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Pác Bó, là où Nguyễn Ái Quốc prépara Hồ Chí Minh.

Pác Bó est surtout connu pour la grotte de Cốc Bó, où Nguyễn Ái Quốc, le futur Hồ Chí Minh, s’installa le 8 février 1941, quelques jours après son retour clandestin au Vietnam. Il venait de passer la frontière le 28 janvier, après près de trente années vécues hors du pays. La grotte est devenue l’un des grands symboles du récit révolutionnaire vietnamien, celui du retour du dirigeant sur sa terre natale et de la transformation de Cao Bằng en base de la révolution. Il faut toutefois apporter une précision. Nguyễn Ái Quốc ne demeura pas continuellement dans la grotte jusqu’à son départ pour la Chine en 1942. Il y vécut du 8 février à la fin mars 1941, avant de s’installer notamment à Khuổi Nậm et de multiplier les déplacements clandestins dans la région et de part et d’autre de la frontière. Pác Bó demeura néanmoins l’un de ses principaux points d’appui jusqu’à son départ pour la Chine en août 1942.

Pourtant, ce qui a le plus retenu mon attention à Pác Bó n’est ni la grotte, ni le temple, ni même le musée, mais une modeste maison sur pilotis presque dissimulée dans la végétation. Une pancarte indique :

« Maison de M. Lý Quốc Súng Lieu où le Président Hồ Chí Minh vécut et travailla durant les premiers jours de son retour au pays pour diriger la révolution. Du 28 janvier 1941 au 7 février 1941. »

La date est importante. Après avoir franchi la frontière le 28 janvier 1941, Nguyễn Ái Quốc ne s’installe donc pas immédiatement à Cốc Bó. Il est d’abord accueilli dans la maison de Lý Quốc Súng, également appelé Máy Lỳ, une famille locale appartenant au réseau révolutionnaire. Les sources officielles vietnamiennes la présentent comme une famille vietnamienne d’origine chinoise. Ce n’est que le 8 février que Nguyễn Ái Quốc quitte la maison pour la grotte voisine, jugée plus sûre et surtout mieux adaptée aux exigences de la clandestinité. L’épisode est révélateur. Avant les grottes, les bases secrètes et les organisations politiques, la révolution commence ici par quelque chose de beaucoup plus simple : une famille qui accepte d’ouvrir sa porte à un clandestin recherché.

Il serait en revanche trop simple d’expliquer le choix de Pác Bó par le seul soutien des Nùng. La région de Cao Bằng est peuplée notamment de Tày et de Nùng, mais aussi de Dao, Hmong, Kinh et d’autres groupes. Surtout, lorsqu’il décide de revenir au Vietnam par Cao Bằng, Nguyễn Ái Quốc ne choisit pas un territoire politiquement vierge. Le mouvement révolutionnaire y est déjà solidement implanté. La première cellule communiste de Cao Bằng avait été créée dès 1930, et, à la fin des années 1930, plusieurs réseaux clandestins fonctionnaient déjà dans la province. Nguyễn Ái Quốc résumera lui-même l’un des principaux avantages de la région : Cao Bằng possédait « un bon mouvement depuis longtemps » et sa proximité immédiate avec la Chine rendait les communications internationales particulièrement favorables. En somme, la géographie complétait la politique.

Les montagnes du Hà Quảng, les vallées encaissées, les grottes et la proximité immédiate du Guangxi permettaient de se cacher, de circuler et, en cas de danger, de repasser rapidement la frontière. Cốc Bó elle-même possédait un passage permettant un repli discret vers la Chine. La frontière n’était d’ailleurs pas une séparation aussi étanche qu’elle apparaît sur une carte contemporaine. Depuis longtemps, populations, familles, marchandises et réseaux circulaient entre Cao Bằng et le Guangxi. Les militants communistes vietnamiens avaient eux aussi utilisé cet espace transfrontalier au cours des années 1930. Pác Bó réunissait donc trois conditions particulièrement favorables : un terrain difficile à contrôler, une frontière permettant le repli et des réseaux révolutionnaires déjà organisés.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le soutien rapidement rencontré par Nguyễn Ái Quốc auprès d’une partie des populations montagnardes. Il ne s’agit pas d’une adhésion collective et spontanée des Nùng au communisme. Le phénomène est beaucoup plus intéressant. Le discours politique adopté en 1941 place désormais au premier plan l’indépendance nationale. Lors de la VIIIᵉ Conférence du Comité central, tenue à Pác Bó du 10 au 19 mai 1941, Nguyễn Ái Quốc contribue à faire de la libération nationale la priorité absolue. La revendication d’une révolution agraire radicale est temporairement repoussée. On prévoit plutôt la confiscation des terres appartenant aux colonisateurs et aux « traîtres », la réduction des fermages et la redistribution de certaines terres communales. C’est dans ce cadre qu’est constitué le Việt Nam Độc lập Đồng minh, le Việt Minh, conçu comme un vaste front capable de rassembler au-delà des seuls communistes. Cette stratégie permet de présenter le mouvement à des communautés rurales et montagnardes dans un langage immédiatement compréhensible : chasser la domination étrangère, défendre le pays, réduire certaines charges pesant sur les paysans et garantir l’égalité entre les différentes populations du Vietnam. Entre février et avril 1941, les organisations du Việt Minh se développent à Hà Quảng, Hòa An et Nguyên Bình. Les sources de Cao Bằng évoquent plus de 2 000 membres appartenant notamment aux populations Tày, Nùng, Hmong et Dao intégrés aux différentes associations de salut national. La maison de Lý Quốc Súng appartient donc à quelque chose de plus vaste : un réseau local de familles, de militants, de guides et de sympathisants sans lequel le retour de Nguyễn Ái Quốc aurait été infiniment plus dangereux.

La mémoire officielle vietnamienne insiste naturellement sur la simplicité de la vie menée par Nguyễn Ái Quốc à Pác Bó. Il mange ce que l’on trouve localement, travaille dans des conditions extrêmement rudimentaires et partage largement les contraintes matérielles de ceux qui l’entourent. La célèbre formule de son poème Tức cảnh Pác Bó, « le matin au bord du ruisseau, le soir dans la grotte », appartient depuis longtemps à l’imaginaire national. Mais derrière l’image parfois idéalisée demeure une réalité politique. Pour organiser un mouvement clandestin, il fallait gagner la confiance des habitants. Le témoignage relatif au séjour chez Lý Quốc Súng est intéressant à cet égard. Nguyễn Ái Quốc comprend rapidement que demeurer trop longtemps dans une maison habitée expose non seulement les clandestins, mais également leurs hôtes. Il préfère donc se retirer dans la montagne. Selon le récit conservé par les institutions vietnamiennes, c’est précisément la famille de Máy Lỳ qui lui indique la grotte où elle avait l’habitude de se réfugier en cas de troubles. La relation fonctionne donc dans les deux sens. Les révolutionnaires cherchent l’appui de la population. La population leur fournit abris, renseignements, itinéraires et connaissance du terrain.

Cette histoire doit cependant être nuancée. Tous les Nùng, pas plus que tous les Tày ou les Dao, ne rejoignent le Việt Minh. Pendant la guerre d’Indochine, certaines communautés et certains chefs locaux soutiendront au contraire les Français. Des Nùng serviront dans les formations supplétives et dans différentes unités de l’armée française ou des forces associées. D’autres suivront le Việt Minh. Beaucoup chercheront surtout à protéger leur famille et leur village dans une guerre où les rapports de force peuvent changer rapidement. Les choix politiques ne recouvrent donc jamais parfaitement les appartenances ethniques. Ils dépendent des réseaux familiaux, des rapports avec les autorités locales, des intérêts économiques, des fidélités personnelles, des rivalités de clans et, tout simplement, de la géographie militaire du moment.

C’est finalement ce qui donne tout son intérêt à la maison de Lý Quốc Súng. À quelques centaines de mètres, la grotte de Cốc Bó est devenue un lieu presque mythique. Le ruisseau a reçu le nom de Lénine, la montagne celui de Marx, et Pác Bó est aujourd’hui officiellement présenté comme l’un des grands berceaux de la révolution vietnamienne. La maison est beaucoup plus modeste. Elle rappelle pourtant une réalité élémentaire que les grands récits historiques oublient facilement : aucune clandestinité ne peut fonctionner sans ceux qui acceptent de cacher, nourrir, guider et protéger les clandestins. À Pác Bó, le retour de Nguyễn Ái Quốc au Vietnam ne commence donc pas véritablement dans une grotte. Il commence le 28 janvier 1941, dans la maison d’une famille de la frontière qui accepte de l’accueillir. Quelques mois plus tard, en mai, Pác Bó accueille la VIIIᵉ Conférence du Comité central, le Việt Minh prend forme et Cao Bằng devient l’un des principaux foyers à partir desquels s’organise la lutte pour l’indépendance.