
Au cœur du paysage karstique de Tràng An, Phủ Khống est l’un des sanctuaires les plus singuliers de l’ancienne région de Hoa Lư. Isolé au pied des pitons calcaires, entouré de terres longtemps inondées une partie de l’année, le lieu paraît aujourd’hui paisible. Pourtant, la tradition qui lui est attachée renvoie directement à la période troublées de la fin de la dynastie Đinh.
Le terme phủ possède plusieurs sens en vietnamien traditionnel. Dans un contexte religieux, il désigne notamment un sanctuaire consacré à une divinité ou à un personnage divinisé. Il vaut en revanche mieux rester prudent sur l’étymologie de Khống : faute de connaître avec certitude le caractère sino-vietnamien à l’origine du toponyme, le traduire simplement par « vide » ou « absence » serait hasardeux.

La stèle visible sur le site, intitulée « Văn bia về Phủ Khống », « Stèle consacrée au Phủ Khống », rapporte une tradition beaucoup plus précise que celle généralement résumée par les guides.
Au Xe siècle, l’endroit aurait constitué l’une des portes d’accès sud-ouest de la capitale de Hoa Lư. Après l’assassinat de Đinh Tiên Hoàng et de son fils aîné Đinh Liễn en 979, le jeune Đinh Toàn, âgé de six ans, monta sur le trône. Au même moment, la menace d’une invasion des Song faisait peser un danger considérable sur le royaume. Dans cette situation de crise, l’impératrice douairière Dương Vân Nga remit les insignes du pouvoir au général Lê Hoàn, qui monta sur le trône et fonda la dynastie des Lê antérieurs. Tous les dignitaires de l’ancienne dynastie n’acceptèrent cependant pas cette transition. La stèle mentionne notamment Đinh Công Tiết Chế, présenté comme l’un des responsables de la résistance au nouveau pouvoir. Lorsque les forces demeurées fidèles aux Đinh furent battues et leurs chefs capturés ou tués, il aurait choisi de se donner la mort. La population locale aurait ensuite élevé un sanctuaire à sa mémoire. Mais une seconde tradition, encore plus importante pour l’identité actuelle du lieu, concerne sept fidèles serviteurs de la dynastie Đinh. Selon le récit transmis localement, après l’assassinat de Đinh Tiên Hoàng et de Đinh Liễn, sept hauts dignitaires auraient participé secrètement à l’inhumation des dépouilles royales. Afin que l’emplacement des tombes ne puisse être révélé, ils auraient ensuite choisi de mourir avec leurs serviteurs. Đinh Công Tiết Chế aurait établi un autel en leur honneur et planté à proximité un cây thị, un plaqueminier (Diospyros decandra), destiné à marquer le lieu.
C’est cette tradition qui explique que Phủ Khống soit devenu, avant tout, un sanctuaire consacré à la fidélité au souverain et au sacrifice des serviteurs de la dynastie Đinh. Il convient toutefois de distinguer l’événement historique de la mémoire qui s’est construite autour de lui. L’assassinat de Đinh Tiên Hoàng et de Đinh Liễn en 979, l’accession de Đinh Toàn, puis la prise du pouvoir par Lê Hoàn en 980 appartiennent à l’histoire documentée. Le suicide collectif des sept dignitaires et les circonstances précises de l’inhumation royale relèvent, en revanche, d’une tradition locale transmise et sacralisée au fil des siècles.
Cette nuance n’enlève rien à l’intérêt du lieu. Elle en révèle au contraire la véritable nature. Phủ Khống n’est pas seulement un monument commémoratif. C’est un lieu où l’histoire dynastique s’est progressivement transformée en récit moral. La valeur célébrée ici est celle de la trung, la fidélité, l’une des vertus fondamentales de l’éthique politique confucéenne. Mourir plutôt que trahir son souverain devient, dans cette lecture, l’expression ultime du devoir. Les sept dignitaires sont ainsi moins commémorés pour leur rôle administratif que pour le choix qui leur est attribué : avoir préféré la mort au reniement de leur fidélité. Le sanctuaire lui-même occupe une large terrasse au pied des montagnes Vông Cung et Sơn Dương. La stèle précise qu’il est orienté vers le sud-est et adossé au relief. Son architecture traditionnelle est organisée selon un plan en forme du caractère Đinh, 丁, disposition fréquente dans les temples vietnamiens où deux bâtiments principaux sont disposés perpendiculairement. Le cadre participe largement à l’impression produite par le lieu. Contrairement aux grands temples royaux de Hoa Lư, Phủ Khống demeure relativement retiré. Le sanctuaire semble encore dépendre du relief qui l’entoure : montagnes calcaires, végétation dense et anciennes zones humides l’isolent du monde extérieur.

Et puis il y a l’arbre. Le cây thị est aujourd’hui l’un des éléments les plus célèbres de Phủ Khống. La tradition locale lui attribue près d’un millénaire d’existence et le relie directement aux sept dignitaires. Un âge aussi considérable est évidemment difficile à établir scientifiquement, et il vaut mieux parler d’un arbre « traditionnellement considéré comme millénaire » plutôt que d’en faire un fait botanique démontré. Mais son importance n’est pas véritablement là. Dans la mémoire du sanctuaire, l’arbre est devenu un témoin vivant du passé. La tradition lui attribue même une particularité : il produirait deux formes de fruits, les plus gros étant offerts aux visiteurs, tandis que les plus petits accompagneraient le thé. Qu’elle soit botaniquement exceptionnelle ou amplifiée par le récit populaire importe presque moins que ce qu’elle signifie. L’arbre relie la fidélité des morts à l’hospitalité des vivants.
La stèle résume cette mémoire dans un poème particulièrement révélateur :
« Sept grands serviteurs suivirent leur roi jusque dans la mort,
Fidèles à la juste cause, ils ne regrettèrent pas leur vie.
La fumée de l’encens monte sans cesse au Phủ Khống,
Pendant mille ans, les descendants se souviendront de leurs bienfaiteurs.L’ancien arbre thị continue toujours de fleurir,
Sacré est désormais son vieux tronc.
Il donne deux sortes de fruits au parfum suave :
Les gros pour accueillir les hôtes, les petits pour accompagner le thé. »
Le texte est intéressant parce qu’il associe deux formes de mémoire. La première est héroïque : celle des hommes qui auraient donné leur vie par fidélité aux Đinh. La seconde est beaucoup plus quotidienne : celle d’un arbre qui continue de fleurir et dont les fruits sont offerts aux visiteurs. C’est précisément cette combinaison qui fait la singularité de Phủ Khống. Là où les temples de Đinh Tiên Hoàng et de Lê Đại Hành célèbrent les fondateurs de l’État, Phủ Khống honore ceux qui, selon la tradition, choisirent de mourir pour leur rester fidèles. Le sanctuaire rappelle ainsi qu’à Hoa Lư la mémoire nationale ne s’est pas seulement construite autour des rois et des victoires. Elle conserve aussi le souvenir de leurs serviteurs, transformés par les siècles en figures exemplaires de loyauté.