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Quang Lang, la « mer infinie » de Thái Bình

Située sur le littoral de la province de Thái Bình, la plage de Quang Lang est souvent surnommée la « mer infinie ». Le terme de plage est d’ailleurs trompeur. Ici, pas de sable blond, pas de cocotiers, encore moins de transats alignés face aux vagues. Quang Lang est avant tout un immense estran vaseux, découvert par la mer à marée basse. Lorsque quelques centimètres d’eau recouvrent encore la surface, le ciel s’y reflète comme dans un miroir et la ligne séparant la terre de la mer semble disparaître. L’horizon devient alors presque indéfinissable. C’est cette illusion qui a fait la célébrité du lieu.

Mais bien avant les photographes, Quang Lang appartient aux pêcheurs. Dès quatre heures du matin, alors que la nuit enveloppe encore les vasières, hommes et femmes prennent le chemin des chenaux et de la mangrove. Victor Hugo avait fait des marins les « travailleurs de la mer ». L’expression prend ici une signification particulière. Il n’y a ni falaises battues par les tempêtes ni bateaux affrontant une mer démontée. Le combat est plus silencieux. Il consiste à suivre la mer lorsqu’elle se retire, à avancer dans une vase qui colle aux bottes, à se courber pendant des heures pour fouiller les fonds et à revenir avant que la marée montante ne reprenne possession des lieux.

Crabes, coquillages, petits crustacés et autres ressources de l’estran sont recherchés un à un. Le travail paraît presque immobile vu de loin. Il est pourtant éprouvant. Chaque déplacement demande un effort, chaque geste est répété des centaines de fois. Ici, ce n’est pas l’homme qui impose son horaire à la nature. C’est la marée qui décide de l’heure du départ, de la durée du travail et du moment du retour.

Vers cinq heures, un autre monde commence à apparaître. Photographes, influenceurs, couples et simples promeneurs arrivent à leur tour, attirés par les premières lueurs de l’aube. Leur objectif n’est évidemment plus de trouver de quoi vendre au marché, mais d’obtenir cette photographie devenue emblématique de Quang Lang : une silhouette isolée sur une mince pellicule d’eau, parfaitement reflétée sous un ciel immense.

Avant de s’aventurer sur l’estran, presque tous passent par un personnage qui pourrait être surnommé le « pêcheur malin ». L’appellation serait pourtant doublement trompeuse puisqu’il ne pêche pas. À l’origine, il tient surtout le vestiaire utilisé par les pêcheurs du village. Ceux-ci y laissent vêtements, chaussures et effets personnels avant de partir dans les vasières et les chenaux.

L’arrivée progressive des visiteurs lui a révélé une évidence : si la mer faisait vivre les pêcheurs, elle pouvait aussi faire travailler ceux qui ne pêchaient pas.

Il a donc aménagé un stationnement pour les deux-roues, organisé un petit service d’accueil et, surtout, acheté des bottes en caoutchouc qu’il loue aux visiteurs. L’investissement n’avait rien de spectaculaire, mais il répondait à une nécessité très concrète. Le célèbre miroir de Quang Lang ne se trouve pas au bord de la route. Pour l’atteindre, il faut parcourir près d’un kilomètre à travers chemins boueux, vasières et mangrove. À la saison humide, les bottes deviennent rapidement plus utiles que le dernier modèle d’appareil photographique.

Le contraste entre les deux populations qui se croisent chaque matin est saisissant.

Les uns arrivent dans l’obscurité avec leurs paniers et leurs outils. Les autres portent appareils photo et téléphones portables. Les premiers cherchent dans la vase ce qui permettra de compléter le revenu familial. Les seconds attendent que le soleil apparaisse exactement au bon endroit pour obtenir le reflet parfait. Les uns vivent de la marée, les autres viennent la contempler. Pendant quelques heures pourtant, ils partagent exactement le même territoire. Les pêcheurs s’enfoncent vers les chenaux. Les visiteurs avancent prudemment sur les vasières. Une femme transporte son panier, une autre cherche le meilleur angle pour son téléphone. À quelques dizaines de mètres de là, le travail se poursuit tandis que les silhouettes se multiplient devant le soleil levant. Le paysage devient simultanément espace de production, lieu de promenade et décor photographique.

Cette juxtaposition résume assez bien les transformations de nombreuses régions rurales vietnamiennes. Une activité traditionnelle continue d’exister tandis qu’un nouvel usage du territoire apparaît à ses côtés. Le paysage qui fournissait poissons, coquillages et crustacés devient lui-même une ressource économique. On ne vend plus seulement ce que produit la mer. On vend désormais, indirectement, la possibilité de la regarder.

La mangrove elle-même participe à cette impression étrange. À marée basse, les palétuviers semblent pousser directement dans la vase. Les chenaux serpentent entre les arbres et se remplissent ou se vident au rythme des marées. Quelques heures plus tard, le paysage aura changé. L’eau recouvrira ce qui était encore un chemin, effacera les traces de bottes et rendra à la mer l’espace momentanément abandonné. C’est probablement ce caractère provisoire qui fait la beauté de Quang Lang. Le paysage n’existe jamais exactement de la même manière. Il dépend de l’heure, du coefficient de marée, des nuages, du vent et de la lumière. Quelques minutes peuvent suffire pour transformer une vaste plaine de vase en miroir.

Au lever du soleil, lorsque l’eau devient presque parfaitement immobile, le spectacle est effectivement saisissant. Les silhouettes semblent suspendues entre deux ciels, celui qui les domine et celui qui se reflète sous leurs pieds. Pendant quelques instants, on comprend parfaitement pourquoi l’endroit a reçu le nom de « mer infinie ».

Quant aux enfants, ils paraissent remarquablement indifférents à ces considérations esthétiques.

Tandis que les adultes recherchent consciencieusement la perspective idéale et le reflet parfait, eux ont très vite compris que cette immense étendue d’eau et de vase pouvait avoir une fonction beaucoup plus évidente : servir de terrain de jeu.

Ils repartiront donc trempés, couverts de boue et parfaitement heureux.

Ce qui, après tout, constitue peut-être encore la meilleure manière de profiter de la « mer infinie ».