
Il y a quelques années, après avoir lu Danube de Claudio Magris, j’ai décidé de suivre, en voiture, le cours du grand fleuve européen, depuis ses sources, celle que revendique officiellement Donaueschingen et celle, plus discrète mais non moins légitime, de Furtwangen, jusqu’à son immense delta sur la mer Noire. Ce fut un long périple, que je recommande à quiconque souhaite saisir, au fil de l’eau, quelque chose de l’âme de l’Europe centrale, de ses frontières mouvantes, de ses peuples entremêlés et des empires disparus dont le fleuve conserve la mémoire.
Il y a quelques mois, une autre lecture est venue raviver ce goût des itinéraires chargés d’histoire. Je découvris Sur la route mandarine, le récit que Roland Dorgelès tira de son voyage en Indochine, effectué en 1923 et 1924. Publié en 1925, le livre place son périple sous le signe de cette ancienne voie qui avait longtemps structuré le Vietnam du nord au sud. Chez Dorgelès, la route n’est déjà plus tout à fait une infrastructure. Elle devient souvenir, réminiscence, ligne parcourue par les fantômes de l’histoire coloniale et par ceux d’un monde que la modernité commence à effacer.
Cette Route mandarine, dont je retracerai plus loin l’histoire, fut pourtant bien davantage qu’un itinéraire. Elle constitua pendant des siècles l’une des armatures du pouvoir vietnamien, reliant la capitale impériale aux provinces et permettant la circulation des mandarins, des ordres, des courriers, des soldats et des informations. Route terrestre lorsqu’elle pouvait l’être, chemin, piste ou chaussée selon les lieux et les époques, elle se prolongeait aussi par des passages d’eau et des chenaux. Ponctuée de relais de poste, les trạm, elle formait moins une voie continue au sens moderne qu’un véritable système de communication impérial. Des montagnes du Centre aux deltas, des plaines littorales aux anciennes cités, elle dessinait ainsi une colonne vertébrale politique, administrative et culturelle à travers le pays.
Mais bien avant Dorgelès, et dans un tout autre registre, un homme l’avait parcourue alors qu’elle fonctionnait encore comme voie de service, vivante, contraignante et parfois dangereuse. En 1889 parut un ouvrage aujourd’hui peu connu, mais d’une exceptionnelle valeur documentaire : Voyage d’exploration de Hué en Cochinchine, par la route mandarine, de Camille Paris. Celui-ci avait été chargé, à partir de 1885, par l’administration des Postes d’établir la ligne télégraphique aérienne destinée à relier Hué à la Cochinchine.
Le livre n’est ni un récit d’agrément ni, à proprement parler, une œuvre littéraire. C’est d’abord un compte rendu de terrain, mais un compte rendu que la nécessité du voyage transforme presque malgré lui en récit. Pour reconnaître le tracé de la future ligne télégraphique, Camille Paris doit parcourir la Route mandarine, en examiner les étapes, les obstacles, les cours d’eau, les cols et les relais. Il voyage en palanquin ou en sampan, emprunte les trạm, dépend des autorités locales et de leurs moyens, négocie avec des mandarins parfois réticents, traverse des provinces encore profondément marquées par les troubles des années précédentes et affronte les pluies, les montagnes, l’insécurité des chemins et les innombrables contraintes matérielles d’un déplacement à travers l’Annam de la fin du XIXᵉ siècle.
Ce qui rend son témoignage si précieux tient précisément à son regard. Camille Paris ne cherche guère à magnifier la route. Il l’observe parce qu’il doit s’en servir. Il note les distances, les ponts, les passages d’eau, les ressources disponibles, l’état des chemins, les villages, les relais, les autorités rencontrées. Là où Dorgelès écrira, près de quarante ans plus tard, une route déjà gagnée par la mémoire, Camille Paris décrit une route de service : une infrastructure impériale vietnamienne encore active, désormais investie par les besoins nouveaux de l’administration coloniale et bientôt doublée, transformée ou remplacée par le télégraphe, la route moderne et le chemin de fer.
Entre les deux récits se lit ainsi une transformation considérable. Chez Camille Paris, la Route mandarine appartient encore au présent. Elle est un instrument de gouvernement et de circulation, imparfait mais fonctionnel, dont les relais, les mandarins et les porteurs constituent les rouages ordinaires. Chez Dorgelès, elle appartient déjà en partie au passé. L’automobile fait son apparition, les anciennes étapes perdent leur fonction, la route coloniale se superpose à l’ancienne voie impériale et le voyageur commence à regarder avec nostalgie ce que le progrès est précisément en train de faire disparaître.
C’est donc muni de ces deux viatiques que je décidai, à mon tour, de prendre la Route mandarine. Non pas avec l’ambition de la suivre servilement, kilomètre après kilomètre, mais de m’en servir comme d’une main courante à travers le pays. La route serait le fil conducteur, non la prison de mon voyage. Elle me permettrait de rejoindre certains des lieux décrits par mes prédécesseurs, de m’y attarder, de confronter leurs récits au terrain et, lorsque cela serait encore possible, de retrouver les traces matérielles de ce qu’ils avaient vu.
Et, à la manière des mandarins partis en inspection, je m’autoriserais à quitter régulièrement l’axe principal. Quelques dizaines de kilomètres vers une vallée, un ancien poste, une citadelle, un village, un champ de bataille ou un sanctuaire suffiraient parfois à éclairer ce que la route seule ne pouvait raconter. J’effectuerais ainsi, pour reprendre une expression familière à la cavalerie légère, quelques « coups de sonde ».
La Route mandarine ne serait donc pas la destination de ce voyage. Elle en serait la main courante.