
La grande route impériale, la Thiên Lý Đạo, que les Français appelleraient plus tard Route Mandarine, constituait l’épine dorsale administrative du royaume des Nguyễn. Les mandarins ne s’y cantonnaient évidemment pas. Leurs fonctions les conduisaient dans les campagnes et parfois jusqu’aux marges montagneuses pour lever l’impôt, rendre la justice, inspecter les relais, contrôler les frontières ou transmettre les ordres de la Cour. Dans l’actuel centre du Vietnam, certains de ces itinéraires secondaires s’enfonçaient vers les premiers contreforts du Trường Sơn.
C’est là, dans l’ancien Quảng Bình, intégré depuis 2025 à la nouvelle province de Quảng Trị, que s’ouvre Phong Nha. La réforme administrative a fusionné les anciennes provinces de Quảng Bình et de Quảng Trị sous le nom de Quảng Trị, et Phong Nha forme désormais une commune de cette nouvelle province.
Un paysage déjà connu des Nguyễn

Le Đại Nam Nhất Thống Chí, vaste géographie officielle compilée par le Quốc sử quán, le Bureau historiographique des Nguyễn, décrit le site que nous appelons aujourd’hui Phong Nha. L’ouvrage fut élaboré sous Tự Đức, une première rédaction étant achevée en 1882, puis révisé et finalement imprimé au début du XXᵉ siècle. Dans les textes Nguyễn, la cavité apparaît notamment sous les appellations động Thầy Tiên, « grotte du Maître immortel », ou động Núi Thầy, tandis que la montagne est appelée Tiên Cốc.
La description est déjà remarquable. Le texte situe la grotte à une quarantaine de dặm à l’ouest de Bố Trạch et évoque une falaise abrupte, un intérieur sombre et profond et des concrétions prenant l’apparence de fleurs, de chapelets de perles, de figures bouddhiques ou de riches étoffes. Autrement dit, les rédacteurs de la géographie impériale ne voient pas dans Phong Nha une simple cavité. Ils voient un danh thắng, un « site renommé », catégorie importante de la culture lettrée sino-vietnamienne. Un paysage exceptionnel n’est pas seulement beau : son étrangeté, son harmonie ou sa puissance révèlent quelque chose de l’ordre naturel du monde. Géographie, esthétique et cosmologie restent intimement liées.
Mais les mandarins des Nguyễn ignoraient naturellement l’essentiel. Sous leurs pieds s’étendait l’un des plus extraordinaires ensembles karstiques de la planète.
Quatre cents millions d’années sous la montagne

Phong Nha-Kẻ Bàng ne doit pas être imaginé comme une juxtaposition de quelques grottes célèbres. C’est un immense massif calcaire, creusé par des réseaux hydrographiques souterrains dont une partie seulement est aujourd’hui connue.
Selon l’UNESCO, la formation de ce karst commence il y a environ 400 millions d’années, au Paléozoïque, ce qui en fait la plus ancienne grande région karstique d’Asie. Plus de 220 kilomètres de grottes et de rivières souterraines ont déjà été documentés dans le bien désormais transfrontalier associant Phong Nha-Kẻ Bàng au Vietnam et Hin Nam No au Laos.
Le centre d’interprétation de Phong Nha donne une idée encore plus concrète de ce monde invisible : sa base documentaire rassemble aujourd’hui les données de plus de 470 cavités étudiées ou répertoriées dans la région. Toutes ne communiquent pas directement entre elles. Il faut plutôt imaginer plusieurs grands systèmes souterrains, organisés par les circulations anciennes et actuelles de l’eau. La grotte de Phong Nha elle-même appartient au monde encore actif. La rivière Son semble disparaître sous la montagne et les embarcations pénètrent directement dans la cavité, exactement comme l’avaient observé les voyageurs des siècles précédents.

Au-dessus se trouve Tiên Sơn, aujourd’hui sèche. Elle constitue le témoignage d’un niveau hydrologique beaucoup plus ancien, abandonné lorsque la rivière souterraine s’est progressivement enfoncée. Plus loin, Thiên Đường, Paradise Cave, déploie sur des kilomètres ses immenses galeries fossiles.
Et puis il y a Sơn Đoòng. Là, les dimensions changent d’échelle.
Une grotte et ses dieux
À proximité de l’entrée se trouve le Tiên Sư Cốc Tự, le sanctuaire du « Maître de la vallée ». Contrairement à ce que l’on trouve parfois écrit, sa fondation ne date pas de 1818. Les traditions et documents locaux font remonter le sanctuaire à environ la fin du XVIᵉ siècle, sous les Mạc. Les Nguyễn lui donnèrent ensuite une reconnaissance impériale. Sous Gia Long, le génie de la grotte reçut le titre de Hiển Linh Chi Thần, le « Génie à la puissance manifeste ». En 1824, cinquième année du règne de Minh Mạng, il fut élevé au rang de Ứng Diệu Chi Thần, le « Génie aux interventions merveilleuses ». Le détail est essentiel. La monarchie n’invente pas la sacralité du lieu. Elle l’intègre dans l’ordre impérial en reconnaissant officiellement la divinité locale.
Les habitants considéraient que l’eau sortant sans cesse de la montagne possédait une puissance particulière. Chaque année, au cinquième mois lunaire, un rituel de Cầu đảo, destiné à appeler la pluie, était associé au xin nước thần, la « demande de l’eau divine ». Offrandes, prières et rites accomplis devant la rivière établissaient une continuité entre le monde souterrain, la fécondité des terres et la prospérité des habitants. Phong Nha était donc déjà, bien avant l’UNESCO, un paysage, un sanctuaire et une mémoire. Le temple visible aujourd’hui n’est toutefois pas intact depuis l’époque des Nguyễn. Endommagé notamment pendant la guerre, il fut restauré en 1999, puis déplacé et reconstruit à son emplacement actuel en 2013.
Quand les Français entrent dans la grotte
À la fin du XIXᵉ siècle, un autre regard se superpose à celui des lettrés : celui de la science occidentale.
En 1899, le père Léopold Cadière, missionnaire, linguiste, ethnographe et futur grand spécialiste de l’Annam, pénètre dans Phong Nha à bord d’une petite embarcation locale. Il progresse sur plus de 600 mètres et découvre dans une galerie latérale des vestiges qui bouleversent la compréhension historique du lieu : un ancien autel, des briques, des fragments de céramique et surtout des inscriptions liées à la civilisation du Champa. Les sources locales mentionnent 97 caractères gravés. Dans une lettre envoyée en décembre 1899 à Louis Finot, de l’École française d’Extrême-Orient, Cadière insiste sur la valeur historique de ces vestiges et sur la nécessité de les conserver. La galerie recevra par la suite le nom de Bi Ký, la « grotte des inscriptions ». C’est un élément capital. Phong Nha n’est pas seulement un site vietnamien de l’époque Nguyễn. Les traces chames montrent que la grotte avait été fréquentée, et probablement investie d’une fonction religieuse, bien avant l’expansion vietnamienne dans la région. Une nouvelle strate historique apparaît donc sous la précédente. À la géologie succède le Champa. Au Champa, les Nguyễn. Aux Nguyễn, les explorateurs européens. Puis viendront les spéléologues modernes.
Le mystère du sao la
La montagne conserve encore d’autres secrets.

Dans les forêts de la cordillère annamitique vit, ou survit peut-être encore, l’un des mammifères les plus mystérieux de la planète : le sao la, Pseudoryx nghetinhensis, rapidement surnommé la « licorne d’Asie ».
L’espèce n’a été révélée à la science qu’en 1992. Elle est endémique des forêts des Annamites vietnamiennes et laotiennes et figure aujourd’hui parmi les mammifères les plus menacés au monde. La Saola Foundation estime sa population à moins de cinquante individus. Aucun sao la n’est actuellement détenu en captivité et, fait stupéfiant, aucun biologiste n’en a encore observé avec certitude un individu vivant dans la nature. L’essentiel de nos connaissances repose sur les témoignages des populations locales, quelques captures anciennes et de très rares images prises par pièges photographiques. Il faut néanmoins rester prudent : cela ne permet pas d’affirmer qu’un sao la vit actuellement à Phong Nha-Kẻ Bàng. L’espèce appartient à l’écosystème plus vaste de la cordillère annamitique et sa distribution présente est extrêmement mal connue. Mais elle symbolise parfaitement ces montagnes. Même au XXIᵉ siècle, elles réussissent encore à cacher des animaux de grande taille.
Phong Nha plutôt que Ninh Bình ?
La région de Phong Nha est, à mes yeux, l’une des plus belles du Vietnam. J’irai même plus loin : je la préfère à Ninh Bình. Ninh Bình possède cependant un avantage considérable auprès des voyageurs pressés. À proximité de Hanoï et relativement facile à associer à la baie d’Ha Long, elle permet de composer un itinéraire spectaculaire en peu de temps. Phong Nha exige davantage. Et c’est précisément ce qui fait sa force. Il serait dommage d’y venir uniquement pour embarquer dans la grotte de Phong Nha avant de repartir le lendemain. Les paysages karstiques, la rivière Son, les forêts du Trường Sơn, Paradise Cave, les anciennes routes militaires, la Route 20 Quyết Thắng et les vestiges de la piste Hồ Chí Minh justifient plusieurs journées.
L’histoire du site ne s’arrête d’ailleurs pas à la géologie. Sous les falaises et les forêts se superposent le Champa, les Nguyễn, l’exploration coloniale, la guerre du Vietnam et désormais l’aventure scientifique et touristique. L’UNESCO a consacré cette richesse par étapes : inscription de Phong Nha-Kẻ Bàng au Patrimoine mondial en 2003 pour sa géologie et sa géomorphologie, extension des critères en 2015 à la biodiversité et aux écosystèmes, puis transformation en bien transfrontalier en 2025, avec l’adjonction du parc laotien de Hin Nam No.
Le centre d’exploration : comprendre ce que l’on ne voit pas
Si vos pas vous conduisent jusqu’à Phong Nha, il faut absolument visiter le Phong Nha Caves Exploration Museum, ou Centre d’information sur l’exploration des grottes.

Le bâtiment lui-même annonce le programme en imitant une masse calcaire. À l’intérieur, cartes, photographies, relevés topographiques et maquettes permettent de comprendre quelque chose que la visite touristique des cavités ne montre guère : l’étendue phénoménale du monde souterrain. La grande maquette du massif est probablement l’un des éléments les plus utiles. Les noms familiers, Phong Nha, Hang Tối, Hang Én, Sơn Đoòng, apparaissent soudain non plus comme des attractions séparées mais comme des portes donnant accès à une immense architecture géologique. L’entrée de l’exposition est gratuite. Le centre propose également une expérience de réalité virtuelle Sơn Đoòng 5D, d’une quinzaine de minutes, au prix de 500 000 đồng. Les recettes sont reversées à l’Oxalis Foundation pour des projets de développement communautaire. Et, pour une fois, l’expression « expérience immersive » n’est pas complètement usurpée.
Sơn Đoòng, le monde sous le monde

L’entrée de Sơn Đoòng fut découverte en 1990 par Hồ Khanh, un habitant de Phong Nha qui parcourait alors la forêt. Il fallut attendre 2009 pour que l’équipe d’exploration britannico-vietnamienne dirigée par Howard Limbert puisse pénétrer dans la cavité, l’étudier et en mesurer l’ampleur. Avec environ 38,5 millions de mètres cubes, elle est reconnue comme la plus grande grotte naturelle connue au monde par son volume.

Certaines de ses galeries dépassent 200 mètres de hauteur. Des effondrements de la voûte, les dolines, ont permis à la lumière d’atteindre le fond de la cavité. Une végétation s’y est développée, au point que l’on parle volontiers de « jungle souterraine ».
Nous ne sommes plus exactement dans une grotte. Nous sommes dans un paysage situé à l’intérieur de la montagne. Son accès est volontairement très limité. Seuls environ 1 000 visiteurs par an sont autorisés à participer aux expéditions. Les groupes ne dépassent pas dix personnes et la saison s’étend de janvier à août, le reste de l’année étant réservé notamment aux contraintes climatiques et à la régénération du milieu. L’expédition complète dure aujourd’hui six jours et cinq nuits et coûte environ 3 000 dollars, soit 80 millions de đồng. Oxalis demeure le seul opérateur autorisé. Les places partent généralement très longtemps à l’avance, souvent un an à un an et demi avant le départ.

Faute de pouvoir consacrer plusieurs milliers d’euros et presque une semaine à l’expédition, l’expérience 5D constitue donc une consolation tout à fait honorable. Elle restitue les proportions démesurées des galeries, les dolines baignées de lumière, la végétation intérieure et cette sensation étrange d’un espace qui semble ne plus obéir à l’échelle humaine. Pour 500 000 đồng, l’expérience vaut largement son prix.
Les mandarins des Nguyễn connaissaient la rivière qui disparaissait dans la montagne. Ils admiraient les concrétions et honoraient le génie qui semblait gouverner les eaux. Cadière y découvrit les traces d’une civilisation oubliée. Les spéléologues du XXᵉ siècle commencèrent à cartographier le réseau. Nous savons aujourd’hui qu’ils ne contemplaient tous qu’une infime partie d’un monde beaucoup plus vaste car sous les paysages du Vietnam visible subsiste ici un second territoire, presque aussi vaste, que quatre siècles de voyageurs, de mandarins, de missionnaires et de scientifiques n’ont toujours pas fini d’explorer.