
À Cao Lãnh, le mémorial de Nguyễn Sinh Sắc surprend d’abord par son atmosphère. On pourrait s’attendre à un simple monument commémoratif, solennel et quelque peu figé. On découvre au contraire un vaste parc paysager où la mémoire nationale vietnamienne se mêle à celle du monde rural du delta du Mékong. Le complexe, aujourd’hui étendu sur près de neuf hectares, associe le tombeau de Nguyễn Sinh Sắc, des espaces d’exposition consacrés à sa vie et à celle de Hồ Chí Minh, une reproduction de la maison sur pilotis de Hanoï et, surtout, une évocation du vieux village de Hòa An.
Cette dernière partie est sans doute la plus attachante. Sur quelque 22 000 m² ont été reconstitués des jardins, des canaux, des passerelles, des activités artisanales et plusieurs types de maisons traditionnelles du Nam Bộ. Le propos dépasse ainsi la simple évocation biographique. C’est tout un environnement social qui est reconstitué, celui dans lequel Nguyễn Sinh Sắc vécut à Hòa An durant les dernières années de son existence.
Certaines maisons méritent à elles seules l’attention. La « Nhà Nọc Ngựa », littéralement la maison dite « à poteau central », se caractérise moins par la forme de son toit que par sa structure : un poteau placé dans l’axe de la maison soutient directement la panne faîtière. Il s’agit d’une technique caractéristique de certaines architectures populaires du Sud. La « Nhà Bát Dần », autre forme traditionnelle du Nam Bộ, présente une organisation plus élaborée de la charpente et des espaces intérieurs. Ces architectures répondent à des nécessités très concrètes : créer de vastes volumes sous toiture, favoriser la circulation de l’air, protéger des pluies tropicales et organiser dans un même espace la vie familiale, l’accueil des visiteurs et le culte des ancêtres. Elles témoignent moins d’une simple « influence chinoise » que de l’élaboration progressive d’une architecture propre au Sud vietnamien, nourrie de plusieurs traditions.
Avec ses cocotiers, ses arbres fruitiers, ses canaux envahis de végétation, ses ponts de bois et ses maisons ouvertes sur les jardins, le site restitue ainsi quelque chose de l’ancien miền Tây, ce Sud fluvial où la maison, l’eau et le verger formaient un même paysage.
Mais qui était Nguyễn Sinh Sắc ?

Né en 1862 à Nam Đàn, dans la province de Nghệ An, Nguyễn Sinh Sắc appartient au monde des lettrés formés par les concours confucéens de la monarchie Nguyễn. Il obtient le grade de cử nhân, licencié des concours provinciaux, en 1894, puis celui de phó bảng en 1901. Il faut ici éviter l’expression « docteur-mandarin » : le phó bảng constitue un grade prestigieux du système mandarinal, obtenu à l’issue des concours de la capitale, mais distinct du titre de tiến sĩ, généralement traduit par « docteur ». Cette réussite lui ouvre néanmoins les portes de l’administration impériale.
Sa carrière administrative sera brève. Après avoir exercé au ministère des Rites à Huế, il est nommé en 1909 tri huyện, magistrat du district de Bình Khê, dans l’actuelle région de Bình Định. Il est révoqué quelques mois plus tard, en janvier 1910, à la suite d’une affaire judiciaire au cours de laquelle un notable, soumis à une punition corporelle, mourut. L’historiographie vietnamienne contemporaine insiste surtout sur son hostilité aux notables abusifs, sa défense des pauvres et son caractère indépendant. Cet épisode mérite néanmoins d’être présenté avec prudence, car la mémoire officielle du père de Hồ Chí Minh a évidemment contribué à reconstruire a posteriori l’image du « mandarin proche du peuple ».
Après sa révocation, Nguyễn Sinh Sắc s’éloigne définitivement de la carrière mandarinale. Il séjourne dans différentes régions du Sud, exerce notamment la médecine traditionnelle et fréquente des milieux lettrés et patriotes. Il séjourne à Hòa An une première fois entre 1917 et 1919, puis y revient en 1927. C’est là, près de Cao Lãnh, qu’il meurt en 1929, à l’âge de soixante-sept ans. Les habitants du village l’inhument alors près de la pagode Hòa Long et protègent sa tombe au cours des décennies suivantes.
La transformation de cette tombe en lieu de mémoire national commence presque immédiatement après la réunification. Les travaux du mémorial débutent le 22 août 1975 et l’ensemble est inauguré le 13 février 1977. Il est ensuite considérablement agrandi. En 1990, pour le centenaire de la naissance de Hồ Chí Minh, une reproduction à l’échelle 1:1 de sa célèbre maison sur pilotis de Hanoï est édifiée à proximité d’un étang de lotus. En 2010, une nouvelle campagne d’aménagement restitue notamment une partie de l’ancien village de Hòa An. Le site est classé monument historique et culturel national en 1992.
Le tombeau lui-même est chargé de symboles. La grande voûte qui le couvre évoque une feuille ou un pétale de lotus mais également, selon l’interprétation officielle du monument, une main protectrice. Neuf dragons stylisés la surmontent, représentation transparente du Cửu Long, les « Neuf Dragons » du delta du Mékong. Devant le tombeau, un bassin en forme d’étoile accueille un lotus blanc monumental. Le discours architectural associe ainsi la pureté morale du lettré, la terre du delta et l’intégration de Nguyễn Sinh Sắc dans une mémoire désormais nationale.
La présence, à quelques pas, de la maison sur pilotis de Hồ Chí Minh ajoute une dimension supplémentaire. Officiellement, sa construction devait permettre aux habitants du Sud qui ne pouvaient se rendre à Hanoï de découvrir la demeure de celui que le discours vietnamien appelle familièrement « Bác Hồ », l’oncle Hồ. Mais la juxtaposition possède évidemment une force symbolique plus profonde : à Cao Lãnh, la mémoire du fils rejoint celle du père.
Cette mise en scène prend tout son sens dans une société où la famille conserve une place centrale dans les représentations morales et politiques. Il faut toutefois corriger un point : la formule « Gia đình là tế bào của xã hội », « La famille est la cellule de la société », ne figure pas sous cette forme dans l’actuelle Constitution vietnamienne de 2013. Elle appartient néanmoins depuis longtemps au vocabulaire juridique et politique vietnamien. Elle apparaissait explicitement dans les lois sur le mariage et la famille de 1986 et de 2000. L’actuelle Constitution reprend la même philosophie à son article 60, lorsqu’elle confie à l’État et à la société la mission de créer les conditions permettant l’édification d’une famille vietnamienne « prospère, progressiste et heureuse ».
C’est précisément ce qui donne au mémorial de Nguyễn Sinh Sắc une profondeur particulière. Le pouvoir vietnamien ne célèbre pas seulement le père d’un personnage historique. Il inscrit Hồ Chí Minh dans une généalogie morale : celle du lettré, de la famille, de la piété filiale, du dévouement au peuple et du patriotisme.
Le procédé est intéressant car il permet de relier deux univers qui pourraient sembler contradictoires : celui du mandarin confucéen issu de la monarchie Nguyễn et celui du dirigeant révolutionnaire communiste qui participa à sa disparition définitive.
À Cao Lãnh, ils sont pourtant réconciliés.
Le père appartient au monde ancien, le fils au monde révolutionnaire, mais la mémoire nationale les rassemble autour d’une même continuité : la famille comme première école de la vertu, et la vertu familiale comme matrice du service de la nation.