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Le musée de Tuyên Quang, une histoire du Haut-Tonkin entre citadelles et peuples des montagnes

À quelques centaines de mètres de la citadelle de Tuyên Quang, le musée provincial constitue sans doute le meilleur point de départ pour comprendre cette région longtemps située aux marges septentrionales du Đại Việt, puis au cœur du Việt Bắc révolutionnaire. Sans rivaliser avec les grands musées nationaux de Hanoï, il propose un parcours cohérent qui permet de saisir la singularité historique, géographique et humaine de ce territoire montagneux structuré par la vallée de la rivière Lô. Le musée a été construit en 2010 et ouvert au public deux ans plus tard. Ses collections permanentes furent conçues avant la fusion, en 2025, des anciennes provinces de Tuyên Quang et de Hà Giang. Lorsqu’il présente les « vingt-deux groupes ethniques de Tuyên Quang », il faut donc garder à l’esprit qu’il décrit pour l’essentiel le territoire de l’ancienne province. Cette diversité était déjà suffisamment remarquable pour que Tuyên Quang soit parfois présenté comme une sorte de condensé culturel du Việt Bắc.

Le parcours se développe sur deux niveaux, selon une logique à la fois chronologique et thématique. L’un est principalement consacré à l’histoire contemporaine et au mouvement révolutionnaire. L’autre remonte aux premières occupations humaines, aux anciennes fortifications et surtout aux communautés ethniques qui ont façonné la province. La première partie rappelle la place considérable occupée par Tuyên Quang dans l’histoire révolutionnaire vietnamienne.

Avant même la guerre d’Indochine, la région devint l’un des principaux territoires d’implantation du Việt Minh. Tân Trào, dans le district de Sơn Dương, accueillit notamment une partie de la direction révolutionnaire à la veille de la Révolution d’Août 1945. Pendant la guerre contre la France, les montagnes de Tuyên Quang servirent ensuite de refuge aux institutions de la République démocratique du Vietnam. De là viennent les appellations officielles de « capitale de la Zone libérée » et de « capitale de la Résistance » que l’on rencontre constamment dans les publications vietnamiennes consacrées à la province. Photographies, cartes, objets militaires, documents administratifs et reconstitutions retracent cette période, puis les décennies de guerre suivantes. Comme souvent dans les musées provinciaux vietnamiens, le récit épouse très largement la mémoire officielle du régime. Il faut donc le lire comme tel, sans pour autant négliger sa valeur documentaire. Il montre surtout combien ces montagnes, éloignées des grandes villes et difficiles d’accès, purent devenir un formidable espace de repli, de circulation et d’organisation politique.

À l’étage, le visiteur change brutalement d’époque.

Une première salle, aménagée comme une vaste grotte, évoque les occupations préhistoriques de la région. Outils de pierre, vestiges osseux et objets provenant des nombreuses cavités karstiques rappellent que l’histoire de Tuyên Quang commence plusieurs millénaires avant l’apparition des États vietnamiens.

Puis viennent les fortifications.

Une section particulièrement intéressante est consacrée à la citadelle des Chúa Bầu, établie au XVIᵉ siècle sur les collines de l’actuel secteur d’An Tường. Après la prise du pouvoir par les Mạc en 1527, les frères Vũ Văn Uyên et Vũ Văn Mật constituèrent dans cette région une puissante base militaire fidèle aux Lê. Entre les années 1530 et 1560, ils firent aménager un ensemble de fortifications contrôlant notamment l’axe de la rivière Lô. Les fouilles y ont livré des boulets de pierre, de grosses briques, des vestiges d’artillerie et différents objets militaires aujourd’hui conservés au musée. Ces vestiges rappellent une réalité parfois oubliée : bien avant l’arrivée des Français, Tuyên Quang était déjà une marche militaire, disputée entre pouvoirs concurrents et essentielle au contrôle des routes conduisant vers les montagnes du Nord.

Le parcours se poursuit avec la citadelle même de Tuyên Quang, traditionnellement appelée Thành nhà Mạc, « citadelle des Mạc ». Édifiée à la fin du XVIᵉ siècle, elle fut réparée et renforcée sous les Nguyễn, puis occupée et adaptée aux besoins militaires français à partir des années 1880. Sa position au bord de la rivière Lô, ses fossés et la présence du relief de Thổ Sơn à l’intérieur de l’enceinte lui donnaient une réelle valeur défensive. C’est cette citadelle qui devint célèbre lors des combats de 1884-1885, quand la garnison française fut assiégée par les forces chinoises et celles des Pavillons noirs. Le musée permet donc de replacer cet épisode bien connu dans une histoire militaire beaucoup plus longue, remontant aux guerres civiles du XVIᵉ siècle.

Mais la partie la plus intéressante du musée est peut-être celle consacrée aux populations de la province.

Avant la réforme territoriale de 2025, vingt-deux groupes ethniques étaient officiellement recensés à Tuyên Quang, les minorités représentant plus de la moitié de la population. Costumes, métiers à tisser, instruments de musique, outils agricoles, bijoux, peintures rituelles et reconstitutions d’intérieurs permettent d’appréhender cette diversité.

Les Tày, particulièrement nombreux dans la région, occupent naturellement une place importante. Leur habitat, leur agriculture et surtout leur tradition textile sont présentés autour d’un métier à tisser complet. Les étoffes n’étaient pas seulement destinées à l’habillement : leur fabrication appartenait autrefois à l’économie domestique et participait à l’apprentissage féminin.

Les Dao bénéficient d’un espace particulièrement riche. Costumes brodés, livres rituels, peintures, instruments et objets de cérémonie témoignent d’un univers religieux profondément marqué par des traditions d’inspiration taoïste. Le rôle du maître rituel y apparaît central. Le célèbre cấp sắc, cérémonie de consécration donnant à un homme son statut religieux et sa place dans l’ordre spirituel de la communauté, demeure d’ailleurs l’un des rites les mieux conservés chez plusieurs groupes Dao de Tuyên Quang.

Le musée présente également le cấp sắc des Sán Dìu, qu’il ne faut pas confondre avec celui des Dao. Chez les Sán Dìu, le rite, appelé hoi séo, marque l’accès progressif au statut de maître de cérémonie. Le candidat doit avoir étudié les textes, appris les rites auprès d’un maître et acquis la confiance de sa communauté. La consécration lui confère ensuite un nom rituel, des insignes et le droit d’accomplir certaines cérémonies. Elle concerne principalement les hommes destinés à devenir officiants, certaines traditions associant également l’épouse du maître au système rituel. Les objets exposés, peintures votives, sceaux, instruments liturgiques et armes symboliques, révèlent un univers où bouddhisme populaire, taoïsme, culte des ancêtres et traditions locales se sont progressivement mêlés.

Les vitrines consacrées aux Sán Dìu présentent également les particularités du costume féminin, ses couleurs, ses bijoux et ses accessoires, ainsi que le chant alterné soọng cô, l’une des expressions culturelles les plus connues de cette population. Les Hmong sont évoqués à travers une reconstitution de maison traditionnelle, qui permet de comprendre l’organisation très codifiée de l’espace domestique. Foyers, pièces familiales, emplacements réservés aux cultes domestiques et mobilier ne répondent pas seulement à des impératifs pratiques : ils traduisent également l’organisation familiale et les relations avec les ancêtres et les esprits protecteurs de la maison. Le musée évoque enfin les Nùng, Cao Lan, Pà Thẻn et d’autres communautés, avec leurs vêtements, leurs fêtes et leurs pratiques artisanales. La présentation n’est pas exhaustive, mais elle a un mérite essentiel : elle montre que la montagne vietnamienne ne constitue nullement un ensemble humain homogène.

Le musée provincial de Tuyên Quang ne cherche ni l’accumulation d’objets prestigieux ni la surenchère numérique. Sa force est ailleurs. Il donne des clés de lecture du territoire.

Après une heure ou deux de visite, les noms aperçus sur les cartes cessent d’être de simples indications géographiques. Sơn Dương renvoie à la mémoire révolutionnaire, An Tường aux Chúa Bầu, la rivière Lô aux anciennes routes militaires, et les vallées de Chiêm Hóa ou de Na Hang aux différentes communautés qui y vivent depuis des générations. Pour qui s’intéresse à l’histoire du Haut-Tonkin, la visite constitue donc une excellente introduction avant de découvrir la citadelle, de remonter la rivière Lô ou de gagner les montagnes.