
u Vietnam comme en France, le voyageur pressé passe souvent à côté de lieux modestes qui racontent pourtant autant l’histoire des habitants que celle du pays.
En empruntant la route provinciale ĐT 456 entre Thái Bình et Thái Thụy, on peut ainsi apercevoir, à condition de tourner la tête au bon moment, une imposante porte villageoise. Elle ne fait pas face à la route principale, mais commande une rue qui lui est perpendiculaire. Celui qui suit simplement son itinéraire la dépassera donc sans même la remarquer.
Il s’agit de la porte monumentale, cổng làng, du village de Đông Hòa. À première vue, avec ses dragons, ses toits aux extrémités relevées et ses inscriptions verticales, elle pourrait sembler n’être qu’un élément décoratif. Elle appartient pourtant à une tradition profondément enracinée dans l’organisation sociale et spatiale du delta du fleuve Rouge.
La porte du village est, en effet, l’une des images les plus caractéristiques de l’ancien village du Nord vietnamien. Avec le banian, le puits, la maison communale, la pagode et les mares, elle appartenait à un paysage rural immédiatement identifiable. Dans une grande partie du delta du fleuve Rouge, les villages constituaient autrefois des ensembles relativement compacts, souvent séparés des rizières par des haies épaisses, notamment de bambous. Le cổng làng marquait alors le point de passage entre deux espaces : à l’extérieur, les champs, les chemins et le monde environnant ; à l’intérieur, la communauté villageoise, ses maisons, ses lignages, ses cultes et ses règles.
Cette disposition n’était pas seulement architecturale. Le village traditionnel formait une véritable communauté juridique, économique et religieuse. Il possédait son territoire, ses usages, ses lignages, ses institutions et souvent son propre règlement, le hương ước. La maison communale, le đình, abritait le culte du génie tutélaire et constituait également un lieu de réunion ; la pagode répondait aux besoins religieux bouddhiques ; temples, puits et autels complétaient cet espace collectif.
La porte en matérialisait donc la frontière. Certaines étaient effectivement fermées la nuit ou lors de circonstances particulières. Surtout, elles donnaient une forme monumentale à une idée essentielle dans la société rurale du Nord : on n’entrait pas simplement dans un groupe de maisons, on pénétrait dans un làng, une communauté constituée.
C’est ici qu’apparaît une différence remarquable entre le Nord et le Sud du Vietnam. On ne retrouve pratiquement pas dans le Nam Bộ la porte villageoise traditionnelle avec la même fonction structurante. Il existe bien aujourd’hui des portiques modernes signalant l’entrée d’un hameau, d’une commune ou d’un quartier, mais ils ne correspondent pas exactement au cổng làng historique du delta du fleuve Rouge.
Cette différence tient largement à l’histoire du peuplement. Dans le Nord, la riziculture ancienne et la forte densité démographique ont favorisé des villages compacts, structurés autour d’un noyau communautaire. Dans le delta du Mékong, colonisé beaucoup plus tardivement par les populations vietnamiennes, notamment à partir des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, l’habitat s’est au contraire développé au rythme de la mise en valeur des terres et du creusement des canaux.
Les maisons du Nam Bộ se sont ainsi étirées le long des fleuves, des arroyos, des canaux puis des routes, donnant naissance à des villages beaucoup plus ouverts et linéaires. Les canaux étaient à la fois voies de communication, sources d’eau, moyens de drainage et axes de colonisation. Lorsqu’un canal avançait dans une région nouvellement mise en culture, les habitations le suivaient. Il n’existait donc généralement ni enceinte végétale continue ni point d’entrée unique susceptible d’être monumentalement fermé.
Entre le làng Bắc Bộ, ramassé sur lui-même, et l’habitat du Nam Bộ, étiré le long des voies d’eau, ce sont ainsi deux histoires du peuplement vietnamien qui se lisent dans le paysage. La présence ou l’absence d’une simple porte en dit finalement beaucoup sur la manière dont les hommes se sont approprié leur territoire.

La porte actuelle de Đông Hòa n’est cependant pas ancienne. Selon la plaque commémorative installée sur place, elle a été reconstruite en 2014, notamment grâce aux contributions de membres de la famille Phạm originaires du village. Son architecture mêle d’ailleurs deux temporalités. Les dragons, les toitures courbes, les motifs ornementaux et les inscriptions verticales reprennent le vocabulaire traditionnel des portes du Nord, tandis que les étoiles rouges disposées de part et d’autre de l’arche principale inscrivent explicitement l’édifice dans le Vietnam contemporain. Ce n’est donc pas la conservation intacte d’un monument ancien, mais la reconstruction moderne d’un symbole ancien.
La plaque raconte surtout une histoire beaucoup plus longue que celle de la porte elle-même : « Le village actuel de Đông Hòa était autrefois le village de Mãn Khuyết, existant avant 1557. Le village de Mãn Khuyết fut ensuite divisé en deux villages, Hải Đô et Luyện Khuyết. Pendant près de quatre cents ans, bien qu’ils aient porté des noms différents, les deux villages continuaient à partager les mêmes usages, résumés par l’expression : “Đồng canh, đồng cư, đồng thân, đồng Phật”. En 1946, Hải Đô et Luyện Khuyết furent réunifiés sous le nom de Đông Hòa. »
La formule mérite que l’on s’y arrête. Elle peut être rendue approximativement par : « Mêmes terres cultivées, même lieu de vie, mêmes liens de parenté, même Bouddha. » Elle signifie que la division administrative n’avait pas véritablement rompu l’ancienne communauté. Hải Đô et Luyện Khuyết pouvaient constituer deux unités distinctes sur le papier, leurs habitants continuaient à partager terres, voisinage, réseaux familiaux et pratiques religieuses. L’administration avait tracé une limite ; la société villageoise, elle, avait largement continué à fonctionner selon des solidarités plus anciennes. Cette permanence explique également l’importance symbolique de la reconstruction de la porte en 2014. Il ne s’agissait pas simplement d’embellir l’entrée d’une rue. En rétablissant un cổng làng, les habitants matérialisaient dans le paysage contemporain l’existence d’une communauté dont la mémoire remonterait, selon l’inscription locale, au moins au XVIᵉ siècle.
À environ deux cents mètres derrière la porte se trouve d’ailleurs la pagode Đông Hòa, Thiên Ân Tự. Cette proximité n’est probablement pas fortuite. Dans les villages traditionnels du delta du fleuve Rouge, les lieux de culte, la maison communale, les mares, les puits et les chemins principaux s’organisaient fréquemment à l’intérieur ou à proximité du noyau ancien du peuplement. Il faut toutefois rester prudent : la présence actuelle de la pagode ne permet pas, à elle seule, de reconstituer avec certitude le tracé du village au XVIᵉ ou au XVIIᵉ siècle. Elle constitue néanmoins un indice supplémentaire de l’ancienneté du secteur situé derrière la porte. Ainsi, ce qui pourrait apparaître au bord de la ĐT 456 comme un simple élément pittoresque raconte en réalité plusieurs siècles d’histoire rurale vietnamienne. La porte de Đông Hòa parle de la formation des villages du delta du fleuve Rouge, de leur remarquable continuité sociale malgré les changements administratifs, mais aussi de la manière dont le Vietnam contemporain réinvestit les symboles de son passé. Et elle rappelle surtout une chose au voyageur : dans le Nord du Vietnam, franchir une porte de village, c’est parfois franchir cinq siècles d’histoire.