dans les zones densément peuplées, elle est de 50 ou 60 km/h. À cela s’ajoutent une circulation dense, des traversées urbaines interminables, des routes secondaires parfois étroites et un trafic dont les mouvements peuvent paraître imprévisibles au nouvel arrivant. Chaotique, parfois ; chorégraphique, souvent ; indulgent, rarement.
Dans ces conditions, une grosse cylindrée relève davantage de l’affirmation de soi que de l’intelligence pratique.
Mon choix s’est donc porté non sur une grosse moto, ni même sur un scooter à proprement parler, mais sur un deux-roues qui me semblait parfaitement adapté au pays : une Honda Blade 110 cm³ semi-automatique.
Ce n’était pas renoncer aux performances. C’était simplement définir correctement ce que signifiait, ici, le mot « performance ».
Le Blade offre l’essentiel et presque rien de superflu. Il est léger, extrêmement maniable dans les traversées urbaines comme sur les petites routes, suffisamment puissant pour maintenir sans difficulté les allures permises et doté d’une mécanique simple et endurante. Il permet surtout de voyager dans le pays sans que la machine ne devienne elle-même le sujet du voyage.
C’est un avantage considérable.
Très répandu au Vietnam, le Honda Blade appartient à cette grande famille de petites cylindrées Honda que n’importe quel mécanicien de bord de route connaît intimement. Sa mécanique n’a rien d’exotique ; les pièces sont courantes et les réparations ordinaires. Dans un pays où l’on rencontre parfois un atelier de motos là où l’on désespérerait de trouver une boulangerie, cette banalité mécanique devient une forme de luxe.
Au moindre problème, le remède n’est généralement jamais très loin.
Sa boîte semi-automatique constitue également un excellent compromis pour un voyage au long cours. Il n’y a pas de levier d’embrayage à manœuvrer, mais on conserve quatre rapports que l’on sélectionne au pied. La conduite reste donc extrêmement simple tout en permettant de choisir son rapport et, surtout, de disposer d’un véritable frein moteur, particulièrement appréciable dans les longues descentes de cols et sur les routes sinueuses.
En somme, la Honda Blade 110 n’est pas une moto que l’on choisit pour briller devant la terrasse d’un café. On la choisit pour partir le matin et avoir de bonnes chances d’arriver le soir.
Une compagne de route modeste, mais d’une redoutable intelligence pratique.
Car sur la Route mandarine, comme le long du Danube autrefois, ce n’est pas la vitesse qui compte, mais la continuité du regard.
Acheter ou louer ?
Restait une autre question : fallait-il acheter la moto ou la louer ?
Au Vietnam, comme dans une grande partie de l’Asie du Sud-Est, le deux-roues motorisé est roi. Il règne sur les métropoles comme sur les campagnes et demeure, comparativement aux standards européens, remarquablement bon marché. Pour moins de 1 000 euros, il est possible d’acquérir une machine parfaitement fonctionnelle. Sur le marché de l’occasion destiné aux voyageurs, on rencontre également des deux-roues proposés pour quelques centaines d’euros, parfois beaucoup moins.
Sur le papier, l’achat semble donc imbattable.
Beaucoup de voyageurs font d’ailleurs ce calcul : acheter une machine d’occasion 200 ou 300 euros, traverser le pays avec elle, puis la revendre à l’arrivée. L’opération paraît évidemment plus avantageuse qu’une location facturée chaque jour.
La théorie, là encore, est séduisante.
La pratique peut l’être beaucoup moins.
À l’approche du départ, il faut trouver un acheteur. Et le temps joue soudain contre le vendeur. Une moto achetée à Hô Chi Minh-Ville, chargée de bagages, de kilomètres et d’aventures, ne retrouve pas nécessairement à Hanoï un acquéreur prêt à la payer au prix espéré. Les derniers jours approchant, le prix baisse. Puis il baisse encore. Jusqu’à ce qu’apparaisse providentiellement un nouveau voyageur, un « perdreau de l’année », persuadé d’avoir découvert l’affaire du siècle.
Quelques semaines plus tard, celui-ci cherchera probablement à son tour son successeur.
Il existe surtout une difficulté plus sérieuse : le certificat d’immatriculation, la fameuse « blue card », reste fréquemment établi au nom d’un ancien propriétaire vietnamien. La possession matérielle du véhicule et la propriété administrative peuvent alors devenir deux notions sensiblement différentes. Tant que tout va bien, personne ne s’en préoccupe vraiment. En cas d’accident, de contrôle approfondi ou de contestation sur la propriété du véhicule, la plaisante économie de départ peut soudain prendre une tournure beaucoup moins touristique.
J’ai donc choisi la location.
Encore fallait-il ne pas louer n’importe où. Pour parcourir le Vietnam sur toute sa longueur, il me paraissait essentiel de m’adresser à une entreprise structurée, capable d’apporter une assistance dans le sud, le centre comme le nord du pays. Lorsqu’on s’éloigne de plusieurs centaines de kilomètres de son point de départ, cette présence géographique compte davantage qu’une économie de quelques dizaines d’euros sur le contrat initial.
Pour mon périple de 76 jours, la location d’une Honda Blade 110 cm³, avec assurance dommages, casque, sac de guidon, porte-bagages renforcé et selle confort, m’est revenue à 574,67 dollars américains, soit environ 530 euros au cours du moment.
Moins de sept euros par jour.
À ce tarif, je n’achetais pas seulement l’usage d’une moto. J’achetais aussi la possibilité de téléphoner à quelqu’un en cas de problème, de disposer d’une machine entretenue, de ne pas rechercher un acheteur quelques jours avant de reprendre l’avion et, surtout, de rendre les clés au terme du voyage sans avoir à me demander ce que j’allais bien pouvoir faire de ma monture.
Pour un voyage de cette durée, la location m’est donc apparue non seulement comme la solution la plus sereine, mais aussi comme la plus rationnelle.
Une Honda Blade de 110 cm³ n’impressionnera personne.
C’est précisément l’une de ses qualités.
Sur la Route mandarine, le vrai luxe n’est pas la puissance. C’est la tranquillité.