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Le palais des Vương, le pouvoir hmong au cœur de Đồng Văn

Après avoir visité la demeure de la famille Vừ, me voici à Sà Phìn pour découvrir celle, beaucoup plus célèbre, de la famille Vương, communément appelée le « palais du roi des Hmong ».

L’expression est séduisante, mais elle mérite d’être nuancée. Vương Chính Đức ne fut jamais roi au sens monarchique du terme. Il fut un chef hmong dont l’autorité politique, économique et militaire devint exceptionnelle sur le plateau de Đồng Văn. Les Hmong de la région le reconnurent comme leur chef, puis les autorités françaises et impériales vietnamiennes composèrent avec ce pouvoir local. En 1923, le résident supérieur du Tonkin le nomma officiellement Bang tá de la région de Sà Phìn, tout en reconnaissant son rôle de chef des communautés hmong de Đồng Văn. Le fameux titre de « Vua Mèo », littéralement « roi des Mèo », ancien terme utilisé pour désigner les Hmong, relevait donc davantage d’une reconnaissance populaire et politique que d’un titre dynastique. Avec le temps, il est devenu indissociable de la famille Vương.

Les Hmong arrivèrent dans les montagnes du nord du Vietnam au cours de plusieurs vagues migratoires venues du sud de la Chine. Ils s’établirent principalement dans les zones d’altitude, où leur organisation sociale, fortement structurée autour des clans, et leur connaissance du terrain leur permirent de conserver une autonomie importante.Le plateau de Đồng Văn constituait un territoire particulièrement difficile à contrôler. Les montagnes calcaires, les cols escarpés et l’absence de véritables routes isolaient les villages les uns des autres. Le maïs s’imposa comme l’une des cultures essentielles, capable de pousser dans les maigres poches de terre dispersées entre les rochers. Mais une autre plante allait transformer l’économie de ces montagnes : le pavot à opium.

À la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, l’opium était l’une des grandes marchandises de l’Asie du Sud-Est continentale. Sous la colonisation française, sa production, son commerce et sa consommation furent progressivement intégrés à un système fiscal extrêmement lucratif. La Régie de l’opium, réorganisée sous Paul Doumer à partir de 1899, apporta pendant certaines périodes près du quart des recettes du budget général de l’Indochine. À côté de ce commerce réglementé existaient naturellement d’importants circuits de contrebande transfrontalière. Sur le plateau de Đồng Văn, Vương Chính Đức sut tirer parti de cette économie et de la position stratégique de son territoire entre le Tonkin et le Yunnan. Né en 1865, il acquit progressivement une grande influence parmi les Hmong et constitua sa propre force armée. Les traditions locales lui attribuent notamment un rôle dans les combats contre les bandes chinoises présentes dans la région. Les tensions avec les Français furent suffisamment fortes pour aboutir, en 1913, à un arrangement reconnaissant une large autonomie locale aux Hmong de Đồng Văn sous la souveraineté coloniale française et l’administration nominale de la cour de Huế.

Il serait donc trop simple de présenter Vương Chính Đức comme un simple auxiliaire du pouvoir colonial. Sa trajectoire est celle d’un chef montagnard qui négocia successivement avec plusieurs autorités afin de préserver son propre pouvoir et celui de son territoire. En 1923, cette position fut institutionnalisée par sa nomination comme Bang tá. La cour de Huế lui accorda également des honneurs. Le palais conserve notamment le souvenir de la formule « Biên chính khả phong », que l’on peut comprendre comme l’éloge d’une « administration exemplaire des frontières ». Le « roi des Hmong » était ainsi devenu un personnage assez singulier : chef traditionnel dans les montagnes, détenteur d’une puissance économique considérable, interlocuteur des Français et dignitaire reconnu par la monarchie Nguyễn. C’est cette puissance que traduit la résidence de Sà Phìn.

La chronologie de sa construction varie selon certaines sources touristiques anciennes, mais les publications locales les plus récentes retiennent généralement un chantier commencé en 1898 et achevé en 1907. L’ensemble occupe près de 3 000 m² et comprend 64 pièces réparties entre plusieurs corps de bâtiments. Le choix du site aurait été précédé par une consultation géomantique. La résidence occupe une éminence de la vallée de Sà Phìn, traditionnellement comparée à la carapace d’une tortue. Les montagnes environnantes forment une sorte d’enceinte naturelle. l’architecture associe plusieurs influences.

La disposition des bâtiments, les tuiles âm dương, « yin et yang », les cours successives et certains décors évoquent fortement l’architecture du sud de la Chine. Les techniques hmong apparaissent dans le travail de la pierre, du bois et dans l’adaptation aux contraintes climatiques du plateau. Quelques éléments témoignent aussi de contacts avec l’architecture occidentale de l’époque coloniale. Les autorités patrimoniales vietnamiennes présentent aujourd’hui l’ensemble comme une synthèse entre traditions hmong, architecture chinoise et influences françaises. Mais le palais est aussi une forteresse. Deux enceintes de pierre, épaisses parfois de près d’un mètre, entouraient le domaine. Des meurtrières et des postes défensifs permettaient de surveiller les abords. À l’intérieur, trois grands ensembles, tiền dinh, trung dinh et hậu dinh, organisaient progressivement les fonctions de garde, de réception, de travail et de résidence familiale. Il suffit de traverser aujourd’hui ses cours intérieures pour comprendre combien la résidence devait impressionner au début du XXᵉ siècle.

Sur un plateau où la grande majorité de la population vivait dans des maisons de terre relativement modestes, disposer de dizaines de pièces, de galeries de bois, d’entrepôts, d’écuries, de réserves et d’une enceinte fortifiée manifestait immédiatement la puissance d’une famille. Ce n’était pas seulement une maison. C’était le siège d’un pouvoir.

La richesse des Vương fut étroitement liée au commerce du pavot. Il faut toutefois se garder d’une image trop simple selon laquelle l’opium aurait été une activité clandestine menée contre les autorités coloniales. La situation était presque inverse : l’administration française avait fait de l’opium une ressource fiscale essentielle. Elle cherchait simultanément à contrôler sa circulation et à lutter contre les trafics échappant au monopole. Dans les montagnes frontalières, la frontière entre commerce réglementé et commerce parallèle demeurait naturellement beaucoup plus poreuse. Les sources locales présentent Vương Chính Đức comme un négociant particulièrement important dans ce commerce. Sa position sur les routes conduisant vers la Chine, son pouvoir sur le plateau et les cultures de pavot lui procurèrent des revenus considérables. Cette fortune permettait d’entretenir une garde armée, de rémunérer des hommes, de recevoir des dignitaires et de construire un ensemble architectural sans équivalent dans cette partie du Haut-Tonkin.

Lorsque Vương Chính Đức vieillissait, son fils Vương Chí Sình occupait déjà une place croissante dans les affaires familiales et politiques. L’année 1945 bouleversa complètement les rapports de pouvoir. Les Français avaient perdu leur contrôle de l’Indochine après le coup de force japonais du 9 mars, puis le Việt Minh s’empara progressivement du pouvoir au cours de l’été. Hồ Chí Minh comprit immédiatement l’importance stratégique de la région de Đồng Văn et surtout l’influence exercée par la famille Vương. Des représentants du Việt Minh furent envoyés auprès de Vương Chính Đức. Trop âgé pour effectuer lui-même le voyage, celui-ci chargea son fils d’aller rencontrer Hồ Chí Minh. Les sources vietnamiennes situent cette rencontre décisive autour de 1945-1946. Vương Chí Sình choisit alors de coopérer avec le nouvel État. Hồ Chí Minh lui donna également le nom de Vương Chí Thành et lui confia la présidence du comité administratif du district de Đồng Văn. Le 6 janvier 1946, lors des premières élections générales de la République démocratique du Vietnam, Vương Chí Sình fut élu député à la première Assemblée nationale. Il le fut également pour la deuxième législature. La relation entre les deux hommes fut ensuite entourée d’une forte dimension symbolique. Hồ Chí Minh fit notamment remettre à Vương Chí Sình une épée portant la formule : « Tận trung báo quốc, bất thụ nô lệ » que l’on peut traduire par : « Fidélité absolue à la patrie, ne jamais accepter l’esclavage. » L’épée et d’autres souvenirs familiaux ont depuis été confiés au musée Hồ Chí Minh. L’épisode résume assez bien la méthode employée par le nouvel État vietnamien dans cette région difficile à contrôler. Plutôt que de supprimer brutalement les pouvoirs locaux, il chercha d’abord à les intégrer. Le descendant d’un chef montagnard semi-autonome, enrichi par le commerce de l’opium et reconnu par la monarchie Nguyễn comme par l’administration coloniale française, devint ainsi député de la République démocratique du Vietnam.

Vương Chính Đức mourut en 1947. Le palais demeura lié à sa famille avant d’être progressivement intégré au patrimoine national. Il fut classé monument architectural et artistique national en 1993. Aujourd’hui, la visite conserve quelque chose de particulier. Les cours successives, les galeries de bois, les portes massives et les murs de pierre permettent encore de comprendre comment s’organisait la vie du domaine. Dans la salle consacrée aux ancêtres, le portrait de Vương Chính Đức occupe toujours une position centrale. Fruits, encens et offrandes montrent que le personnage historique est aussi devenu un ancêtre familial honoré.

Une tenue cérémonielle exposée dans une autre pièce rappelle son intégration à l’ordre administratif vietnamien de l’époque Nguyễn. Elle est ornée du dragon, symbole du pouvoir impérial, image assez étonnante lorsqu’on songe que celui qui la porta, ou dont elle commémore le statut, devait une grande partie de son autorité à une société montagnarde longtemps jalouse de son autonomie. Le palais raconte ainsi plusieurs histoires à la fois. Celle des Hmong. Celle de la frontière sino-vietnamienne. Celle de l’opium. Celle de la colonisation française. Et enfin celle de l’intégration de ces anciens pouvoirs locaux dans l’État vietnamien contemporain.