
À une trentaine de kilomètres à l’est de Điện Biên Phủ, au cœur des collines boisées de Mường Phăng, se trouvait le dernier poste de commandement de la campagne de Điện Biên Phủ. Le général Võ Nguyên Giáp et son état-major s’y installèrent le 31 janvier 1954 et y demeurèrent jusqu’au 15 mai, plusieurs jours après la capitulation du camp retranché français. Les sources vietnamiennes donnent aujourd’hui une distance d’environ 40 kilomètres par la route et 17 kilomètres à vol d’oiseau entre Mường Phăng et le centre de la cuvette.

À la mi-janvier 1954, le commandement vietnamien avait prévu d’attaquer Điện Biên Phủ selon le principe du « đánh nhanh, thắng nhanh », « attaquer rapidement, vaincre rapidement ». Le plan reposait sur un assaut violent et relativement bref destiné à emporter le camp retranché avant que les Français ne puissent encore renforcer leurs défenses. L’artillerie commença donc à être péniblement amenée vers ses positions de tir. Mais les jours passant, Giáp prit progressivement conscience du risque considérable que représentait cette stratégie. Les fortifications françaises avaient été renforcées, l’artillerie vietnamienne n’était pas encore entièrement en place et ses troupes avaient peu d’expérience dans l’attaque frontale d’un système défensif de cette ampleur. Le 25 janvier, l’offensive fut d’abord reportée de vingt-quatre heures.
Le lendemain matin, 26 janvier 1954, au PC alors installé à Huổi He, Giáp réunit le comité du Parti du front. Après de longues discussions, il décida de suspendre l’offensive et d’abandonner le principe du « đánh nhanh, thắng nhanh » au profit du « đánh chắc, tiến chắc », littéralement « combattre sûrement, progresser sûrement ». Les canons déjà hissés vers leurs positions reçurent l’ordre d’être retirés, les travaux d’approche furent entièrement repensés et l’offensive reportée de plusieurs semaines. Giáp devait ultérieurement présenter cette décision comme l’une des plus difficiles de sa carrière. Ce n’est que cinq jours plus tard, le 31 janvier, que le quartier général fut transféré à Mường Phăng. Le site que l’on visite aujourd’hui est donc moins le lieu où fut décidée la nouvelle stratégie que celui depuis lequel elle fut préparée, mise en œuvre puis conduite jusqu’à la victoire du 7 mai.
Pourquoi Mường Phăng ?
Le choix du site répondait d’abord à un impératif essentiel : demeurer suffisamment proche de Điện Biên Phủ pour commander la bataille tout en échappant à l’observation et aux frappes françaises. À environ 17 kilomètres à vol d’oiseau du centre du camp retranché, le quartier général se trouvait très au-delà de la portée de l’artillerie française de la cuvette. Cette distance restait cependant suffisamment faible pour permettre au commandement de conserver des liaisons relativement rapides avec les grandes unités disposées autour de Điện Biên Phủ. Le relief constituait une protection supplémentaire. Le PC avait été installé dans la forêt au pied du Pú Đồn, derrière plusieurs lignes de relief séparant Mường Phăng de la plaine de Mường Thanh. Les hauteurs empêchaient toute observation directe depuis le camp retranché et rendaient extrêmement difficile la localisation précise du dispositif par reconnaissance aérienne.

La forêt jouait un rôle tout aussi important. En 1954, le secteur était couvert d’une végétation extrêmement dense. Les installations furent dispersées sous les arbres plutôt que regroupées autour d’un bâtiment unique. Les sources vietnamiennes recensent plus de vingt abris, baraques et installations de commandement, répartis le long d’un petit cours d’eau sur près d’un kilomètre. Construits avec les matériaux disponibles sur place, bois, bambou et feuillages, ils se fondaient dans la végétation.

Les photographies du site actuel donnent d’ailleurs une idée assez fidèle de cette organisation. Il ne s’agissait nullement d’un quartier général monumental. Les responsables de l’une des plus importantes batailles de la guerre d’Indochine travaillaient dans de simples baraques de bois et de chaume, reliées par des sentiers et protégées par la forêt.
Le dispositif était toutefois beaucoup plus élaboré que ne le laissent penser ces constructions rudimentaires. On trouvait successivement le poste de garde avancé, les installations des transmissions, les locaux des officiers de liaison, les abris du commandement, le bureau opérationnel chargé de suivre les combats ainsi que les logements et postes de travail de Giáp et de son chef d’état-major, Hoàng Văn Thái.

Après le début de la bataille, la protection fut encore renforcée.

Du 19 mars au 15 avril 1954, les hommes du 151e régiment du Génie creusèrent à travers la colline un tunnel de 69 mètres, reliant les installations de Giáp à celles de Hoàng Văn Thái. Haut d’environ 1,70 mètre, il devait permettre au commandement de continuer à fonctionner en cas de bombardement aérien. C’est ce tunnel, aujourd’hui aménagé pour les visiteurs, que montrent certaines des photographies du site.
Le système nerveux de la bataille
L’isolement apparent de Mường Phăng est trompeur. Dans cette forêt aboutissait l’un des systèmes de communication les plus élaborés dont disposait alors l’Armée populaire vietnamienne.
Le service des transmissions de la campagne était commandé par Hoàng Đạo Thúy. Son bataillon 303 comptait environ 400 hommes et disposait notamment de deux centraux téléphoniques, de 80 téléphones, de sept postes émetteurs-récepteurs et d’environ 120 kilomètres de câble de campagne. Les liaisons reliaient le commandement aux divisions engagées autour de la cuvette ainsi qu’aux organismes logistiques établis beaucoup plus loin vers l’arrière. Mường Phăng constituait ainsi le véritable centre nerveux de l’encerclement. Les informations provenant des divisions y convergeaient, y étaient analysées, puis les ordres repartaient vers les différents secteurs du front.
À mesure que la bataille progressait, la physionomie de ce commandement évoluait. Après la chute de Béatrice et de Gabrielle, Giáp pouvait suivre depuis Mường Phăng la réduction progressive du dispositif français. Lors de la deuxième phase, à partir du 30 mars, son état-major coordonna les combats particulièrement coûteux autour des collines Dominique et Éliane. Pendant ce temps, les tranchées vietnamiennes se rapprochaient lentement du centre du camp retranché selon cette méthode de « progression sûre » arrêtée deux mois auparavant. Et c’est finalement depuis Mường Phăng, le 7 mai 1954, que fut donné l’ordre de lancer l’offensive générale destinée à achever la bataille. Les sources vietnamiennes situent cet ordre vers 15 heures. Quelques heures plus tard, les soldats de la 312e division atteignaient le poste de commandement de Castries.
Mường Phăng réunissait les qualités indispensables à un poste de commandement de campagne : éloignement suffisant du feu français, proximité relative du front, protection du relief, camouflage forestier et communications efficaces. De cette forêt presque invisible depuis la cuvette fut ainsi dirigée, pendant plus de trois mois, une bataille qui se déroulait quelques dizaines de kilomètres plus loin.
Le contraste avec le PC français est saisissant. De Castries commandait depuis le fond de la cuvette, au milieu même du champ de bataille ; Giáp commandait depuis la montagne, invisible derrière plusieurs lignes de relief. L’un voyait progressivement les tranchées adverses se rapprocher de son bunker. L’autre recevait, sous les arbres de Mường Phăng, les comptes rendus de cette progression.
C’est peut-être là que réside aujourd’hui l’un des principaux intérêts du site. Les cabanes de bambou et de chaume paraissent presque dérisoires au regard de l’événement. Pourtant, c’est depuis ces quelques constructions dissimulées dans la forêt que fut conduite la manœuvre qui devait aboutir, le 7 mai 1954, à l’effondrement du camp retranché de Điện Biên Phủ.
Du moins, c’est l’impression que la reconstitution actuelle du site contribue à renforcer. Elle s’inscrit parfaitement dans l’un des grands thèmes du récit vietnamien de Điện Biên Phủ : celui d’un peuple pauvre, disposant de moyens rudimentaires, mais capable, par sa volonté, son endurance et son ingéniosité, de vaincre une puissance coloniale appartenant au monde industriel moderne. D’un côté, la cabane de Giáp, les murs de terre, le bambou, le chaume et les sentiers forestiers ; de l’autre, dans la cuvette, les avions, les chars Chaffee, les canons, les bulldozers, les postes radio et les tonnes de matériel acheminées par voie aérienne. La scénographie du lieu rend ce contraste particulièrement efficace.
Cette opposition contient une part incontestable de réalité. L’armée de Giáp demeurait celle d’un pays très pauvre, dont une grande partie de la logistique reposait encore sur la force humaine. Des dizaines de milliers de porteurs, les fameux « dân công », transportèrent sur les pistes du Nord-Ouest du riz, des munitions et du matériel. Les bicyclettes renforcées, les paniers de bambou et les colonnes de porteurs sont devenus, à juste titre, des symboles de la campagne. Mais réduire Điện Biên Phủ à la victoire d’une armée presque démunie sur une armée moderne serait trompeur. Derrière l’apparente rusticité de Mường Phăng fonctionnait une organisation militaire devenue remarquablement élaborée. Le quartier général disposait de transmissions téléphoniques et radio, d’un réseau de câbles reliant les grandes unités, de services de renseignement, d’états-majors spécialisés et d’une chaîne logistique capable de soutenir, pendant des semaines, plusieurs divisions engagées loin de leurs bases. Surtout, l’Armée populaire vietnamienne de 1954 n’était plus celle des premières années de la guerre. La victoire communiste en Chine, en 1949, avait profondément modifié le rapport des forces. Désormais adossé à un territoire chinois ami, le Việt Minh bénéficiait d’une aide extérieure considérable, en particulier chinoise. Armes, munitions, camions, pièces d’artillerie et canons antiaériens franchissaient la frontière. Des conseillers chinois participaient également à la formation et à la préparation des forces vietnamiennes. À Điện Biên Phủ, Giáp disposait ainsi de pièces de 105 mm, de mortiers lourds, de lance-roquettes et d’une artillerie antiaérienne suffisamment dense pour rendre les opérations aériennes françaises de plus en plus dangereuses. L’artillerie vietnamienne contribua parallèlement à rendre la piste de Mường Thanh progressivement inutilisable, condamnant les Français à dépendre presque exclusivement du parachutage pour leur ravitaillement.
Le paradoxe de Mường Phăng est précisément là. L’apparence était rustique ; le système qui fonctionnait derrière ces parois de bambou ne l’était plus. La victoire vietnamienne ne fut donc pas seulement celle du « faible » contre le « fort », encore moins celle du bambou contre l’acier. Elle fut aussi celle d’une armée qui avait appris, au cours de huit années de guerre, à combiner mobilisation populaire, organisation logistique, artillerie lourde, défense antiaérienne, génie, transmissions, renseignement et assistance extérieure. La mémoire officielle vietnamienne préfère naturellement mettre en avant le premier aspect. Les cabanes de Mường Phăng deviennent ainsi presque une démonstration matérielle du récit de la victoire : quelques hommes travaillant sous des toits de chaume, au milieu de la forêt, auraient triomphé d’une puissance industrielle disposant d’avions, de chars, de canons et d’un camp retranché puissamment équipé. L’image est forte, et elle n’est pas entièrement fausse. Mais elle ne dit qu’une partie de l’histoire. La réalité historique est plus intéressante encore. Ce ne sont pas les cabanes qui vainquirent les bunkers. C’est une organisation militaire en voie de modernisation accélérée qui avait appris à dissimuler cette modernité sous la forêt. Déjà, dans Chiến thắng Điện Biên, « La Victoire de Điện Biên Phủ », Đỗ Nhuận en avait presque donné l’image parfaite : « Súng đại bác quấn lá ngụy trang », « Les canons sont enveloppés de feuillage de camouflage ». Sous les feuilles, il y avait bien des canons. La formule prend ici une résonance particulière. Selon le témoignage du fils de Đỗ Nhuận, Chiến thắng Điện Biên aurait été composée dans la nuit du 7 mai 1954, à Mường Phăng même, au moment où parvenait au quartier général la nouvelle de la victoire.
