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Nhị Thanh, une grotte où se rencontrent les religions du Vietnam

À Lạng Sơn, à quelques kilomètres seulement de la frontière chinoise, la grotte de Nhị Thanh appartient au complexe historique et paysager de Nhị Thanh–Tam Thanh. Son nom savant, Nhị Thanh Động, est inscrit en grands caractères chinois sur la paroi. Il ne s’agit cependant pas à proprement parler de son « nom chinois », mais de son nom en vocabulaire sino-vietnamien, tel qu’il était employé par les lettrés du Đại Việt.

La cavité est traversée par la Ngọc Tuyền, la « Source de Jade », qui s’enfonce sous la montagne sur plusieurs centaines de mètres. Ouvertures naturelles, ponts, salles rocheuses et concrétions se succèdent autour de cette eau souterraine. Mais l’intérêt de Nhị Thanh ne tient pas seulement à sa géologie. Ses parois constituent également une véritable bibliothèque de pierre. Plus de vingt inscriptions rupestres, ou bia ma nhai, ont été gravées dans la roche par des mandarins, des lettrés et des voyageurs. Elles célèbrent le paysage, racontent l’aménagement du lieu et témoignent de la manière dont les élites vietnamiennes regardaient la nature : une belle montagne ou une grotte remarquable pouvait être à la fois un paysage, un lieu de retraite intellectuelle et un espace propice à l’inscription de la mémoire. Cette dimension littéraire doit beaucoup à Ngô Thì Sĩ, grande figure lettrée du XVIIIᵉ siècle.

Nommé Đốc trấn de Lạng Sơn en 1777, fonction que l’on peut approximativement rapprocher de celle de gouverneur ou d’administrateur supérieur de la province frontière, il découvrit, ou plus exactement fit connaître et aménager, la grotte en 1779. Il lui donna le nom de Nhị Thanh et fit construire à proximité le Tam Giáo Tự, le « temple des Trois Enseignements ». Plusieurs textes qu’il fit graver dans la roche sont toujours visibles, notamment le célèbre Nhị Thanh động phú, le « Fu de la grotte de Nhị Thanh », composé en 1779. Ce temple des « Trois Enseignements » donne immédiatement la clé du lieu.

Les trois enseignements sont le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme, Phật, Đạo, Nho. Dans la pensée vietnamienne traditionnelle, ces systèmes n’étaient pas nécessairement perçus comme des religions exclusives les unes des autres. Un même lettré pouvait étudier les classiques confucéens, accomplir des rites bouddhiques, adopter des représentations cosmologiques issues du taoïsme et honorer les génies protecteurs de son village. Nhị Thanh en fournit presque une démonstration matérielle.

Les sanctuaires installés aujourd’hui dans la grotte comprennent notamment un Cung Tam Bảo, un autel consacré aux « Trois Joyaux » du bouddhisme : le Bouddha, le Dharma, son enseignement, et le Sangha, la communauté qui le transmet. Sur la photographie, les statues sont disposées à même la roche, au-dessus d’un autel couvert de fleurs de lotus, d’encens, de fruits et d’offrandes. La scène montre d’ailleurs combien la religion vietnamienne demeure une pratique vivante plutôt qu’une reconstitution muséale. Aux brûle-parfums traditionnels et aux vases de porcelaine s’ajoutent bouteilles d’eau, noix de coco et même canettes de boisson. Le sacré vietnamien n’exige pas nécessairement que l’offrande appartienne à un monde ancien : on offre aux divinités ce que l’on donnerait volontiers à un hôte.

Quelques mètres plus loin, l’univers religieux change. L’inscription « Cung thờ Mẫu » signale un autel consacré aux Mẫu, les Déesses Mères. La grotte comprend aujourd’hui plusieurs espaces relevant de cette tradition : Cung Tam Tòa Thánh Mẫu, dédié aux Trois Saintes Mères, Cung Sơn Trang, associé notamment au monde des montagnes et des forêts, ainsi qu’un Cung Công Đồng, autel collectif du panthéon. Les autorités locales mentionnent explicitement cette coexistence avec le sanctuaire bouddhique.

Le Đạo Mẫu, ou plus exactement les pratiques liées aux croyances viet en les Déesses Mères, constitue l’une des expressions les plus originales de la religion vietnamienne. En 2016, l’UNESCO a inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité les « pratiques liées à la croyance viet en les déesses-mères des Trois mondes ». Ceux-ci correspondent au Ciel, aux Eaux et aux Montagnes et Forêts. Ce panthéon est particulièrement riche. Autour des Déesses Mères gravitent des Quan, grands mandarins célestes, des Chầu Bà, dames de rang élevé, des Ông Hoàng, princes, des , jeunes demoiselles, des Cậu, jeunes garçons, ainsi que différentes figures protectrices. Leur nombre et leur hiérarchie peuvent varier suivant les régions et les sanctuaires. Il serait toutefois réducteur de considérer le Đạo Mẫu comme une simple variante du taoïsme. Il possède des racines proprement vietnamiennes, tout en ayant intégré au fil du temps des représentations issues du bouddhisme, du taoïsme et de la cosmologie sino-vietnamienne. C’est précisément cette faculté d’intégration qui caractérise une grande partie de la vie religieuse du pays.

Les serpents sacrés en offrent un bon exemple. Dans de nombreux sanctuaires du Nord, notamment ceux liés au culte des Mères, apparaissent Thanh Xà et Bạch Xà, le Serpent vert et le Serpent blanc. Leur présence s’inscrit dans une très ancienne association entre le serpent, les eaux et les puissances naturelles, antérieure à la formalisation actuelle du Đạo Mẫu. À Lạng Sơn, les chercheurs considèrent d’ailleurs que ces figures ont été progressivement intégrées aux sanctuaires liés au culte des Mères, parfois bien après leur fondation. C’est pourquoi le mot « animisme » peut être employé avec prudence pour évoquer certaines racines de ces croyances, mais celui de « paganisme » serait beaucoup moins approprié. Il projette sur le Vietnam une catégorie forgée dans l’histoire religieuse européenne. Il est préférable de parler d’un ancien fonds de cultes des génies et des puissances naturelles. Dans cette conception du monde, une montagne, une source, une grotte, un arbre remarquable ou un rocher singulier peuvent posséder une puissance propre. Ils ne constituent pas seulement le décor d’un sanctuaire. Ils contribuent à son caractère sacré. Nhị Thanh illustre parfaitement cette logique. La grotte n’a pas été choisie au hasard pour recevoir des autels. L’eau qui traverse la montagne, l’obscurité de certaines salles, les ouvertures laissant soudain entrer la lumière et les formes étranges du calcaire créent un espace intermédiaire entre le monde ordinaire et un univers invisible. Le paysage lui-même paraît prédisposé à devenir religieux. Cette superposition explique l’impression particulière que procure la visite. En quelques dizaines de mètres, on passe du Tam Bảo bouddhique aux Déesses Mères, de celles-ci aux génies et aux puissances protectrices, tandis que le temple fondé par Ngô Thì Sĩ rappelle explicitement les Tam Giáo, les Trois Enseignements, bouddhisme, taoïsme et confucianisme. Il serait donc trompeur de vouloir déterminer si Nhị Thanh est une grotte « bouddhiste », « taoïste » ou consacrée au culte des Mères. Elle est tout cela à la fois. Et c’est probablement ce qui en fait un lieu particulièrement vietnamien. Dans le Vietnam traditionnel, les religions se sont rarement réparti le territoire comme des institutions concurrentes aux frontières parfaitement définies. Elles se sont superposées, emprunté des divinités, partagé des rites et adaptées aux croyances locales. À Nhị Thanh, cette histoire peut presque se lire dans la roche : les lettrés y ont gravé leurs poèmes, les bouddhistes leurs Trois Joyaux, les fidèles du Đạo Mẫu leurs Déesses Mères, tandis que l’eau continue de traverser la montagne comme elle le faisait bien avant que quiconque ne songe à donner un nom à la grotte.