
À quelques kilomètres seulement de la frontière chinoise, au pied du massif de Lũng Cú et de sa célèbre tour au drapeau, se niche Lô Lô Chải. Administrativement, le village se trouve aujourd’hui dans la commune de Lũng Cú, province de Tuyên Quang, l’ancienne province de Hà Giang ayant été fusionnée avec celle-ci lors de la réforme territoriale de 2025. Mais pour tous ceux qui connaissent le Nord vietnamien, Lô Lô Chải reste indissociable du Hà Giang et du spectaculaire plateau karstique de Đồng Văn.
Le village est l’un des lieux les plus emblématiques de la communauté des Lô Lô noirs, Lô Lô Đen. Il faut cependant corriger deux chiffres souvent avancés. Les Lô Lô ne représentaient pas 0,09 % de la population vietnamienne en 2019 et ils étaient alors un peu plus de 4 000. Le recensement et les enquêtes ethnographiques officielles en dénombraient précisément 4 827, soit environ 0,005 % de la population du Vietnam. Ils constituent donc bien l’un des plus petits des 54 groupes ethniques officiellement reconnus par l’État vietnamien. La majorité vivait alors dans le Cao Bằng, environ 59 %, tandis qu’un peu plus du tiers résidait dans l’ancienne province de Hà Giang.
Lô Lô Chải n’est donc pas le principal foyer démographique des Lô Lô du Vietnam. Il en est en revanche aujourd’hui le village le plus connu et l’un des endroits où leur identité culturelle reste particulièrement visible.

Le village compte autour de 120 foyers et un peu plus de 550 habitants, dont une très grande majorité de Lô Lô. Une enquête touristique récente recensait 119 foyers et 542 habitants ; les données de 2026 évoquent désormais environ 120 familles et plus de 550 personnes. Plus d’une centaine de foyers appartiennent à la communauté lô lô.
Un peuple minuscule à l’échelle du Vietnam
La langue lô lô appartient au groupe tibéto-birman et présente des parentés avec les langues parlées par différentes populations yi du sud-ouest de la Chine. Au Vietnam, on distingue traditionnellement deux grands ensembles, les Lô Lô noirs et les Lô Lô fleuris, Lô Lô Hoa, dont les costumes féminins se différencient notamment par leurs compositions textiles.
Leur implantation dans la région est ancienne. Les traditions orales lô lô font de Lũng Cú et du plateau de Đồng Văn l’un des premiers territoires où leurs ancêtres se seraient établis après des migrations venues du nord. Les sources ethnographiques vietnamiennes évoquent plusieurs vagues de déplacement entre le Xe et le XVIIe siècle. Ces traditions doivent naturellement être distinguées d’une chronologie historique parfaitement documentée, mais elles montrent combien Lũng Cú occupe une place particulière dans leur mémoire collective.
Le paysage explique beaucoup de choses. Lô Lô Chải se situe à environ 1 470 mètres d’altitude, au cœur du plateau karstique de Đồng Văn. Le relief est spectaculaire, mais peu généreux pour ceux qui doivent en vivre. Le calcaire domine, la terre arable est rare et les pentes particulièrement fortes. Le plateau, aujourd’hui Géoparc mondial UNESCO, possède une histoire géologique de plus de 550 millions d’années et abrite dix-sept groupes ethniques différents. Pendant longtemps, l’économie du village reposa essentiellement sur l’agriculture de montagne. Le maïs demeure une culture fondamentale, complétée par le riz lorsque le terrain le permet, les légumes, les haricots et l’élevage de bovins, porcs et volailles. Le sarrasin, devenu presque l’emblème touristique du Hà Giang, appartient également au paysage agricole régional. Chaque parcelle de terre utilisable compte. Cela explique aussi ces champs improbables installés entre les blocs calcaires, caractéristiques de tout le plateau de Đồng Văn.

L’identité du village se lit immédiatement dans son architecture. Les maisons traditionnelles sont construites selon la technique du trình tường, la terre tassée entre des coffrages successifs pour constituer des murs très épais, parfois de quarante à soixante centimètres. Ils protègent du froid hivernal, conservent une certaine fraîcheur en été et utilisent surtout une matière disponible localement. Les façades prennent avec le temps une couleur jaune ocre qui donne au village son aspect si particulier. Les toitures sont couvertes de petites tuiles de terre cuite, souvent disposées selon la technique dite âm dương, « yin et yang », tandis que les cours et les maisons sont protégées par des murs de pierres sèches. Certaines constructions sont présentées localement comme vieilles de plus de deux siècles.

Vu d’en haut, Lô Lô Chải forme ainsi un étonnant enchevêtrement de toits bruns et de murs jaunes serrés au pied des montagnes. Ce n’est pourtant pas un village figé. Les fils électriques courent sur les façades, les téléphones portables sont partout, les motos stationnent dans les cours et les haut-parleurs municipaux rappellent que nous sommes bien dans le Vietnam du XXIe siècle. Sur certaines maisons, de petits drapeaux rouges alternent même l’étoile nationale et la faucille et le marteau.

En une quinzaine d’années, le tourisme a profondément modifié l’économie du village. Les premières expériences d’accueil communautaire remontent au début des années 2010. Des maisons en terre ont été restaurées et adaptées pour recevoir des voyageurs. Chambres, sanitaires et espaces communs ont été aménagés sans faire disparaître, autant que possible, l’architecture traditionnelle. Le principe du tourisme communautaire est relativement simple : les habitants ne sont pas seulement les employés d’une infrastructure touristique implantée de l’extérieur. Ils demeurent propriétaires ou acteurs directs de l’activité. Les voyageurs dorment dans les maisons, mangent des plats préparés sur place, découvrent les textiles, louent éventuellement des costumes traditionnels, achètent des produits artisanaux et rémunèrent directement les familles.

En 2025, 56 des quelque 120 foyers du village participaient déjà au tourisme communautaire. Quelques années auparavant, une quarantaine seulement étaient concernés. Le phénomène progresse donc rapidement. Cette évolution a permis de restaurer des maisons, d’améliorer les revenus, de créer des emplois et, au moins en partie, de limiter le départ des jeunes vers les villes. Elle a également donné au village une visibilité internationale inattendue. Le 17 octobre 2025, Lô Lô Chải a été sélectionné par ONU Tourisme parmi les « Best Tourism Villages 2025 », après avoir été évalué notamment sur la préservation du patrimoine culturel, la gestion environnementale, le développement économique local et la participation des habitants. Plus de 270 candidatures provenant de 65 pays avaient été présentées. Pour un village d’un peu plus de cinq cents habitants au bout d’une route de montagne, la reconnaissance est considérable.
Le succès pose néanmoins une question. À partir de quel moment un village préservé pour le tourisme risque-t-il de devenir un village transformé par le tourisme ? On trouve désormais à Lô Lô Chải des cafés, des boutiques, des locations de costumes et des maisons spécialement aménagées pour les visiteurs. Les façades anciennes deviennent un décor recherché pour les photographies. Des voyageurs revêtent pour quelques heures les vêtements colorés des femmes lô lô et prennent la pose dans les cours.

Il serait facile d’y voir une folklorisation. Ce serait également un peu rapide. Une culture vivante n’est pas une culture que l’on oblige à rester identique à ce qu’elle était en 1900. Le véritable enjeu est plutôt de savoir qui décide de cette transformation et qui en bénéficie. À Lô Lô Chải, une partie importante de l’activité reste entre les mains des familles du village. C’est sans doute la meilleure garantie contre la transformation du lieu en simple parc thématique. L’équilibre demeure cependant fragile. Plus le village devient célèbre, plus il devra concilier revenus touristiques, maintien des habitants, conservation des maisons de terre, approvisionnement en eau, déchets, circulation automobile et préservation d’une vie quotidienne qui ne saurait être réduite au spectacle offert aux visiteurs.
Tout cela explique l’intérêt ethnographique de Lô Lô Chải. Mais ce n’est pas vraiment ce qui m’en reste. J’ai surtout été séduit par les Lô Lô eux-mêmes. Par leur gentillesse d’abord, mais aussi par cette impression d’entraide qui règne encore dans le village. Lorsqu’un violent orage éclata, j’aidai spontanément une dame à mettre ses marchandises à l’abri. Cela me semblait la chose la plus naturelle du monde. Je repartis pourtant avec un parapluie. Je ne saurai probablement jamais s’il s’agissait d’un remerciement pour le coup de main ou simplement de la manière lô lô de considérer qu’un voyageur détrempé ne devait pas continuer sa route sous la pluie.Toujours est-il que je l’ai gardé.

Et puis il y eut ce repas partagé en famille.
Autour de la table arrivent les légumes, le tofu, les champignons, la marmite posée sur son petit réchaud et un grand plat où se mêlent notamment pousses de bambou, herbes et viande. Rien n’est véritablement servi à l’occidentale : les plats circulent, chacun se sert, la conversation continue. À cet instant, la notion de « tourisme communautaire » cesse d’être une expression employée dans les brochures. Elle devient simplement un repas pris avec des gens qui vous ont ouvert leur maison. C’est peut-être ce que je retiens le plus de Lô Lô Chải.

On peut naturellement venir pour les maisons en terre, les costumes brodés, les montagnes ou la tour du drapeau qui domine le village. On peut compter les habitants, étudier leur langue, expliquer les mécanismes du tourisme durable et rappeler que les Lô Lô représentent à peine cinq habitants sur cent mille Vietnamiens. Mais cela ne suffit pas vraiment à expliquer un village. Alors, si vous montez jusqu’à la tour du drapeau de Lũng Cú, ne vous contentez pas de regarder Lô Lô Chải depuis la montagne. Descendez au village. Et, si vous le pouvez, restez-y une nuit.