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Lạng Sơn, la ville qui fit tomber Jules Ferry

On oublie parfois que Jules Ferry, républicain opportuniste situé à gauche dans le paysage politique de la IIIᵉ République, fut également l’un des principaux promoteurs de l’expansion coloniale française. Sa politique reposait sur plusieurs arguments, économiques, stratégiques et idéologiques. Quelques mois après sa chute, dans son célèbre discours du 28 juillet 1885, il systématisera cette doctrine en invoquant notamment les débouchés commerciaux, la puissance nationale et ce qu’il appelait le « devoir de civilisation » des nations européennes. Cette conception, indissociable des hiérarchies raciales et culturelles de son temps, est aujourd’hui profondément remise en cause. Elle fut néanmoins l’un des ressorts essentiels de la politique française des années 1880.

À près de 10 000 kilomètres de Paris, une ville allait précipiter sa chute : Lạng Sơn. Aujourd’hui paisible cité commerçante du nord-est du Vietnam, Lạng Sơn est depuis des siècles l’une des grandes portes septentrionales du pays. La vallée commande l’un des principaux axes reliant le delta du Fleuve Rouge au Guangxi et à la Chine. Armées, caravanes, marchands et ambassades impériales l’ont emprunté pendant des générations. Toutes les invasions venues du Nord ne passèrent évidemment pas par Lạng Sơn, mais contrôler cette région revenait à tenir l’un des grands corridors terrestres entre la Chine méridionale et le cœur du Đại Việt. Cette situation explique son importance dans la guerre franco-chinoise de 1884-1885.

La crise avait été aggravée par l’incident de Bắc Lệ, les 23 et 24 juin 1884. Une colonne française avançant pour prendre possession de positions que Paris considérait devoir être évacuées en application de l’accord de Tianjin se heurta à des troupes chinoises qui n’avaient pas reçu, ou n’entendaient pas encore exécuter, les mêmes instructions. L’affrontement fit voler en éclats le compromis diplomatique et contribua directement à l’extension des hostilités. Au début de 1885, le général Louis Brière de l’Isle engage une offensive vers Lạng Sơn. Après une série de combats, notamment à Đồng Sông, Phố Vy et Bắc Vie, les Français entrent dans la ville le 13 février 1885. Le capitaine Jean-François-Alphonse Lecomte, alors attaché à l’état-major du corps expéditionnaire, en a laissé une description très précise dans son ouvrage Marche de Lang-Son à Tuyen-Quan, publié en 1888. Le 13 février, écrit-il, la brigade Giovanninelli franchit le Sông Kỳ Cùng tandis que les Chinois se replient vers le nord.

Il raconte notamment :

« Le colonel Giovanninelli pousse son avant-garde dans la trouée existant entre les rochers et le village de Ki-Lua ; en même temps il envoie un bataillon de tirailleurs algériens prendre pied dans ce village (…). Ki-Lua est enlevé sans coup férir. Les Chinois ont incendié tous leurs magasins que la poussée énergique du 12 février les a empêchés de vider et de transporter en arrière. (…) La brigade prend ses cantonnements en éventail au nord de Ki-Lua (…). Le quartier général de la brigade, l’artillerie et l’ambulance sont à Ki-Lua. Ce fut de ces cantonnements de Ki-Lua que la première brigade se porta au secours des défenseurs de Tuyen-Quan. »

La prise de Lạng Sơn constitue alors un succès militaire réel. Mais Brière de l’Isle doit presque immédiatement détacher une partie de ses forces. La 1ʳᵉ brigade de Giovanninelli quitte la région pour effectuer une marche forcée vers Tuyên Quang, où une garnison française est assiégée par les Pavillons noirs et les forces chinoises. Après le très dur combat de Hòa Mộc, le 2 mars, la colonne parvient à dégager la place. Lecomte consacre précisément son ouvrage à cette marche de Lạng Sơn à Tuyên Quang, du 13 février au 3 mars 1885.

À Lạng Sơn demeure la 2ᵉ brigade, commandée par le général Oscar de Négrier. Et c’est là que les événements vont basculer. Négrier poursuit les opérations vers la frontière chinoise. Le 23 février, il s’empare de Đồng Đăng et fait détruire la célèbre « Porte de Chine ». Un mois plus tard, les Français tentent de pousser plus au nord, vers le col de Zhennan, aujourd’hui Youyi Guan. Les 23 et 24 mars 1885, à Bang Bo, l’offensive tourne mal. Les positions chinoises sont puissamment organisées. L’attaque française du 24 mars échoue et la brigade de Négrier doit se replier sur Lạng Sơn après avoir subi de lourdes pertes. Le 28 mars, les troupes chinoises attaquent les positions françaises établies au nord de la ville. L’artillerie et l’infanterie françaises repoussent plusieurs assauts. Une contre-attaque commandée notamment par le lieutenant-colonel Herbinger contraint finalement l’aile gauche chinoise à se retirer. Les pertes françaises sont limitées, sept morts et une quarantaine de blessés environ. Mais au cours du combat, de Négrier est grièvement blessé à la poitrine. Le commandement passe au lieutenant-colonel Paul-Gustave Herbinger. C’est à cet instant que commence la véritable « affaire de Lạng Sơn ». Herbinger estime que la position est menacée. Il croit les forces chinoises très supérieures en nombre, craint une manœuvre d’encerclement et juge ses hommes épuisés après plusieurs semaines de campagne. Dans la soirée du 28 mars, il décide donc d’abandonner Lạng Sơn et d’ordonner la retraite vers Thanh Moy et Đồng Sông. La décision sera immédiatement controversée. Le paradoxe est en effet saisissant : les Français quittent Lạng Sơn quelques heures après avoir repoussé l’armée chinoise à Kỳ Lừa. L’évacuation est conduite rapidement. Une partie des approvisionnements est détruite ou abandonnée afin qu’elle ne tombe pas aux mains de l’ennemi. Pourtant, les Chinois ne poursuivent pas immédiatement la brigade française. Dès lors, une question allait hanter pendant des années les officiers ayant participé à la campagne : fallait-il réellement abandonner Lạng Sơn ?

À Hanoï, le général Brière de l’Isle reçoit les informations alarmistes envoyées depuis Lạng Sơn. Le soir même du 28 mars, sans disposer encore d’une vue exacte de la situation, il télégraphie à Paris. La dépêche annonce la blessure de de Négrier, l’évacuation de Lạng Sơn, la supériorité numérique des forces chinoises et demande des renforts urgents. Brière de l’Isle écrit cependant également qu’il espère pouvoir défendre le delta. Mais à Paris, ce détail est rapidement noyé dans le reste du message. La nouvelle arrive dans une atmosphère politique déjà explosive. Depuis plusieurs années, l’opposition dénonce le coût humain et financier des expéditions lointaines. À droite, certains nationalistes reprochent à Ferry de détourner l’armée de la revanche contre l’Allemagne. À gauche, les radicaux contestent l’entreprise coloniale elle-même. Georges Clemenceau en est l’un des adversaires les plus déterminés. L’ironie mérite d’être soulignée : Jules Ferry n’est donc pas simplement renversé par la droite. Il est attaqué simultanément par celle-ci et par une gauche radicale qui lui reproche précisément sa politique impériale. Clemenceau fera de cette opposition à l’expansion coloniale l’un de ses grands combats parlementaires.

Le 30 mars, l’atmosphère est électrique au Palais-Bourbon. Le gouvernement demande notamment l’ouverture d’un crédit extraordinaire de 200 millions de francs destiné au Tonkin. Ferry tente d’obtenir que cette question soit examinée prioritairement, avant les interpellations mettant directement en cause son gouvernement. Clemenceau refuse. La Chambre rejette la priorité réclamée par Ferry par 306 voix contre 149. Ce vote ne correspond donc pas exactement, comme on le lit parfois, à un rejet pur et simple des crédits militaires eux-mêmes. C’est le refus de donner priorité au projet gouvernemental qui manifeste que Ferry a perdu sa majorité. Le cabinet comprend immédiatement qu’il ne peut plus gouverner et remet sa démission.

Le « désastre de Lạng Sơn » devient immédiatement l’affaire du Tonkin. Et pourtant, sur le terrain, la situation est loin d’être aussi catastrophique qu’on l’imagine à Paris. La polémique commence presque immédiatement dans l’armée. Quelques années plus tard paraît un ouvrage au titre explicite : La Vérité sur la retraite de Lang-Son. Mémoires d’un combattant.

Publié en 1892 sous le pseudonyme de Jacques Harmant, il est en réalité attribué au capitaine Armand Verdier, qui avait lui-même participé à la campagne. Son livre constitue un véritable réquisitoire contre la décision d’Herbinger. Verdier cherche notamment à démontrer que la brigade n’était ni détruite ni privée de moyens. Il reproduit les états d’approvisionnement disponibles à Lạng Sơn, parmi lesquels figurent notamment :

« 219 876 cartouches d’infanterie »
et
« 1 813 coups de canon de 80 mm de montagne ».

Avant de conclure que l’on ne pouvait sérieusement prétendre que la brigade était à court de munitions. L’argument est puissant. Il doit cependant être replacé dans le contexte d’une controverse militaire particulièrement violente. Verdier écrit sept ans après les faits et prend clairement parti contre Herbinger. Son ouvrage est une source de première importance, mais ce n’est pas un jugement neutre rendu par l’histoire. L’enquête militaire menée peu après les événements fut elle-même sévère. Elle estima notamment que la retraite avait été exécutée avec une précipitation injustifiée et que l’état d’exaltation d’Herbinger avait pesé sur ses décisions. Il semble donc raisonnable de conclure que Lạng Sơn aurait probablement pu être tenue au moins temporairement. Il serait en revanche excessif d’affirmer que toute inquiétude était imaginaire. La brigade venait de subir le grave échec de Bang Bo, le général de Négrier était hors de combat, les communications étaient fragiles et les effectifs chinois demeuraient importants. La faute d’Herbinger fut probablement moins d’avoir envisagé un repli que d’avoir transformé une situation difficile mais maîtrisable en retraite précipitée voire en déroute…

Le plus extraordinaire est la rapidité avec laquelle la situation diplomatique se retourne. À peine cinq jours après la chute de Ferry, le 4 avril 1885, la France et la Chine signent à Paris des préliminaires de paix. Les deux gouvernements acceptent de cesser les hostilités et Pékin consent à mettre en œuvre l’accord de Tianjin de 1884. Le traité définitif est signé à Tianjin le 9 juin 1885. La Chine reconnaît alors les protectorats français sur l’Annam et le Tonkin et renonce à ses prétentions traditionnelles de suzeraineté sur le Vietnam. La guerre franco-chinoise se termine donc, paradoxalement, par un résultat diplomatique globalement favorable aux objectifs poursuivis par Ferry. L’homme qui avait fait de l’expansion au Tonkin l’un des axes essentiels de sa politique avait pourtant été renversé quelques semaines auparavant par l’annonce d’une catastrophe militaire qui, à proprement parler, n’avait jamais eu lieu.

Pirouette de l’Histoire, près de soixante-cinq ans plus tard, Lạng Sơn fut de nouveau abandonnée dans un contexte où la perception de la menace pesa lourdement sur la décision militaire. Après le désastre de la RC 4, en octobre 1950, la garnison française reçut l’ordre d’évacuer la ville, alors même qu’aucune attaque Việt Minh immédiate ne paraissait devoir la submerger. Comme en 1885, la crainte de l’encerclement et l’effet psychologique d’un revers subi ailleurs conduisirent à renoncer à une position stratégique avant que l’adversaire ne l’ait effectivement conquise. La comparaison s’arrête toutefois là. En 1885, la retraite de Lạng Sơn avait provoqué à Paris la chute de Jules Ferry. En 1950, malgré l’effondrement de la RC 4 et l’abandon de la ville, le gouvernement de René Pleven survécut à la crise. Au moins, cette fois, Lạng Sơn ne fit pas tomber le président du Conseil. À deux générations d’intervalle, la ville aura ainsi été évacuée deux fois moins sous la pression directe de l’adversaire que sous celle de la crainte de ce qu’il pouvait encore faire.