
Le Vietnam est volontiers présenté comme un pays bouddhiste. La formule n’est pas fausse, mais elle est trop simple pour rendre compte de la réalité religieuse vietnamienne. Le bouddhisme y occupe depuis près de deux millénaires une place considérable, dans les pratiques comme dans l’imaginaire collectif, mais il s’est inséré dans un univers spirituel beaucoup plus ancien et n’a jamais éliminé les traditions qui l’avaient précédé.
Le véritable socle demeure probablement le culte des ancêtres, thờ cúng tổ tiên. Il traverse les appartenances religieuses et se pratique dans une immense majorité des familles. Une enquête du Pew Research Center publiée en 2024 donne une mesure spectaculaire de cette permanence : 96 % des adultes vietnamiens interrogés déclaraient avoir brûlé de l’encens pour leurs ancêtres au cours des douze mois précédents, et 90 % leur avoir offert des fleurs ou allumé des bougies. Même parmi les Vietnamiens chrétiens, 86 % avaient brûlé de l’encens en leur honneur. Cette pratique est antérieure à l’introduction du bouddhisme, du confucianisme et du taoïsme. Elle repose sur l’idée que les morts demeurent membres de la famille et que les vivants entretiennent envers eux une dette de reconnaissance. L’autel des ancêtres installé dans la maison constitue ainsi moins un sanctuaire séparé de la vie quotidienne que le lieu symbolique où se maintient la continuité familiale.
À cette relation avec les morts s’ajoute tout un monde de génies, d’esprits et de divinités locales. Chaque village peut honorer son thành hoàng, son génie tutélaire. Certaines montagnes, certains arbres, certaines sources ou certains rochers possèdent une puissance particulière. Les héros nationaux peuvent eux-mêmes devenir objets de culte. Les traditions de la Déesse-Mère, Đạo Mẫu, les pratiques médiumniques, les croyances liées aux génies de la terre ou des eaux continuent à coexister avec les grandes religions constituées. S’y sont superposées, au fil de plus d’un millénaire d’influence chinoise, les trois grandes traditions que les Vietnamiens regroupent sous l’expression Tam giáo, les « Trois Enseignements » : bouddhisme, confucianisme et taoïsme.
Le confucianisme a profondément modelé les conceptions de la famille, de la piété filiale, de l’éducation et du gouvernement. Le taoïsme s’est mêlé aux croyances populaires, à la géomancie, aux cultes des immortels et à certaines pratiques rituelles. Le bouddhisme, enfin, a fourni un vaste langage religieux de compassion, de mérite, de karma et de délivrance. Ces traditions ne fonctionnent pas nécessairement comme des appartenances exclusives. Un Vietnamien peut honorer ses ancêtres, consulter les principes de la géomancie pour construire sa maison, suivre une morale largement confucéenne et se rendre à la pagode aux jours importants sans percevoir la moindre contradiction. Cette capacité d’addition et d’intégration constitue précisément l’une des particularités de la culture religieuse vietnamienne.
C’est dans ce contexte qu’il faut regarder la chùa Minh Đạo, sur les hauteurs littorales de Phan Rí, dans l’ancien Bình Thuận.
Une pagode toute récente
À première vue, son architecture pourrait laisser penser à un sanctuaire ancien récemment restauré. Il n’en est rien. Le complexe monumental visible aujourd’hui est essentiellement contemporain. La première pierre du nouvel édifice fut posée le 16 mars 2021, sous la direction du vénérable Thích Nguyên Sắc. La construction se poursuivit pendant plusieurs années dans un environnement que les responsables bouddhistes eux-mêmes décrivent comme celui d’une terre de Phan Rí « pleine de soleil et de vent ». La pagode fut officiellement inaugurée le 2 mai 2026. Le nom même de la pagode possède une dimension mémorielle. Il rend hommage au vénérable Thích Minh Đạo, 1913-1998, maître de Thích Nguyên Sắc et figure importante du bouddhisme régional. Lors de l’inauguration de 2026, les responsables de l’Église bouddhique vietnamienne ont explicitement rappelé que le choix de son nom pour une pagode construite sur cette terre constituait un hommage au maître disparu.
Ainsi, là encore, le rapport vietnamien aux ancêtres n’est jamais très éloigné. Dans le monde monastique, la filiation spirituelle entre maître et disciple constitue elle aussi une généalogie.
Une architecture de lumière
L’aspect le plus spectaculaire de Minh Đạo est probablement sa blancheur.

La grande salle principale repose sur une vaste terrasse minérale. Les colonnes, balustrades, corniches et immenses pans de toiture sont presque entièrement blancs. Seules quelques inscriptions dorées, les boiseries sombres des portes et certains éléments sculptés rompent cette unité. Ce choix donne au bâtiment une apparence très différente des pagodes vietnamiennes anciennes, souvent caractérisées par les tuiles rouges ou brunes, les charpentes sombres, les céramiques colorées et l’accumulation décorative. Minh Đạo appartient à une autre esthétique, toutefois les références traditionnelles demeurent parfaitement lisibles : doubles toitures, extrémités relevées vers le ciel, galeries périphériques, dragons bordant les escaliers, axialité du sanctuaire. Mais elles ont été épurées jusqu’à produire une architecture presque abstraite.
Les Dix-Huit Arhats
Devant la salle principale se déploie un ensemble de statues beaucoup plus expressives : les Dix-Huit Arhats, Thập Bát La Hán, alignés en deux rangs, se faisant face, de 9.

Dans la tradition bouddhique mahāyāna, très largement dominante au Vietnam, les arhats sont des disciples ayant atteint un haut degré d’accomplissement spirituel. La tradition d’Asie orientale en a progressivement fixé le nombre à dix-huit et leur a attribué des caractères et des attitudes individualisés. Ils sont chargés de préserver l’enseignement du Bouddha jusqu’à l’avènement de Maitreya, le Bouddha du futur. Les sculptures de Minh Đạo correspondent parfaitement à cette iconographie. Certains arhats sont assis, d’autres debout ; l’un semble méditer, un autre rire ; certains sont accompagnés d’animaux ou portent des attributs particuliers. Les corps eux-mêmes rompent avec la sérénité hiératique de l’image centrale du Bouddha : ventres proéminents, visages ridés, gestes exagérés, expressions presque théâtrales. C’est précisément leur fonction. Le Bouddha représente l’accomplissement. Les arhats représentent encore la diversité des tempéraments humains qui conduisent vers cet accomplissement.
« Il faut pratiquer comme si le feu vous brûlait la tête »
L’intérieur contraste radicalement avec cette agitation sculptée.

La salle principale est presque entièrement blanche. Au centre se trouve un Bouddha assis en méditation sur un lotus, entouré d’un halo composé de cercles concentriques. Le svastika bouddhique, 卍, apparaît sur sa poitrine. Pour un visiteur occidental, ce signe peut provoquer un mouvement de surprise. Il faut naturellement oublier ici l’appropriation qu’en fit le nazisme au XXᵉ siècle. Le svastika est un symbole religieux infiniment plus ancien, attesté en Asie depuis des millénaires. Dans le bouddhisme, il figure notamment l’auspice, l’harmonie et les qualités du Bouddha. Au-dessus du sanctuaire apparaît une formule particulièrement frappante :
« Cần tu như lửa đốt đầu. »
On pourrait la traduire littéralement :
« Il faut pratiquer comme si le feu vous brûlait la tête. »
La violence de l’image contraste presque brutalement avec la sérénité blanche de la salle. Il ne faut pas y voir une menace. Cette image appartient au vocabulaire traditionnel de l’exhortation bouddhique. Elle exprime l’urgence de la pratique. L’existence humaine est impermanente ; la mort peut survenir à tout instant ; celui qui souhaite progresser spirituellement ne doit donc pas remettre indéfiniment son effort à plus tard. Si vos cheveux prenaient feu, vous ne diriez pas : « Je m’en occuperai demain ». L’enseignement est exactement celui-là.
La formule rappelle ainsi que le bouddhisme de la pagode n’est pas seulement celui des offrandes, des statues et des cérémonies. Le mot tu, « pratiquer », « se cultiver spirituellement », suppose un travail sur soi : contrôler les passions, comprendre l’impermanence, développer la compassion et se détacher progressivement de ce qui produit la souffrance.
Les Arhats face à la mer
Mais l’un des éléments les plus remarquables de Minh Đạo se trouve finalement à l’extérieur.
Depuis la terrasse, le regard porte directement sur le Biển Đông, la mer de Chine méridionale. La pagode domine le littoral, et le contraste entre le blanc de ses balustrades, les drapeaux bouddhiques et l’immensité marine donne au site une monumentalité qu’il ne posséderait sans doute pas dans un environnement urbain. Cette implantation correspond à une représentation ancienne de l’espace favorable que l’on retrouve dans la géomancie sino-vietnamienne : tựa sơn hướng thủy, être adossé au relief et tourné vers l’eau. Il ne s’agit pas d’un principe exclusivement bouddhique. Il appartient davantage au vaste univers culturel de la géomancie, du phong thủy, littéralement « vent et eau ». Mais les pagodes, comme les tombeaux, les đình et les habitations, ont souvent été implantées en tenant compte de ces conceptions. La terre assure la protection. L’eau ouvre l’espace.
Une pagode ancienne par son langage, contemporaine par sa forme
C’est peut-être ce qui rend Minh Đạo intéressante. Elle ne possède pas la patine d’une pagode Nguyễn. Elle ne raconte pas plusieurs siècles d’histoire architecturale et n’a pas accumulé les statues, ex-voto, inscriptions et restaurations successives qui donnent aux anciens sanctuaires vietnamiens leur extraordinaire densité. Elle raconte autre chose : la manière dont le Vietnam du XXIᵉ siècle continue à construire des pagodes. L’entreprise est loin d’être marginale. Le spectaculaire renouveau religieux visible depuis les années 1990 se traduit dans tout le pays par des restaurations, des agrandissements et la création de vastes complexes bouddhiques. Les techniques sont modernes, les volumes souvent beaucoup plus importants qu’autrefois, le béton remplace la charpente traditionnelle, mais le langage symbolique demeure immédiatement reconnaissable. Minh Đạo appartient pleinement à ce mouvement. La pagode n’est donc pas seulement un vestige du passé. Elle est un bâtiment contemporain dans lequel une société moderne continue de produire de la tradition.