
Au cœur de la vallée de Điện Biên, le pont de Mường Thanh est aujourd’hui l’un des vestiges les plus immédiatement reconnaissables du camp retranché français. Des milliers de visiteurs le traversent chaque année sans toujours mesurer l’importance qu’il revêtit au printemps 1954. Ce modeste ouvrage métallique constituait pourtant l’une des articulations essentielles du dispositif français : il permettait de franchir la Nam Rốm, appelée Nam Youm dans les documents français, et reliait le centre du camp retranché aux positions établies sur la rive orientale.

Il devait aussi entrer dans l’histoire comme l’un des passages empruntés par les soldats de la 312e division lors de l’effondrement final du camp, le 7 mai 1954.
Le pont appartient à la célèbre famille des ponts Bailey, l’une des innovations les plus remarquables du génie militaire de la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Donald Coleman Bailey n’était pas officier des Royal Engineers ni même un barman du West End, mais un ingénieur civil employé par le War Office britannique. En 1940, il proposa un système de pont préfabriqué pouvant être monté rapidement à partir d’un nombre limité de pièces standardisées. Le projet fut développé et testé au Military Engineering Experimental Establishment de Christchurch, dans le Dorset. La production en série commença en 1941 et les premiers emplois opérationnels eurent lieu en Afrique du Nord en 1942. Bailey fut ensuite anobli pour son invention.
Le principe répondait parfaitement aux besoins des armées mécanisées. Il fallait un pont suffisamment léger pour que ses différents éléments puissent être transportés par camion et manipulés par des hommes, mais assez résistant, une fois assemblé, pour supporter camions, pièces d’artillerie et blindés. Le Bailey relève presque du jeu de construction, à ceci près que le jeu en question doit supporter plusieurs dizaines de tonnes. Son élément fondamental est un panneau en acier d’environ 3,05 mètres de long et 1,45 mètre de haut, constitué de montants et de diagonales soudés formant un treillis. Ces panneaux sont assemblés longitudinalement par de grosses broches. Traverses, longerons, contreventements et éléments du tablier sont eux aussi normalisés. L’ingéniosité du système réside dans la possibilité de multiplier les fermes métalliques suivant la portée du pont et la charge qu’il doit supporter. Dans la terminologie Bailey, une structure Single-Single (SS) comporte une seule ferme de panneaux de chaque côté de la chaussée et un seul étage. Une Double-Single (DS) juxtapose deux fermes de chaque côté, toujours sur un seul étage. Une Triple-Single (TS) en comporte trois. Lorsque les efforts deviennent encore plus importants, on superpose les panneaux : Double-Double (DD), puis Triple-Double (TD). Les configurations Double-Triple et Triple-Triple permettent encore d’accroître la résistance. Les photographies du pont de Mường Thanh permettent justement de distinguer deux rangées parallèles de panneaux de chaque côté du tablier, mais sur une seule hauteur. L’ouvrage correspond donc à une configuration Double-Single (Double-Simple). L’autre qualité remarquable du Bailey résidait dans son mode de lancement. Le pont pouvait être assemblé presque entièrement sur une rive, posé sur des rouleaux, puis progressivement poussé au-dessus de l’obstacle. À son extrémité était fixé un « nez de lancement », structure provisoire plus légère destinée à atteindre la rive opposée avant la partie principale du pont. Une fois le franchissement réalisé, le nez était démonté et le pont abaissé sur ses appuis. L’emploi d’une grue lourde n’était donc pas indispensable, avantage considérable lorsqu’il fallait rétablir un franchissement sous le feu ou dans une région dépourvue d’infrastructures. Le système était tellement rationnel qu’il m’est même arrivé d’en monter un. Je dois toutefois rendre au Génie ce qui appartient au Génie : l’implantation avait été préalablement réalisée par un sous-officier. Cela réduit quelque peu la portée de l’exploit…!
Un pont pour relier les deux moitiés du camp retranché

Lorsque les Français réoccupent Điện Biên Phủ le 20 novembre 1953 et commencent à transformer la cuvette en camp retranché, la Nam Youm constitue un obstacle naturel au milieu du dispositif. Une passerelle ou un pont de bois ne suffit pas aux besoins d’une force disposant de véhicules lourds et de blindés. Le chef de bataillon du Génie André Sudrat prévoit donc son remplacement par un pont Bailey. Quelque 44 tonnes d’éléments métalliques destinés à l’ouvrage figurent parmi les matériels acheminés par voie aérienne vers Điện Biên Phủ. Le journal des opérations signale le début de la mise en place du Bailey sur la Nam Youm le 13 mars 1954, le jour même où commence l’offensive générale du Việt Minh contre Béatrice. Un sapeur du 31/2e Génie est d’ailleurs tué pendant ces travaux.
Le pont remplace un ouvrage en bois que Sudrat estimait incapable de supporter durablement les charges prévues. Pour réduire la portée à environ 36 mètres, les deux rives sont avancées au moyen de remblais dans lesquels sont englobées les culées. Les sources vietnamiennes retiennent généralement une longueur totale d’environ 40 mètres pour cinq mètres de largeur, avec une capacité donnée suivant les sources entre 15 et 18 tonnes.
Ce franchissement devient indispensable au fonctionnement du sous-secteur central. À l’ouest de la rivière se trouvent notamment l’aérodrome, le PC du GONO, les services et une grande partie des positions françaises. À l’est s’élèvent les hauteurs de Dominique et d’Éliane, qui commandent la cuvette.
Le Bailey est également dimensionné pour permettre le passage des blindés légers. Les Français disposent à Điện Biên Phủ de dix M24 Chaffee du 3e escadron du 1er régiment de chasseurs à cheval, sept étant employés dans le secteur central et trois détachés à Isabelle. Avec une masse voisine de 18 tonnes, ces chars représentaient pratiquement la limite supérieure des charges pour lesquelles le franchissement avait été aménagé. Le pont possède dès lors une importance tactique considérable. Sa perte aurait compliqué les mouvements entre les positions occidentales et les collines orientales, précisément celles qui allaient devenir, à partir de la fin mars, le principal champ de bataille de Điện Biên Phủ. Le Génie s’efforce donc de le maintenir en état jusqu’au dernier moment. Fait particulièrement révélateur, le 6 mai 1954, alors que le camp retranché vit son avant-dernière journée et que les positions françaises s’effondrent autour d’Éliane, les sapeurs posent encore un nouveau plancher sur le pont Bailey. Il est toujours utilisable le lendemain.
Le 7 mai 1954
Dans la matinée du 7 mai, la situation française devient désespérée. Éliane 2 est tombée après l’explosion de la mine creusée sous la position et les derniers points d’appui orientaux s’effondrent les uns après les autres. Le pont constitue alors l’une des voies d’accès vers le cœur du dispositif français. Mais la chronologie de son franchissement est souvent simplifiée dans les récits touristiques.
À 8 heures, la 360e compagnie du 130e bataillon, appartenant au 209e régiment de la 312e division, commence ses attaques dans le secteur du pont. À 14 heures, le 209e régiment reprend son offensive contre le point d’appui 507 (Eliane 12), situé près de la tête orientale. Il ne s’agit donc pas encore, contrairement à ce qu’indiquent certains récits, du franchissement proprement dit du pont. Une fois 507 réduit, les forces de la 312e division s’attaquent aux positions 508 et 509 (Eliane 10 et 11) .
Un nouvel obstacle demeure. À l’autre extrémité du pont, les Français ont installé une mitrailleuse lourde quadruple de 12,7 mm, arme particulièrement redoutable capable de battre le tablier dans sa longueur. Vers 16 heures, elle est neutralisée par les hommes de la 360e compagnie avec l’appui de l’artillerie de la 351e division. La voie vers le PC français est désormais ouverte.
Vers 17 heures, le capitaine Tạ Quốc Luật, commandant la 360e compagnie, entraîne son groupe d’assaut sur le pont. Derrière lui, les soldats de la 312e division traversent la Nam Rốm et se dirigent rapidement vers le poste de commandement français. Castries n’est alors plus colonel. Il avait été promu général de brigade en avril, au cours du siège, promotion destinée notamment à soutenir le moral de la garnison. Vers 17 h 30, Tạ Quốc Luật et les hommes de son groupe atteignent le PC. Le général de Castries et son état-major sont faits prisonniers. Dans le sous-secteur central, la bataille est terminée. Isabelle, isolée six kilomètres plus au sud, poursuivra encore son existence pendant quelques heures avant la tentative de sortie de la nuit du 7 au 8 mai.

Le pont de Mường Thanh est ainsi associé, dans la mémoire vietnamienne, à l’un des derniers mouvements de l’offensive victorieuse : le passage des soldats de la 312e division vers le PC du GONO. Les photographies prises après la bataille et les représentations ultérieures en ont fait l’une des images emblématiques du 7 mai 1954.
Paradoxalement, cet ouvrage conçu pour être temporaire est aujourd’hui l’un des rares équipements militaires de Điện Biên Phủ encore en place. Le pont a évidemment connu plusieurs restaurations. Son tablier en bois a été remplacé à plusieurs reprises et différents travaux de consolidation ont été nécessaires. La province de Điện Biên a encore procédé récemment à sa mise en valeur, notamment par l’installation, en 2024, d’un nouvel éclairage dans le cadre d’un projet auquel la France a participé. Mais sa silhouette demeure immédiatement reconnaissable : panneaux métalliques triangulés, traverses, tablier étroit et deux fermes Bailey juxtaposées de chaque côté.

Aujourd’hui, comme l’indique le panneau placé à son entrée, le pont est réservé aux piétons et aux visiteurs.
Cette nouvelle fonction offre un contraste saisissant avec celle qui était la sienne en 1954. En le parcourant, on emprunte le même franchissement que les sapeurs français, les légionnaires, les parachutistes, les tirailleurs et les équipages des Chaffee, puis, dans les dernières heures de la bataille, les fantassins de la 312e division. Peu de vestiges permettent d’approcher aussi directement la réalité matérielle de Điện Biên Phủ.

En le franchissant, je n’ai pu m’empêcher de me remémorer les vers d’une chanson israélienne qui semble avoir été écrite pour un tel ouvrage : « The Bailey bridge, bridge, bridge, between the green river banks, but what are these shots and what’s the meaning of all the deep trenches for the machine guns? », « Le pont Bailey, pont, pont, entre les rives verdoyantes du fleuve, mais quels sont donc ces coups de feu, et que signifient toutes ces profondes tranchées creusées pour les mitrailleuses ? »
Ces paroles évoquent le pont Allenby, établi sur le Jourdain, près de Jéricho, sur la voie reliant aujourd’hui la Cisjordanie à la Jordanie. Un premier pont britannique y fut construit en 1918 et baptisé du nom du général Edmund Allenby, commandant de l’Egyptian Expeditionary Force, dont les troupes avaient conquis Jérusalem en décembre 1917 au cours de la campagne contre l’Empire ottoman. Détruit en 1946 lors de la « Nuit des ponts », il fut remplacé par un pont Bailey. À nouveau détruit pendant la guerre des Six Jours, en juin 1967, le franchissement fut rétabli peu après, une nouvelle fois au moyen d’un Bailey. C’est cet ouvrage métallique, dressé sur une frontière alors hérissée de positions militaires, de tranchées et de mitrailleuses, qu’évoque la chanson.
À des milliers de kilomètres du Jourdain, le pont de Mường Thanh offre un étrange écho à ces paroles. Ici aussi, un ouvrage conçu simplement pour permettre le passage des hommes et des véhicules s’est retrouvé au cœur d’un champ de bataille, environné de tranchées, battu par les armes et disputé jusqu’aux dernières heures du combat. Mais aujourd’hui, les coups de feu se sont tus. La Nam Rốm coule toujours sous son tablier métallique et, au bout du pont, ce ne sont plus des mitrailleuses qui attendent le passant, mais les étals du marché de Mường Thanh.
Le contraste résume peut-être mieux que tout autre ce qu’est devenu Điện Biên Phủ : un champ de bataille rendu à la vie quotidienne, où un pont construit pour la guerre conduit désormais au marché.