Aller au contenu

Ninh Bình, mai 1951

Lorsque l’on traverse aujourd’hui Ninh Bình, rien ne permet vraiment d’imaginer la violence des combats qui s’y déroulèrent à la fin du mois de mai 1951. La ville s’est étendue, les rizières ont largement disparu sous les constructions et l’ancienne église catholique n’existe plus. Pourtant, dans la cour de l’église actuelle, plusieurs panneaux reproduisent des photographies et des plans d’époque. Ils permettent de replacer dans le paysage les deux principaux lieux du drame : l’église où fut pratiquement anéanti le Commando François et, à moins d’un kilomètre, le rocher de Ninh Bình sur lequel devait mourir, le lendemain, le lieutenant Bernard de Lattre de Tassigny.

Pour comprendre ces combats, il faut revenir quelques années en arrière. Car, contrairement à une représentation parfois simplificatrice de la guerre d’Indochine, les catholiques vietnamiens n’étaient nullement acquis par nature à la cause française. Lorsque Hồ Chí Minh proclame l’indépendance de la République démocratique du Vietnam, le 2 septembre 1945, une partie importante du clergé catholique vietnamien est profondément nationaliste. Le 23 septembre, les quatre évêques vietnamiens, Nguyễn Bá Tòng, Hồ Ngọc Cẩn, Ngô Đình Thục et Lê Hữu Từ, adressent à Pie XII un message lui demandant de soutenir l’indépendance du Vietnam. Le même jour, à Hanoï, des dizaines de milliers de catholiques participent à une manifestation en faveur de l’indépendance et du nouveau gouvernement. La position du Saint-Siège était plus nuancée qu’une reconnaissance diplomatique pure et simple de la République démocratique du Vietnam, mais Rome soutenait depuis longtemps l’émancipation du clergé indigène et regardait avec une certaine méfiance l’identification entre mission catholique et domination coloniale. Cette attitude irritait certains milieux français, notamment une partie des socialistes et des anticléricaux favorables au maintien de l’Empire, qui allaient jusqu’à rapprocher ironiquement le « Vaticform » du Kominform. Le mot résume assez bien les passions françaises de l’époque : le Vatican pouvait être accusé de comploter contre l’Empire au même titre que Moscou.

À cette date, le choix d’un prêtre vietnamien était donc beaucoup moins simple qu’il n’y paraît rétrospectivement. Il pouvait soutenir Hồ Chí Minh au nom de l’indépendance nationale, rechercher un accommodement avec les Français, tenter de rester neutre ou, avec le durcissement progressif du conflit, considérer que le communisme représentait désormais une menace plus grave que le retour de la puissance coloniale. L’itinéraire de Mgr Lê Hữu Từ illustre parfaitement cette évolution. Nommé vicaire apostolique de Phát Diệm en 1945, il est d’abord suffisamment proche du nouveau pouvoir pour être associé au Conseil suprême consultatif de Hồ Chí Minh. Nationaliste convaincu, il ne souhaite pourtant ni le retour de la domination coloniale française ni l’établissement d’un régime communiste. À mesure que la République démocratique du Vietnam se rapproche du bloc communiste, notamment après la victoire de Mao en Chine en 1949, l’hostilité de Lê Hữu Từ envers le Việt Minh devient de plus en plus nette.

En 1951, Ninh Bình appartient encore, du point de vue ecclésiastique, au vicariat apostolique de Phát Diệm, le diocèse proprement dit ne devant être érigé qu’en 1960. Phát Diệm et Bùi Chu constituent alors une singularité politique dans le sud du delta du fleuve Rouge : de vastes régions majoritairement catholiques, dirigées par des évêques vietnamiens qui ont tenté pendant plusieurs années de maintenir une autonomie à l’égard aussi bien du Việt Minh que des Français. Cette situation ne pouvait cependant durer indéfiniment.

Le colonel Fernand Gambiez, commandant la zone delta-nord, lors de l’inauguration du pont de Trinh Duc Ha en Indochine française le 16 août 1950

À partir de 1949-1950, les Français cherchent à reprendre le contrôle militaire de la région, tandis que le Việt Minh tente d’y développer ses réseaux. Sous l’impulsion notamment du colonel Fernand Gambiez, les milices catholiques sont progressivement organisées, armées et entraînées. Elles existaient déjà sous différentes formes depuis 1945, mais leur encadrement militaire se renforce considérablement. En 1951, les forces liées à Mgr Lê Hữu Từ comptent plusieurs milliers d’hommes. Les paroisses deviennent ainsi autant de cellules de défense locale, et les clochers, qui dominent les rizières parfaitement planes du delta, fournissent d’excellents observatoires. Un journaliste d’Hommes et Mondes décrivait à cette époque les relations qui pouvaient se nouer entre officiers français, prêtres et populations rurales :

« Les officiers français sont très populaires ici, je ne généralise pas, je ne tire pas de conclusion définitive, je constate. Ils ont aidé les curés à organiser le village, tous les jours ils vivent au milieu d’eux et leur donnent leur temps, leurs moyens de transport, leurs bras aussi pour défricher et pour bâtir les maisons. L’œuvre de pacification du général Gambiez continue. »

Cette coopération ne doit cependant pas être confondue avec un ralliement idéologique à la France. Mgr Lê Hữu Từ demeurait hostile au colonialisme. En réalité, l’évolution de la guerre réduisait progressivement l’espace disponible entre les deux camps. En 1951, l’autonomie de Phát Diệm et de Bùi Chu était déjà largement en train de disparaître.

L’offensive de Giáp

C’est dans ce contexte que Võ Nguyên Giáp lance, à la fin de mai 1951, une offensive majeure contre le sud du delta. Après les échecs de Vĩnh Yên en janvier et de Mạo Khê en mars-avril, Giáp cherche cette fois à pénétrer dans la région catholique du Day et à disloquer le dispositif français. Il engage un ensemble de trois divisions, les 304ᵉ, 308ᵉ et 320ᵉ divisions, auxquelles sont attribuées différentes missions dans la région de Phủ Lý, Ninh Bình et Phát Diệm. Il est préférable de parler ici d’un groupement de divisions plutôt que d’un « corps d’armée », cette structure n’existant pas alors dans l’ordre de bataille vietnamien.

Photo montrant une unité de la 308e division à DBP.

La 308ᵉ division, l’une des meilleures formations de l’Armée populaire, reçoit notamment pour mission d’attaquer Ninh Bình.

Or, le 28 mai, le Commando François, commandé par le lieutenant de vaisseau Albert Labbens, vient justement de s’installer dans l’église catholique de la ville. L’unité compte environ quatre-vingts hommes, essentiellement des fusiliers marins, accompagnés de quelques supplétifs vietnamiens. Ils ne savent pas encore qu’ils viennent de bivouaquer exactement sur l’un des axes principaux de l’offensive ennemie.

Dans la nuit du 28 au 29 mai, l’attaque s’abat sur eux.

Les mortiers commencent à pilonner l’église. La toiture est progressivement éventrée, des projectiles éclatent dans la nef et les armes automatiques battent les sorties. Les commandos se retrouvent bientôt pratiquement encerclés. Le témoignage de Pierre Pihan, dit « le Quintal », l’un des survivants, restitue la violence du combat. Lorsque la position devient intenable, Labbens décide de tenter une sortie. Mais un fusil-mitrailleur installé près de la statue du Christ balaie le parvis. Il faut d’abord le réduire avant que les hommes puissent s’élancer hors de l’église. Il devient rapidement évident qu’une percée collective est impossible. Labbens donne alors l’ordre de se disperser : « petits groupes et foncez ! »

Commence une fuite dramatique à travers les rizières, les fossés et les bras d’eau séparant l’église des positions françaises. Les hommes progressent dans la vase, souvent blessés, poursuivis par les combattants de la 308ᵉ division. Certains tombent à quelques dizaines de mètres de l’église. D’autres tentent de faire le mort lorsque les vagues d’assaut vietnamiennes passent sur eux.

Vue du Rocher depuis le clocher de l’église. Imaginez les rizières à la place des constructions.

Pihan raconte notamment avoir entendu des hommes parlant allemand auprès d’un mortier. Dans le récit transmis après guerre, il les identifie comme des déserteurs allemands de la Légion étrangère passés au Việt Minh. La présence d’anciens légionnaires germanophones dans les rangs vietnamiens est bien documentée, certains ayant été employés en raison de leurs compétences techniques. Le bilan du Commando François est effroyable. Les décomptes varient légèrement selon les sources et selon que l’on distingue morts au combat, disparus, exécutés et morts en captivité. La tradition du commando retient 49 tués ou disparus. Le récit publié par la Fédération nationale des combattants volontaires mentionne neuf tués directement au combat, dix-sept prisonniers fusillés sur place, neuf morts ultérieurement en captivité et douze disparus ; vingt-quatre hommes auraient réussi à regagner les lignes françaises, tandis que cinq autres furent finalement libérés des camps.

Le sacrifice du Commando François a toutefois une conséquence militaire essentielle : l’offensive n’est plus une surprise. Le colonel Gambiez comprend rapidement qu’il ne s’agit pas d’un simple coup de main. Les renforts sont dirigés vers Ninh Bình et les Français cherchent à organiser la défense autour des points d’appui dominant la ville.

Parmi eux se trouve le rocher de Ninh Bình. La topographie est importante, car les récits publiés après guerre entretiennent parfois une confusion entre Non Nước, Hồi Hạc ou Gối Hạc en donnant l’impression qu’il s’agissait de pitons entièrement indépendants. Les documents exposés aujourd’hui dans la cour de la paroisse permettent de mieux comprendre le dispositif. Le rocher forme un même ensemble calcaire composé de plusieurs excroissances. Sur chacune d’elles a été établi un blockhaus. Les ouvrages constituent donc plusieurs points d’appui tactiques, mais appartiennent à une seule et même position défensive. L’unité du lieutenant Bernard de Lattre de Tassigny occupe le rocher dans son ensemble. Un des plans reproduits par la paroisse est particulièrement précieux. Une annotation indique : « Ninh Bình, 30 mai 1951. Vue prise du sommet du piton S.O. (où fut tué B. de Lattre) face au N.E. »

Dans la soirée du 29 mai, l’escadron auquel appartient le lieutenant Bernard de Lattre de Tassigny, fils unique du général commandant en chef en Indochine, vient renforcer la défense. La nuit suivante, du 29 au 30 mai, les combattants de la 308ᵉ division attaquent les différentes positions aménagées sur le rocher. Les mortiers pilonnent les blockhaus. Les assauts se succèdent. Les défenseurs résistent pendant plusieurs heures mais certains ouvrages finissent par être isolés. Bernard de Lattre réclame des renforts. Un projectile de mortier atteint son poste de commandement. Le jeune lieutenant, âgé de vingt-trois ans, est mortellement frappé. Les récits français mentionnent plus de quatre-vingts blessures provoquées par les éclats. La nouvelle parvient rapidement au quartier général de Giáp. Dans ses mémoires, celui-ci raconte que son service d’écoute intercepta les communications françaises demandant avec insistance des nouvelles d’un certain « Bécna ». Ne sachant pas de qui il s’agissait, Giáp demanda à son état-major de l’identifier. Il apprit le lendemain que « Bécna » était Bernard de Lattre, fils du commandant en chef français. Pour ce dernier, le coup est évidemment terrible. Mais les opérations continuent.

Le Việt Minh a remporté des succès tactiques importants. Le Commando François a pratiquement cessé d’exister et plusieurs positions ont été momentanément submergées. Pourtant, Ninh Bình ne tombe pas durablement. Les groupements mobiles français arrivent dans la région. L’artillerie est concentrée, les blindés contre-attaquent, les Dinassaut exploitent le réseau fluvial et l’aviation intervient dès que les conditions le permettent. Les positions perdues sont reprises. La bataille locale se fond alors dans un affrontement beaucoup plus vaste, la bataille du Day, qui se poursuit jusqu’en juin.

C’est là que Giáp retrouve la difficulté déjà rencontrée à Vĩnh Yên et à Mạo Khê. Dans les plaines du delta, à proximité des grandes bases françaises, ses divisions peuvent obtenir des succès nocturnes et submerger des postes isolés, mais elles deviennent extrêmement vulnérables dès que les Français parviennent à concentrer leurs moyens. Routes, voies d’eau, artillerie, blindés, aviation et réserves mobiles permettent à de Lattre de déplacer rapidement ses forces vers le secteur menacé. L’armée française peut perdre une position pendant la nuit, puis la bombarder et la reprendre le lendemain. La campagne du Day constitue ainsi un échec opérationnel pour Giáp, malgré plusieurs succès tactiques initiaux. Elle contribue aussi à son apprentissage. Trois ans plus tard, à Điện Biên Phủ, les conditions seront profondément différentes : le camp français sera isolé, sa mobilité pratiquement supprimée, son terrain d’aviation progressivement neutralisé et l’artillerie adverse ne pourra plus disposer de la liberté qui avait fait sa force dans le delta. Il serait excessif de présenter Ninh Bình comme la « répétition générale » de Điện Biên Phủ. Mais l’expérience de 1951 appartient incontestablement à la longue série de campagnes au cours desquelles Giáp apprend à connaître les forces et les faiblesses du corps expéditionnaire.

L’ancienne église de Ninh Bình n’existe plus. Une nouvelle église a été construite à son emplacement. Son financement a reposé sur le diocèse, les contributions de paroissiens aisés et l’aide d’autres paroisses. Dans sa cour, les panneaux historiques constituent désormais presque le seul rappel visible de ce qui s’est passé ici en mai 1951. On y voit l’ancienne église, les rizières qui l’entouraient, le rocher, les croquis des positions et les photographies militaires prises après les combats. Puis il suffit de monter dans le clocher et de regarder vers la ville. Le paysage a entièrement changé. Les rizières ont été remplacées par des maisons, les rues ont absorbé les anciens chemins et le rocher lui-même est aujourd’hui pris dans l’urbanisation. Pourtant, il reste suffisamment de relief pour comprendre ce que les hommes du Commando François apercevaient au matin du 29 mai.

Pour ceux qui sortirent vivants de l’église, le salut semblait tout proche. Quelques centaines de mètres, peut-être un kilomètre au maximum. Mais entre eux et les positions françaises s’étendaient des rizières à découvert, parcourues par les combattants de la 308ᵉ division. Blessés, épuisés, parfois sans munitions, les survivants durent franchir cette distance dans la vase et sous le feu. Certains y parvinrent. D’autres furent tués dans les rizières, capturés ou disparurent.

Le lendemain, sur le rocher qu’ils avaient tenté de rejoindre, d’autres hommes tombaient à leur tour, parmi lesquels Bernard de Lattre de Tassigny.

Ainsi, sur moins d’un kilomètre, deux épisodes parmi les plus tragiques de la bataille du Day se succédèrent en moins de quarante-huit heures : la destruction du Commando François dans l’église de Ninh Bình et la mort du fils unique du commandant en chef français sur l’une des excroissances fortifiées du rocher.

Aujourd’hui, rien dans la circulation de la ville moderne ne vient spontanément le rappeler. Il faut entrer dans la cour de l’église, regarder les photographies anciennes, retrouver le rocher au milieu des immeubles et essayer de restituer mentalement les rizières disparues. Alors seulement les distances reprennent leur véritable dimension.

Voyageur, si tu passes par Ninh Bình, entre quelques instants dans cette église. Allume un cierge, ou contente toi de te recueillir devant les photographies. En mai 1951, des hommes très jeunes moururent ici sous l’uniforme français. La ville a presque tout effacé ; la mémoire, elle, mérite qu’on lui accorde quelques minutes.