
Le terme quán nhậu désigne un établissement vietnamien consacré à une forme très particulière de sociabilité autour de la table. On y vient pour boire, souvent de la bière, mais surtout pour manger ensemble et prolonger la conversation autour d’une succession de plats à partager : fruits de mer, poissons, grillades, escargots, viandes, tofu, légumes sautés ou soupes. L’équivalent français serait quelque part entre le bistrot populaire, la brasserie conviviale et le bar à tapas, mais avec une place beaucoup plus importante accordée au repas collectif.
Le mot essentiel est en réalité nhậu. Il ne signifie pas simplement « boire de l’alcool ». Đi nhậu, littéralement « aller nhậu », désigne le fait de se retrouver pour boire et manger ensemble, discuter, célébrer un événement ou simplement passer un moment convivial. L’alcool est fréquent, mais il n’est pas l’unique raison d’être de la rencontre. Il serait surtout trompeur d’imaginer le quán nhậu comme un univers exclusivement masculin. Certes, les tablées d’hommes, collègues ou amis, y sont très fréquentes, notamment après le travail. Mais ces établissements accueillent aussi des couples, des groupes mixtes et des familles entières, particulièrement le soir et le week-end. Anniversaires, retrouvailles familiales ou repas entre voisins peuvent parfaitement s’y dérouler. Le quán nhậu appartient donc autant à la sociabilité familiale qu’à celle des amis ou des collègues. On dira plus naturellement « Tôi đi nhậu », « je vais boire et manger avec des amis », que « Tôi đi quán nhậu », qui signifie plus littéralement « je vais dans un quán nhậu ».
Le mot français « bistrot » n’en rend finalement qu’imparfaitement le sens. Aller nhậu, c’est moins aller boire que se retrouver autour d’une table où les plats arrivent au rythme de la conversation et des verres. On fait la fête, certes, mais sans nécessairement pousser l’exercice jusqu’à la Pitxuri…

Cette photographie permet d’ajouter une dimension essentielle au nhậu : son humour. Le quán nhậu n’est pas seulement un lieu où l’on mange et où l’on boit, c’est aussi un espace de conversation, de plaisanterie et d’autodérision, où les difficultés de l’existence sont volontiers transformées en prétexte à lever son verre.
L’écriteau en donne un excellent exemple. On peut y lire :
« Cuộc đời như một nồi lẩu thập cẩm », littéralement : « La vie est comme une marmite de fondue assortie. »
L’image du lẩu thập cẩm, le hot pot dans lequel viandes, légumes, tofu, champignons ou fruits de mer cuisent ensemble, convient parfaitement au quán nhậu. Tout se mélange dans la marmite comme dans l’existence : le bon et le mauvais, les périodes heureuses et les moments difficiles. La phrase suivante pousse beaucoup plus loin le jeu de mots : « 3 chìm, 7 nổi, 9 lên BIA ».
Pour la comprendre, il faut connaître une expression vietnamienne ancienne, « ba chìm bảy nổi », « trois fois couler, sept fois remonter », souvent prolongée sous la forme « ba chìm bảy nổi chín lênh đênh ». Elle évoque une existence ballotée par les circonstances, faite d’épreuves, de revers et de recommencements. L’expression est notamment célèbre dans la littérature vietnamienne parce que Hồ Xuân Hương l’emploie dans son poème Bánh trôi nước pour évoquer le destin instable des femmes. Mais ici, le proverbe est volontairement détourné. Après « 3 chìm, 7 nổi », on attendrait naturellement « 9 lênh đênh ». À la place apparaît :
« 9 lên BIA ».
Le mot BIA, « bière », inscrit en grandes lettres et accompagné d’une chope, fait basculer la sagesse populaire dans l’humour de bistrot. Le sens n’est donc pas réellement « neuf fois vers le haut ». Il faut plutôt comprendre le jeu comme : « Trois fois au fond, sept fois à flot… et à neuf, on lève la bière ! » Autrement dit : la vie nous fait couler, remonter et dériver, autant boire un verre ensemble. C’est presque une philosophie du nhậu.
Même le nom « 3 KÉT » visible au sommet du tableau mérite d’être regardé avec prudence. Il ne faut probablement pas le rattacher ici au verbe kết, « se lier », « nouer une relation ». Dans le vocabulaire courant, két désigne aussi une caisse, notamment une két bia, une caisse de bière. Dans le contexte d’un quán nhậu, « 3 Két » joue donc beaucoup plus vraisemblablement sur l’idée de « trois caisses de bière », ce qui convient parfaitement à l’esprit de l’établissement. Cette plaisanterie résume assez bien ce qu’est le nhậu vietnamien. Il ne s’agit pas simplement de boire. On vient partager des plats, discuter, raconter sa journée, retrouver des collègues, recevoir des amis ou réunir la famille. Les tablées peuvent être masculines, mais elles sont tout aussi bien familiales ou mixtes, notamment le soir et les week-ends. L’alcool accompagne la rencontre davantage qu’il ne la définit.
Le nhậu possède ainsi son propre langage, ses rituels et son humour. On trinque en lançant le fameux « Một, hai, ba, dô ! », « Un, deux, trois, santé ! », on commande de nouveaux plats à mesure que la soirée avance et l’on transforme volontiers les contrariétés de l’existence en plaisanteries collectives. L’écriteau de « 3 Két » pourrait presque en constituer la devise : « La vie est une grande marmite où les uns coulent et les autres remontent. Puisqu’elle nous ballotte ainsi, retrouvons-nous autour d’une bière. »
C’est sans doute ce qui distingue le mieux le quán nhậu du simple bar occidental : on n’y vient pas tant pour boire que pour être ensemble, la bière servant surtout à faire durer la table.