
Installé dans l’une des plus belles demeures anciennes de Rạch Giá, le musée de Kiên Giang apparaît d’abord comme un musée provincial vietnamien assez classique. Pourtant, à mesure que l’on parcourt ses salles, il révèle une profondeur historique inattendue. Derrière le récit officiel consacré à la révolution et aux guerres du XXᵉ siècle se dessine une histoire beaucoup plus ancienne, celle d’un espace maritime longtemps situé à la rencontre des mondes khmer, siamois, chinois et vietnamien.
Le bâtiment constitue déjà, à lui seul, une pièce de musée. Édifiée entre 1911 et 1920 pour le propriétaire Trần Nhuệ, la demeure présente extérieurement les caractères d’une villa d’inspiration occidentale, avec ses arcades, ses décors de stuc et sa composition symétrique, tandis que l’intérieur reprend largement les principes de la maison traditionnelle vietnamienne, charpentes de bois, panneaux sculptés et mobilier incrusté de nacre. Elle fut transformée en siège du musée provincial après la création de celui-ci en 1985, puis classée monument architectural et artistique national en 1990.
Le parcours commence très loin de la période coloniale.
Les premières salles consacrées à l’archéologie sous-marine replacent immédiatement les côtes de l’ancien Kiên Giang dans les grands réseaux commerciaux de l’Asie du Sud-Est. Plusieurs épaves découvertes dans les eaux du golfe de Thaïlande ont livré des milliers de céramiques, notamment des céladons, des grès à glaçure brune, des jarres et divers récipients provenant de Thaïlande et de Chine. L’épave de Hòn Dầm est particulièrement révélatrice. Découverte au large de Phú Quốc et fouillée en 1991, elle contenait essentiellement des céramiques thaïlandaises de Sawankhalok et de Sukhothaï datées du XVᵉ siècle. Près de 16 000 pièces auraient été remontées lors des fouilles.
À ces productions septentrionales s’ajoutaient les grandes jarres à glaçure brune fabriquées dans les fours de Mae Nam Noi, dans l’actuelle province thaïlandaise de Sing Buri. Ces ateliers, actifs à partir du XVᵉ siècle, exportaient leurs productions très loin dans l’océan Indien et jusque dans les épaves du golfe de Thaïlande. Ces objets rappellent une réalité essentielle : bien avant l’affirmation de la présence vietnamienne dans le delta occidental, cette façade maritime appartenait déjà à un espace d’échanges extrêmement actif. Il serait toutefois trop simple d’écrire que la région « n’était pas vietnamienne » comme si les frontières contemporaines pouvaient être projetées rétrospectivement. Aux XIVᵉ et XVᵉ siècles, le delta occidental relevait principalement de l’aire politique et culturelle khmère, mais ses côtes et ses îles s’inséraient dans des réseaux commerciaux beaucoup plus vastes reliant le Cambodge, le Siam, la péninsule Malaise, la Chine et l’archipel indonésien.
C’est donc moins une frontière qu’un carrefour.
Les archéologues parlent parfois, par commodité, de « route maritime de la soie ». L’expression ne doit pas masquer la réalité : il ne s’agissait pas d’une route unique, mais d’un réseau mouvant de ports, de mouillages, d’îles et de circuits marchands reliant les différentes rives de l’Asie.
La région de Hà Tiên et de Rạch Giá occupe une place particulière dans cette histoire.
Pendant longtemps, elle forma une marche entre le monde khmer et les espaces progressivement contrôlés par les Nguyễn. Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, l’expansion vietnamienne vers le Sud transforma profondément cette périphérie. L’installation de populations vietnamiennes, chinoises et sino-vietnamiennes, la mise en valeur des terres et le développement des voies d’eau renforcèrent progressivement son intégration au système politique des Nguyễn. Hà Tiên en fournit l’exemple le plus spectaculaire. Sous l’autorité de Mạc Cửu puis de ses descendants, la région devint au XVIIIᵉ siècle un foyer commercial et politique tourné simultanément vers le Cambodge, le Siam, la Chine méridionale et le monde vietnamien. La frontière entre ces différents espaces demeura longtemps beaucoup plus poreuse que ne le suggèrent les cartes nationales contemporaines.
C’est cette profondeur régionale que le musée permet de saisir.
La période coloniale apparaît ensuite, non sous les traits monumentaux de Saïgon, mais à travers une Cochinchine provinciale structurée par le riz, les canaux, les marchés et le commerce maritime. Rạch Giá était alors une ville secondaire, mais nullement isolée. Elle constituait un débouché pour les plaines rizicoles du delta occidental, un port tourné vers le golfe de Thaïlande et un relais vers Hà Tiên, Phú Quốc, le Cambodge et le Siam. La prospérité locale reposait largement sur l’ouverture de nouvelles terres agricoles et sur le développement des réseaux hydrauliques qui transformèrent profondément le delta aux XIXᵉ et XXᵉ siècles.
Le musée devient ensuite beaucoup plus politique.
La plus grande partie du parcours est consacrée aux guerres révolutionnaires. Armes artisanales, photographies de combattants, cartes d’opérations, objets clandestins et maquettes donnent à voir une guerre méridionale très différente de celle des grandes batailles conventionnelles du Nord.
Ici, le terrain commande.

Canaux, rizières inondées, forêts d’U Minh et bras secondaires du Mékong transforment l’espace en un immense théâtre amphibie. Les déplacements s’effectuent par route, mais aussi par voie d’eau. Les postes militaires surveillent les canaux ; les guérillas utilisent les arroyos secondaires ; les embuscades combinent mines terrestres, mines aquatiques et tirs depuis les berges. Une grande maquette est consacrée à la bataille de Sóc Xoài, au début du mois d’août 1948. Les sources vietnamiennes la présentent comme l’une des principales victoires locales de cette année-là. Des unités de la région de Rạch Giá bombardèrent d’abord les postes de Tri Tôn et de Sóc Xoài. Une colonne française comprenant onze véhicules et trois bâtiments fluviaux fut alors envoyée depuis Rạch Giá pour porter secours aux garnisons. Elle tomba dans une embuscade : trois véhicules auraient été détruits et les trois embarcations atteintes par des mines aquatiques. Les sources vietnamiennes font état de 72 morts parmi les forces françaises et leurs auxiliaires, de plusieurs prisonniers et de la capture de 58 armes ainsi que d’une pièce d’artillerie de 88 mm. Ces chiffres proviennent toutefois de l’historiographie vietnamienne de la guerre et devraient idéalement être confrontés aux archives françaises. Il vaut donc mieux parler de « bilan revendiqué par les sources vietnamiennes » que de le présenter comme une donnée définitivement établie.
Après Sóc Xoài, les Français abandonnèrent plusieurs postes dans la région, dont Tri Tôn. L’épisode prend ainsi, dans le musée, valeur de démonstration : une force relativement légère, s’appuyant sur le terrain et la population locale, pouvait perturber efficacement un dispositif militaire supérieur en moyens. C’est là qu’intervient une formule omniprésente dans les musées vietnamiens : « quân và dân », « l’armée et le peuple ». Elle résume la lecture officielle de la guerre révolutionnaire : la victoire ne résulterait pas seulement de l’action des unités combattantes, mais de la mobilisation d’une société entière, paysans, transporteurs, agents de liaison, réseaux clandestins et combattants locaux.
La guerre menée contre la République du Vietnam et les États-Unis occupe une place plus importante encore.
Le récit élargit alors largement son horizon au-delà du seul Kiên Giang. Les vitrines évoquent les commandos, les opérations fluviales et les unités spéciales du Sud. Les « đặc công » du Rừng Sác, opérant dans les mangroves au sud-est de Saïgon, occupent notamment une place emblématique. L’attaque du dépôt pétrolier de Nhà Bè, dans la nuit du 2 au 3 décembre 1973, est présentée dans l’historiographie militaire vietnamienne comme l’un de leurs plus célèbres exploits. Huit commandos auraient pénétré dans le complexe et déclenché un gigantesque incendie dans les installations pétrolières.
Cette séquence s’éloigne géographiquement de Rạch Giá, mais elle sert le propos général du musée : montrer la spécificité d’une guerre menée dans le Sud, où fleuves, marais, mangroves et réseaux de canaux permettaient des formes très particulières de clandestinité et de combat.

Le musée expose également la photographie devenue célèbre de l’exécution de Nguyễn Văn Lém, prise à Saïgon par Eddie Adams le 1ᵉʳ février 1968, pendant l’offensive du Tết.
Cette image, l’une des plus connues de la guerre du Vietnam, change de sens selon le contexte dans lequel elle est montrée. Dans une grande partie de la mémoire occidentale, elle symbolise la violence et la désagrégation morale du conflit. Dans un musée vietnamien consacré à la mémoire révolutionnaire, elle s’inscrit au contraire dans un récit où Nguyễn Văn Lém apparaît avant tout comme un combattant du Front national de libération exécuté par le chef de la police sud-vietnamienne Nguyễn Ngọc Loan. La photographie demeure pourtant historiquement plus complexe que ces deux lectures. Les circonstances exactes de l’arrestation de Lém et les accusations portées contre lui restent discutées. Le musée ne restitue donc pas seulement un événement : il montre aussi comment un même document photographique peut être investi de mémoires contradictoires.
Le parcours s’achève naturellement en 1975.
Photographies, objets et dioramas convergent vers la chute de Saïgon et l’entrée des chars nord-vietnamiens dans le palais de l’Indépendance le 30 avril. Les chars 843 et 390, dont les rôles respectifs dans le franchissement des grilles ont longtemps donné lieu à des récits concurrents, sont devenus des icônes nationales. Dans la scénographie officielle, cet épisode constitue moins la fin d’une guerre que l’aboutissement d’un processus : indépendance, réunification et restauration de l’unité territoriale.
C’est ici que le musée de Kiên Giang prend une dimension particulièrement intéressante.
Le récit de la réunification ne concerne pas seulement Hanoi et Saïgon. Il permet aussi d’intégrer symboliquement les terres du Sud-Ouest à une histoire nationale continue. Or cette continuité est précisément ce que les premières salles avaient montré comme historiquement complexe : l’espace de Kiên Giang fut successivement khmer, zone de contact avec le Siam, territoire dominé par les Mạc de Hà Tiên, province de la Cochinchine française, puis théâtre des guerres du XXᵉ siècle. Le musée transforme donc une histoire faite de frontières mouvantes et d’identités superposées en une histoire nationale cohérente. C’est là, à mon sens, son aspect le plus intéressant. Ce qu’il expose est historique. Mais la manière dont il l’ordonne l’est tout autant. Les dernières salles permettent heureusement d’échapper à une lecture exclusivement militaire du territoire. Les instruments traditionnels, les objets domestiques et les éléments consacrés aux communautés du Sud rappellent que le Tây Nam Bộ possède une culture qui ne saurait se réduire aux guerres.

Le Đờn ca tài tử en constitue l’une des expressions les plus raffinées. Cet art musical méridional, à la fois savant et populaire, fondé sur l’improvisation et transmis essentiellement de maître à élève, a été inscrit en 2013 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Cette présence culturelle donne finalement tout son sens au musée. Sous un même toit se succèdent les épaves chargées de céramiques siamoises, les traces du peuplement du delta, la Cochinchine coloniale, les guérillas d’U Minh, les guerres du XXᵉ siècle et les instruments de musique méridionaux. Autrement dit, plusieurs histoires se superposent. L’histoire maritime d’un golfe ouvert sur l’Asie. L’histoire d’une frontière longtemps disputée. L’histoire de la conquête et de la mise en valeur du delta. L’histoire des guerres qui ont façonné le Vietnam contemporain.

Et, derrière toutes celles-ci, l’histoire plus silencieuse d’une société méridionale faite de canaux, de marchés, de riz, de pêche, de musique et de métissages. Le musée de Kiên Giang n’est donc pas seulement un musée provincial. Il est, à petite échelle, une histoire du Sud-Ouest vietnamien.