
Pour les pêcheurs vietnamiens du littoral central et méridional, la baleine n’est pas un simple animal marin. Elle est Cá Ông, littéralement « Poisson Monsieur », ou plus simplement Ông, « le Vénérable ». Dans les villages maritimes du Nam Trung Bộ, elle est également appelée Ông Nam Hải, le Vénérable de la mer du Sud, et considérée comme une divinité protectrice capable de secourir les embarcations en détresse, de guider les marins perdus et d’annoncer, par sa présence, l’abondance du poisson. À Khánh Hòa, ce culte demeure l’une des expressions les plus importantes de la religiosité des communautés de pêcheurs.
Cette croyance est particulièrement visible autour de la baie de Cam Ranh, où les villages ont longtemps vécu presque exclusivement de la mer. Bien avant la base navale, l’aéroport et les grands aménagements contemporains, ce paysage était celui des barques, des filets, des plages de débarquement, des petits ports et des communautés dont la survie dépendait quotidiennement d’un milieu aussi généreux qu’imprévisible.
Le Lăng Ông Nam Hải appartient à ce monde.

Le mot lăng pourrait faire penser à un « mausolée ». Le terme convient imparfaitement. Dans ce contexte, il désigne plutôt un sanctuaire consacré à Cá Ông, où peuvent être conservés les ossements des baleines échouées et où sont organisées les cérémonies destinées à leur rendre hommage. Le lieu associe ainsi tombeau, temple et maison communautaire.
La vaste salle ouverte, avec sa charpente de bois, ses tuiles, ses piliers et son espace central presque vide, ressemble davantage à un đình, une maison communale villageoise, qu’à un temple fermé. Ce n’est pas fortuit. Le culte de la baleine n’est pas seulement une dévotion individuelle : il appartient à toute la communauté maritime. À Khánh Hòa, lorsqu’une baleine morte, que l’on dit lụy, « s’échouer pour mourir », atteint le rivage, le village concerné organise traditionnellement de véritables funérailles. Selon la coutume locale, la première personne qui découvre l’animal peut même être considérée comme son fils aîné rituel et observer un deuil particulièrement long. Une fois la dépouille décomposée, les os sont recueillis, nettoyés puis conservés dans le lăng. Chaque année, la communauté commémore ensuite le jour de la mort de Cá Ông. Il s’agit donc bien davantage que de conserver un squelette de cétacé.
L’origine exacte du culte demeure discutée. Certaines traditions vietnamiennes le rattachent au bouddhisme et à Quan Âm, la bodhisattva de la compassion. D’autres chercheurs ont relevé des rapprochements avec les croyances maritimes des Chams, notamment avec Pô Riyak, divinité associée à la mer. Les sources anciennes montrent en tout cas que le culte était déjà bien établi dans le Sud au début du XIXᵉ siècle. Le Hoàng Việt nhất thống dư địa chí, achevé en 1806, mentionne dans le Bình Thuận un sanctuaire consacré au Nam Hải Cự Tộc Ngọc Lân, l’une des appellations honorifiques de la baleine divinisée. Cette ancienneté est importante. Le culte de Cá Ông accompagne en effet le mouvement de peuplement vietnamien vers le Sud. Les migrants qui s’installent sur les côtes du Bình Thuận, de Khánh Hòa puis de Cochinchine emportent avec eux leurs techniques de pêche, leurs organisations villageoises et leurs croyances. Mais celles-ci se combinent également avec des traditions déjà présentes sur le littoral cham.
Le résultat est une religion de marins particulièrement adaptée aux réalités du métier. Avant les bulletins météorologiques, le GPS, la radio et les moteurs modernes, partir en mer signifiait accepter une part immense d’incertitude. Un typhon, une avarie ou une simple variation du vent pouvait faire disparaître un équipage.

La protection surnaturelle devenait alors presque une nécessité. Et la baleine possédait un avantage sur bien d’autres divinités : les pêcheurs affirmaient l’avoir vue agir. Des récits innombrables racontent des baleines maintenant une embarcation retournée à la surface, poussant un marin vers la côte ou accompagnant des bateaux pris dans une tempête. Que l’on puisse ou non expliquer certains de ces comportements par l’éthologie des cétacés importe finalement peu pour comprendre la croyance. Pour les pêcheurs qui avaient survécu, l’animal était intervenu. La baleine devenait donc un phúc thần, un génie bienfaisant de la mer. Le caractère « Phúc » face à la mer

福, Phúc, « bonheur », « bénédiction », « félicité ».
Sa présence est parfaitement cohérente avec la fonction du lieu. Le pêcheur ne vient pas seulement demander de survivre. Il demande également mưa thuận gió hòa, des pluies et des vents favorables, une mer clémente, des bateaux qui reviennent au port et des filets suffisamment remplis pour faire vivre la famille. Le caractère Phúc résume cette espérance.

Le sanctuaire n’est pas isolé dans un parc patrimonial. À quelques mètres se trouvent les bateaux, les scooters, les maisons et les habitants. Un enfant s’assoit dans la galerie pour regarder son téléphone. Sur le rivage, des hommes et des femmes trient les coquillages ou les produits de la pêche. Le sacré et le quotidien ne sont pas séparés. C’est précisément ce qui différencie un Lăng Ông vivant d’un monument transformé en musée. La grande salle peut être presque vide la plupart du temps. Elle se remplit lors des fêtes, des cérémonies ou des réunions du village. On y installe alors les tables d’offrandes, les encensoirs et les objets rituels. Les habitants qui passent devant n’ont pas nécessairement besoin d’y accomplir chaque fois un acte religieux spectaculaire. Le sanctuaire appartient simplement au paysage.

Cette relation atteint son expression la plus spectaculaire lors du Lễ hội Cầu Ngư, littéralement la « fête de la prière pour la pêche ». À Khánh Hòa, cette tradition a été inscrite en 2014 au patrimoine culturel immatériel national vietnamien. La fête comporte plusieurs cérémonies, dont le Nghinh Ông, la procession destinée à aller accueillir symboliquement Cá Ông en mer et à le ramener vers le sanctuaire. Des bateaux pavoisés prennent alors la mer, accompagnés d’une partie de la communauté. Le rituel ne se limite pas au culte de la baleine. On honore également les Tiền hiền, les fondateurs du village, les morts de la communauté et les divinités protectrices. Le festival comporte des cérémonies religieuses, mais aussi du théâtre traditionnel, du hát bội, et surtout le hò bá trạo, chant et danse rituels reproduisant les gestes d’un équipage maniant les rames. Il ne s’agit pas seulement de demander une bonne pêche, mais de réaffirmer périodiquement l’existence de la communauté.
Le culte de Cá Ông est particulièrement intéressant lorsqu’on le rapproche de celui des ancêtres. Une baleine échouée n’appartient naturellement à aucune famille humaine. Pourtant, le village lui donne des funérailles, observe parfois le deuil, conserve ses os, célèbre l’anniversaire de sa mort et lui présente des offrandes. Le processus ressemble étonnamment à celui par lequel un défunt devient un ancêtre. La baleine protectrice est donc progressivement intégrée dans une parenté symbolique avec la communauté des pêcheurs. Elle n’est plus un animal extérieur au village. Elle devient l’un de ses protecteurs. La pratique rejoint ainsi une caractéristique fondamentale de la religion populaire vietnamienne : la frontière entre héros, ancêtres, génies et divinités reste extrêmement perméable. Celui qui a protégé la communauté mérite d’être honoré, qu’il ait été un fondateur de village, un soldat mort au combat ou, ici, une baleine.
Cette présence prend une signification particulière à Cam Ranh. Aujourd’hui, le nom de la baie évoque presque immédiatement la géostratégie. Français, Japonais, Américains puis Soviétiques ont successivement compris la valeur de son mouillage. La marine vietnamienne y possède désormais l’une de ses principales bases, tandis que les bâtiments étrangers fréquentent son port international. Mais des siècles avant que des états-majors ne dessinent des quais et des installations militaires sur leurs cartes, la baie était déjà un territoire organisé par les pêcheurs. Ils connaissaient ses courants. Ses hauts-fonds. Ses saisons. Ses mouillages. Ses poissons. Ils avaient nommé ses caps et ses îles bien avant l’arrivée des hydrographes européens. Le Lăng Ông Nam Hải rappelle cette première géographie de Cam Ranh.

Il convient également de préciser la traduction de Ông Nam Hải. « Seigneur de la mer du Sud » est évocateur, mais pas tout à fait exact. Ông signifie ici « Monsieur », « Vénérable », voire « Grand-Père » selon le contexte affectif et honorifique. Dans certaines traditions, la baleine porte un titre beaucoup plus solennel : Nam Hải Đại Tướng Quân, « Grand Général de la mer du Sud ». La tradition populaire attribue parfois ce titre à Gia Long, que des baleines auraient sauvé lors de ses aventures maritimes avant son accession au trône. L’histoire est difficile à établir comme fait documentaire et doit rester présentée comme une légende. Elle montre néanmoins jusqu’où peut aller la personnification du cétacé : la baleine n’est plus seulement un animal sacré, elle devient un officier surnaturel chargé de protéger la mer. Le vocabulaire militaire est peut-être moins étrange qu’il n’y paraît dans une société où les génies tutélaires et les héros morts pouvaient recevoir des titres officiels et des sắc phong, diplômes impériaux de reconnaissance cultuelle.
Le Lăng Ông Nam Hải permet finalement de regarder la baie depuis un point de vue complètement différent. Cam Ranh n’est plus seulement cette rade exceptionnelle décrite par Aymonier, convoitée par les marines étrangères et transformée au XXᵉ siècle en l’un des grands sites militaires d’Asie du Sud-Est. Elle redevient un espace habité. Sur le rivage, des pêcheurs trient encore leurs coquillages tandis que les petites embarcations oscillent au mouillage. Dans le sanctuaire, les vieilles charpentes et les inscriptions rituelles rappellent les générations qui les ont précédés. Face à l’eau, le caractère Phúc, « bénédiction », continue d’exprimer ce que chaque famille espère au départ d’un bateau : une pêche suffisante, une mer clémente et surtout le retour de ceux qui sont partis.