Aujourd’hui, Isabelle dort. Au milieu des rizières de Hồng Cúm, presque rien ne permet plus d’imaginer qu’ici se trouvait l’un des trois sous-secteurs du camp retranché de Điện Biên Phủ.

Le camp retranché de Điện Biên Phủ était organisé en trois sous-secteurs.
Au nord, le sous-secteur commandé par le lieutenant-colonel Trancart comprenait les centres de résistance Gabrielle et Anne-Marie, qui couvraient notamment les approches venant de Tuần Giáo. Béatrice, bien que située en avant du dispositif et au nord-est du centre de la cuvette, relevait en revanche du sous-secteur centre.
Le sous-secteur centre constituait le cœur du dispositif. Il regroupait Béatrice, Dominique, Éliane, Huguette et Claudine, ainsi que le poste de commandement du colonel Christian de Castries, les principaux services, les dépôts et l’aérodrome de Mường Thanh. Dominique et Éliane défendaient les hauteurs situées à l’est de la Nam Youm, tandis que Huguette et Claudine couvraient principalement les secteurs occidental et sud-ouest de la position centrale.
Enfin, à environ six kilomètres au sud se trouvait le sous-secteur Isabelle, établi autour de Hồng Cúm. Il constituait un véritable réduit autonome, disposant de sa propre artillerie, d’un terrain d’aviation secondaire et de forces d’infanterie importantes. Sa fonction première n’était d’ailleurs pas seulement de couvrir le sud de la vallée. Les douze obusiers de 105 mm du III/10e RAC qui y étaient installés permettaient surtout de renforcer par leurs feux l’artillerie du secteur central. Le terrain d’aviation de Hồng Cúm constituait parallèlement une piste de secours et fut utilisé pour les liaisons et le ravitaillement tant que la pression de l’artillerie et de la DCA Việt Minh le permit.
Isabelle remplissait également une fonction tactique essentielle. Le réduit couvrait l’extrémité méridionale de la cuvette, menaçait les mouvements Việt Minh venant du sud et contraignait Giáp à lui consacrer des forces qui ne pouvaient être engagées contre le secteur central. Le 57e régiment de la 304e division fut ainsi chargé de contenir Isabelle, de l’encercler progressivement et surtout de couper sa liaison avec Mường Thanh. La position pouvait enfin constituer le point de départ d’une tentative de sortie vers le Laos. Cette hypothèse prit une forme concrète dans les derniers jours de la bataille avec le projet Albatros. Les hommes encore capables de combattre à Isabelle devaient tenter de sortir vers l’ouest, puis obliquer vers le sud afin de gagner la région de Muong Khoua, au Laos.
Isabelle était organisé en plusieurs points d’appui dont Isabelle 5. Relativement isolé, car implanté de l’autre côté de la rivière Nam Youm, ce PA subit la pression. A partir du 1er mai, la pression Việt Minh devient telle que la position est pratiquement perdue de nuit avant d’être reconquise au matin. Dans la nuit du 1er au 2 mai, elle est même submergée avant que plusieurs contre-attaques françaises ne permettent d’en reprendre une partie. Le 2 mai, après une troisième tentative, les Français la réoccupent, mais les ouvrages sont tellement bouleversés qu’elle ne constitue plus véritablement un point d’appui organisé. Il faut dire que les deux derniers mois, le sous-secteur sud était de plus en plus isolé mais sans être emporté. Le 57e régiment de la 304e division resserre progressivement son dispositif autour de Hồng Cúm, creuse ses tranchées, coupe les communications avec Mường Thanh et interdit pratiquement toute circulation entre les deux secteurs. Au début de mai, Isabelle est devenue une sorte d’île fortifiée au milieu d’un territoire désormais contrôlé par le Việt Minh.
Le 7 mai, la situation bascule définitivement. Dans le secteur central, les positions françaises s’effondrent les unes après les autres. À partir de 15 heures, les divisions Việt Minh poursuivent leur poussée générale. Vers 17 h 30, Castries décide de cesser les combats dans le centre. Les armes sont détruites, les matériels rendus inutilisables et les dépôts incendiés. Le commandement français renonce également à exécuter Albatros, le projet de percée générale vers le Laos : les hommes du secteur central sont trop épuisés et le dispositif Việt Minh trop profondément imbriqué dans les positions françaises.
Mais, six kilomètres plus au sud, Isabelle tient encore. Dans l’après-midi, Hanoï avait laissé au colonel André Lalande, qui commande le sous-secteur, l’initiative de tenter seul Albatros. Peu avant l’effondrement du centre, le lieutenant-colonel de Séguin-Pazzis lui fait savoir que Mường Thanh ne pourra pas participer à la percée. Lalande se retrouve donc devant une alternative assez simple à formuler, mais terrible à décider : rester sur place et attendre l’assaut final, ou abandonner Isabelle et essayer de forcer les lignes Việt Minh dans la nuit. Il choisit la sortie.
Vers 18 h 30, Isabelle reçoit la confirmation de la chute du secteur central. Les opérateurs Việt Minh interviennent même sur la fréquence française pour annoncer la victoire et sommer la garnison de se rendre. Au même moment, l’artillerie qui jusque-là frappait l’ensemble de la cuvette peut concentrer une partie de ses moyens contre Hồng Cúm. Le bombardement s’intensifie brutalement. Le médecin-lieutenant Résillot se souviendra d’obus arrivant désormais non plus par salves de quatre, mais « par huit ou douze ». La position compte alors des centaines de blessés. Certains sont transportables, beaucoup ne le sont plus. Les hommes savent que ceux qui ne peuvent marcher devront rester. L’ordre est donné de rendre inutilisable tout ce qui ne peut être emporté. Vers 19 heures, les destructions commencent. Les dépôts de munitions sautent. Les derniers matériels lourds sont sabotés. La dernière pièce de 105 mm encore utilisable est détruite. Ratisbonne, l’un des trois M24 Chaffee du peloton Préaud stationnés à Isabelle, est lui aussi détruit avant la sortie. Il ne faut plus rien laisser qui puisse être retourné immédiatement contre les Français. Dans le ciel, les équipages des avions aperçoivent bientôt une succession d’explosions et d’incendies qui ne ressemblent plus aux impacts de l’artillerie Việt Minh : c’est Isabelle qui se détruit elle-même. La percée doit s’effectuer dans l’obscurité, d’abord vers le sud, puis en direction des reliefs conduisant au Laos. Sur le papier, quelques dizaines de kilomètres seulement séparent les hommes des zones où des unités françaises venues du Laos pourraient éventuellement les recueillir. Sur le terrain, cette distance prend une tout autre dimension. Il faut franchir des rizières, des cours d’eau, des villages, puis une montagne couverte de jungle, presque sans cartes fiables et avec des troupes Việt Minh disposées tout autour du sous-secteur.
À partir d’environ 20 heures, les premiers éléments quittent Isabelle. La sortie ne prend pas la forme d’une colonne unique. Les hommes doivent se glisser par plusieurs itinéraires afin d’éviter qu’une seule embuscade ne bloque toute la garnison. La première colonne, placée sous les ordres du capitaine Michot, avec le lieutenant Michel Lévy, part vers l’est. En tête marchent les Thaïs commandés par le lieutenant Wième, familiers du terrain. Ils franchissent la Nam Youm et progressent vers le sud sur sa rive gauche. Derrière viennent notamment des légionnaires du III/3e REI. Dans l’obscurité, au milieu des cratères, des tranchées et des villages incendiés, la colonne parvient dans un premier temps à s’éloigner d’Isabelle. Une autre partie de la garnison tente de passer à l’ouest de la rivière. On y trouve notamment des légionnaires, des tirailleurs algériens ainsi que les équipages des chars du lieutenant Préaud, désormais devenus fantassins. Mais le piège s’est refermé depuis longtemps.
La 304e division Việt Minh n’attend pas nécessairement que les Français restent dans leurs ouvrages. Son dispositif est précisément conçu pour empêcher leur fuite. Le 57e régiment tient les accès méridionaux et les troupes vietnamiennes ont reçu l’ordre de poursuivre immédiatement toute colonne qui tenterait de quitter Hồng Cúm. Le commandement Việt Minh fait également converger des renforts vers le sud de la cuvette. Vers 22 heures, la colonne progressant sur la rive occidentale tombe dans une embuscade après quelques kilomètres seulement. Dans la nuit, les formations se disloquent. Les Thaïs se dispersent, certains groupes perdent le contact avec leurs chefs. Le lieutenant Préaud est séparé des légionnaires. Le commandant Jeancennelle, qui accompagne des éléments du II/1er RTA, comprend qu’une poursuite du combat dans cette confusion risque de tourner au massacre et fait cesser le feu. Il est bientôt capturé avec ses hommes.
Les Việt Minh disposent alors d’un moyen particulièrement efficace pour mettre un terme à la résistance de ceux qui sont restés à l’intérieur du réduit. Ils demandent qu’un officier français retourne auprès de Lalande. Le lieutenant Jean-Pascal Tymen est désigné. Vers une heure du matin, le 8 mai, Lalande voit apparaître devant les barbelés un petit groupe précédé de drapeaux blancs. Au milieu des soldats Việt Minh se trouve Tymen. Celui-ci parvient à se faire reconnaître par les sentinelles françaises et rejoint le PC. La situation ne laisse pratiquement plus de choix. Une partie des colonnes a été interceptée, les Việt Minh pénètrent dans le dispositif et poursuivre le combat ne permettrait plus ni de tenir Isabelle ni de faciliter la fuite des éléments déjà partis. Lalande ordonne le cessez-le-feu. Avant de détruire son poste radio, Isabelle adresse encore un dernier message. À 1 h 50, le 8 mai 1954, un avion de commandement français capte : « Sortie manquée […] ne puis plus communiquer avec vous […] stop et fin. »
La capture du PC d’Isabelle ne signifie cependant pas que tous les hommes ayant quitté le sous-secteur ont déjà été pris. La colonne Michot est allée beaucoup plus loin. Elle parcourt environ neuf kilomètres vers le sud avant de rencontrer, près de Pom Lot, un barrage Việt Minh à l’endroit où la plaine se resserre et où commence véritablement la montagne. Dans l’obscurité, les Français tentent encore de se disperser et de franchir le dispositif ennemi. Des petits groupes réussissent à s’échapper momentanément. Le lieutenant Wième et quelques hommes seront repris le lendemain. Le capitaine Michot, lui, réussit à échapper aux recherches pendant beaucoup plus longtemps : il marche encore pendant près de trois semaines avant d’être finalement capturé, épuisé. Le lieutenant Michel Lévy et ses légionnaires franchissent plusieurs barrages avant d’être eux aussi rattrapés.

Le récit officiel vietnamien présente la garnison comme encerclée, poursuivie puis entièrement capturée dans la nuit du 7 mai. Cette synthèse correspond à la logique générale de l’événement, mais elle contracte la chronologie. Les sources françaises montrent que le PC d’Isabelle cesse réellement le combat dans les premières heures du 8 mai, et que plusieurs groupes continuent encore leur tentative d’évasion après la disparition de la position organisée. Les sources françaises considèrent d’ailleurs Isabelle comme le dernier point d’appui du camp retranché à cesser le combat. C’est peut-être ce qui rend la fin d’Isabelle particulièrement intéressante. Elle ne tombe pas exactement comme Béatrice ou Gabrielle, emportées par un assaut qui submerge leurs défenses. Lorsque le secteur central disparaît, Isabelle est déjà condamnée stratégiquement, mais elle n’est pas encore conquise. Lalande décide donc de ne pas attendre l’assaut final : il détruit sa position et tente de s’en échapper avec les hommes encore capables de marcher. La chute d’Isabelle est ainsi moins celle d’une forteresse prise d’assaut que la dissolution d’un camp retranché dans la nuit, les hommes quittant leurs ouvrages par petits groupes pendant que derrière eux explosent les canons, les dépôts et le dernier char.
Et c’est bien à 1 h 50 le 8 mai, et non à minuit le 7 comme l’affirme le monument de Hồng Cúm, que l’histoire militaire d’Isabelle s’achève véritablement.

Aujourd’hui, le paysage militaire d’Isabelle s’est presque entièrement effacé sous les rizières, les habitations et les aménagements agricoles. Le principal repère visible sur le site est ce modeste monument commémoratif vietnamien, quelque peu perdu au bord des cultures, qui présente la lecture officielle de la bataille de Hồng Cúm.
Un détail du panneau mérite cependant l’attention. Le texte vietnamien attribue à Isabelle « hai trung đội xe tăng », littéralement « deux pelotons de chars ». Ce point ne correspond pas à l’organisation française connue. Sur les dix M24 Chaffee du 3e escadron du 1er régiment de chasseurs à cheval présents à Điện Biên Phủ, un seul peloton de trois chars, commandé par le lieutenant Henri Préaud, avait été détaché en permanence à Isabelle. Il comprenait Auerstaedt, Neumach et Ratisbonne. Les sept autres chars demeuraient rattachés au secteur central, même si les blindés se déplaçaient fréquemment pour participer aux contre-attaques et aux opérations d’ouverture de la route entre Mường Thanh et Isabelle. La mention vietnamienne de deux pelotons ne peut donc pas être utilisée comme confirmation de l’effectif réel. Elle est, toutefois, intéressante parce qu’elle témoigne d’une surestimation de la présence blindée française à Isabelle. Elle fait écho à une anecdote rapportée par le général André Mengelle dans Điện Biên Phủ, des chars et des hommes. Mengelle raconte que la mobilité des dix Chaffee, constamment engagés sur différents points du dispositif, avait compliqué l’évaluation de leur nombre par le renseignement Việt Minh. Selon son récit, un prisonnier lui aurait rapporté que le commandement vietnamien avait, à un moment, estimé à une centaine le nombre de chars présents dans la cuvette. Le chiffre est évidemment considérable, mais l’anecdote illustre bien l’impression produite par une poignée de blindés employés comme réserve mobile.
En contemplant ce monument, je ne peux que me remémorer ce vers de John Keats, « O Melancholy, linger here awhile! » (Isabella or The Pot of Basil), « Ô Mélancolie, demeure ici un moment ! ». Il semble avoir été écrit pour ce lieu. Ici, les tranchées ont disparu, les positions se sont effacées sous les rizières et le fracas de la bataille a laissé place au silence. Il ne reste presque rien d’Isabelle, sinon ce monument, quelques traces dans le paysage et la mémoire des hommes qui, dans la nuit du 7 au 8 mai 1954, tentèrent une dernière fois d’échapper à l’encerclement. La mélancolie, elle, demeure.