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Le delta du Mékong, un paysage de civilisation

Le delta du Mékong souffre d’un singulier paradoxe. Immense, fertile, profondément façonné par l’homme, il demeure souvent perçu par les voyageurs comme un espace monotone, agricole, presque dépourvu d’« attractions » au sens touristique du terme. À l’instar de la Beauce française, cette vaste plaine nourrit davantage l’imaginaire du travail, de la continuité et de la permanence que celui du pittoresque spectaculaire.

Car le delta n’impressionne pas par le relief. Il agit par l’étendue.

Ici, aucune montagne ne vient arrêter le regard, aucun escarpement ne dramatise l’horizon. L’eau elle-même se répand plus qu’elle ne s’impose. Elle court dans le fleuve, les bras secondaires, les arroyos, les canaux et les fossés d’irrigation ; elle affleure dans les rizières, pénètre les vergers, accompagne les routes et règle depuis des siècles les déplacements, les cultures et les établissements humains. C’est moins un paysage que l’on embrasse d’un regard qu’un territoire dans lequel on s’enfonce progressivement.

De ce point de vue, la comparaison avec la Beauce s’impose presque naturellement. Charles Péguy, dans Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres, évoquait « la profonde houle et l’océan des blés ». La formule pourrait presque être transposée au delta, à ceci près qu’aux blés répondent ici les rizières, les palmiers d’eau et les cocoteraies.

Péguy décrivait d’ailleurs moins un paysage qu’une expérience du paysage. La Beauce, comme le delta du Mékong, résiste au regard touristique immédiat. Le voyageur pressé croit volontiers avoir « tout vu » après quelques kilomètres, précisément parce que rien ne paraît rompre l’unité de la plaine.

Le delta vietnamien souffre souvent de cette lecture superficielle.

Le voyageur qui vient des montagnes du Nord, des pitons karstiques de la baie d’Ha Long, des grands cols de Hà Giang, des reliefs calcaires de Phong Nha ou des façades illuminées de Hội An peut éprouver une certaine perplexité devant cette horizontalité obstinée. Ici, nul effet théâtral. Les routes bordées de canaux, les rizières basses, les digues, les vergers et les cocoteraies semblent se reproduire à l’infini. Un village succède à un autre ; un pont franchit un canal qui ressemble au précédent ; des maisons s’étirent le long de la route ou de l’eau ; puis viennent de nouveau les rizières.

À première vue, le pays paraît, selon l’expression d’Albert Viviès, « partout pareil à lui-même ».

Viviès avait admirablement compris ce que cette monotonie apparente exige du voyageur. Dans L’Âme de la Cochinchine, publié en 1924, il écrivait :

« Il faut qu’à la vision d’un lambeau de plaine, succède la vision d’un autre lambeau de plaine et ainsi longtemps, très longtemps, loin, très loin ; il faut aussi avoir vu le paysan annamite luttant corps à corps avec la glèbe, puis le revoir encore et le revoir toujours. »

Tout est là.

Le delta ne se révèle pas dans l’exception, mais dans la répétition. Il faut voir une rizière, puis une autre ; un canal, puis cent autres ; traverser les mêmes villages en apparence, observer les mêmes gestes, les mêmes embarcations, les mêmes parcelles gagnées sur l’eau et comprendre peu à peu que cette répétition n’est pas absence de paysage : elle en constitue précisément la substance.

Viviès va plus loin encore. Il exige presque du voyageur qu’il traverse l’ennui pour atteindre le pays :

« Cette monotonie doit vous lasser, vous énerver, vous irriter. Quand vous serez près de la maudire, alors, mais alors seulement, vous connaîtrez les forces spirituelles de cette plaine interminablement verte. »

La formule pourrait paraître excessive. Elle est pourtant d’une étonnante modernité.

Elle éclaire en particulier la difficulté touristique du delta. Notre manière contemporaine de voyager privilégie volontiers l’événement, la rupture visuelle, le monument identifiable, le point de vue spectaculaire et, désormais, l’image immédiatement photographiable. Le Mékong se prête mal à cette consommation rapide du territoire. Il n’offre pas aisément une succession de « sites ». Il impose au contraire une continuité.

Le voyageur moderne peut donc éprouver une forme de frustration. Les routes rectilignes, les canaux, les rizières, les vergers et les alignements de maisons semblent se répéter sans fin. On attend instinctivement que quelque chose arrive.

Or quelque chose arrive précisément : le paysage commence lentement à agir.

Au bout de plusieurs jours, les nuances apparaissent. On distingue mieux les paysages du Tiền Giang de ceux du Hậu Giang, les terres basses des zones plus anciennes, les grandes rizières des régions de vergers, les espaces khmers du sud-ouest des régions profondément marquées par la colonisation vietnamienne, les territoires tournés vers le fleuve de ceux structurés par les canaux. On comprend surtout que cette immensité n’est nullement vide. Elle constitue au contraire l’un des espaces les plus intensément humanisés du Vietnam.

Car le delta est avant tout une œuvre humaine.

Depuis des siècles, ses habitants ont creusé, endigué, drainé, irrigué, planté et relié. Les canaux sont des chemins autant que des ouvrages hydrauliques ; les rivières sont des rues ; les marchés se sont développés au croisement des eaux ; les maisons se sont alignées sur les berges avant de s’aligner sur les routes. Le paysage que l’on pourrait croire naturel est en réalité le résultat d’une transformation incessante du milieu.

C’est peut-être là que la comparaison avec la Beauce trouve sa véritable pertinence.

L’une et l’autre sont des plaines que des générations de paysans ont travaillées jusqu’à presque confondre nature et civilisation. L’une est façonnée par le blé, l’autre par le riz et l’eau. Toutes deux paraissent simples parce que leur complexité a été patiemment domestiquée.

Elles demandent donc au voyageur un effort particulier : renoncer quelques instants à chercher ce qu’il y aurait « à voir » pour commencer à regarder ce qui est là.

Le delta du Mékong ne se visite pas comme un décor. Il se laisse pénétrer lentement.

Ailleurs au Vietnam, le paysage peut provoquer le saisissement. Ici, il procède par imprégnation. Nous ne sommes plus dans le domaine du choc esthétique, mais dans celui de la durée, de la répétition et de la permanence.

Comme la Beauce, le delta du Mékong est moins un paysage de spectacle qu’un paysage de civilisation.