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Là où le Mékong entre au Vietnam

Le poste-frontière international de Thường Phước, dans la province de Đồng Tháp, est l’héritier du poste de Cầu Ván, établi dans les mois qui suivirent la réunification du Vietnam. Les sources des gardes-frontières font remonter sa constitution à mars 1976, tandis que l’unité commémore officiellement le 21 juillet 1976 comme date de sa création. Il portait alors le numéro 793 au sein de la Công an nhân dân vũ trang, la Police populaire armée, ancêtre des actuels gardes-frontières. Il devint par la suite le poste 917 et prit le nom de Thường Phước, sous lequel il apparaît dans les documents administratifs contemporains.

L’endroit n’est pas anodin. Thường Phước se trouve précisément sur la frontière entre le Vietnam et le Cambodge, face à Kaoh Roka, dans la province cambodgienne de Prey Veng. Le poste contrôle à la fois une frontière terrestre et une frontière fluviale, sur le cours principal du Mékong. Le passage de Thường Phước-Kaoh Roka est aujourd’hui reconnu comme passage international routier et fluvial.

À proximité se dresse la borne frontière n° 240. Elle n’est pas seulement symbolique : il s’agit d’une véritable borne de souveraineté matérialisant la frontière entre les deux États. Les deux faces visibles sur les photographies portent respectivement les emblèmes du Vietnam et du Cambodge, le numéro « 240 » ainsi que la date « 2009 ».

La borne actuelle, de type A, fut mise en chantier en mars 2009 et achevée en 120 jours. Elle est devenue l’une des bornes les plus connues de la frontière vietnamo-cambodgienne car elle marque, dans la géographie officielle vietnamienne, le lieu où le cours principal du Mékong entre au Vietnam. Sur la rive opposée, côté An Giang, la borne 241 complète ce dispositif frontalier.

La mention d’une ancienne borne M7-1, située sur un îlot et disparue à la suite de l’érosion en 1999, mérite en revanche d’être conservée seulement si nous disposons de la source locale qui la documente. Je n’ai pas retrouvé, dans les sources actuellement accessibles, de confirmation suffisamment solide de ce point précis.

Cette entrée du Mékong sur le territoire vietnamien possède une forte charge symbolique. Dans les représentations vietnamiennes contemporaines, la borne 240 est volontiers présentée comme le lieu où le grand fleuve, après son immense parcours continental, « entre au Vietnam ». Mais il faut distinguer cette image de la réalité hydrographique.

Le Mékong ne se divise pas ici en deux bras.

La bifurcation fondamentale a lieu quelque 100 kilomètres plus au nord, à Phnom Penh. Après sa rencontre avec le Tonlé Sap, le fleuve poursuit son cours vers le sud-est tandis qu’un autre bras, le Bassac, s’en détache vers le sud. Les deux cours d’eau pénètrent ensuite séparément au Vietnam. Le cours principal franchit la frontière dans la région de Thường Phước et Vĩnh Xương et devient le Tiền Giang, le « fleuve de devant ». Le Bassac entre plus à l’ouest, dans la région de Long Bình et Khánh Bình, et devient le Hậu Giang, le « fleuve de derrière ». La borne 246(1), près de Long Bình, marque cette seconde entrée du système fluvial sur le territoire vietnamien.

C’est donc moins une division du fleuve à la frontière qu’un changement de monde géographique.

En amont, il est le Mê Kông, fleuve international traversant ou longeant la Chine, le Myanmar, la Thaïlande, le Laos et le Cambodge. En aval, commence progressivement l’univers du Cửu Long, littéralement les « Neuf Dragons », nom vietnamien traditionnellement associé aux grands bras et aux neuf embouchures historiques par lesquelles les eaux du Mékong atteignaient la mer de Chine méridionale.

La distinction est autant culturelle que géographique. Pour les populations du delta, le fleuve est d’abord celui qui arrive du Cambodge, irrigue les plaines, alimente les canaux, fertilise les rizières et permet la circulation des hommes et des marchandises. Son cours supérieur, au Laos, au Yunnan et jusqu’au plateau tibétain, appartenait autrefois à une géographie beaucoup plus lointaine, connue des lettrés et des cartographes de manière fragmentaire, mais sans grande incidence sur la vie quotidienne des habitants du bas delta.

C’est précisément cette méconnaissance relative du cours supérieur qui explique l’importance de l’expédition française du Mékong de 1866 à 1868.

Organisée par le gouvernement de la Cochinchine française sous l’impulsion de l’amiral de La Grandière, elle fut placée sous le commandement d’Ernest Doudart de Lagrée, avec Francis Garnier pour second. Son objectif était à la fois scientifique, géographique et commercial : reconnaître le cours du Mékong et surtout déterminer s’il pouvait constituer une voie navigable permettant de relier Saïgon au sud de la Chine, notamment au Yunnan. La jeune colonie de Cochinchine espérait alors faire de Saïgon une porte d’entrée vers le gigantesque marché chinois.

L’expédition allait largement ruiner cet espoir.

Les rapides, les chutes de Khône, les variations considérables du débit et les difficultés de navigation rencontrées au Laos montrèrent que le Mékong ne pouvait devenir cette grande autoroute commerciale reliant directement Saïgon à la Chine que certains avaient imaginée.

Mais l’échec commercial fut en même temps une réussite géographique. Pendant près de deux ans, les membres de la mission parcoururent et cartographièrent une partie considérable de l’intérieur de la péninsule indochinoise. Doudart de Lagrée mourut au Yunnan en mars 1868. Garnier poursuivit l’expédition jusqu’au Yangzi et revint convaincu qu’une autre voie pouvait permettre d’atteindre la Chine : le fleuve Rouge.

C’est là une conséquence essentielle de l’expédition. Le Mékong avait déçu comme route vers la Chine ; le fleuve Rouge allait désormais attirer une part croissante des ambitions françaises. Cette conviction jouera quelques années plus tard un rôle dans l’intérêt porté au Tonkin et dans les entreprises de Jean Dupuis puis de Francis Garnier à Hanoï.

Il serait cependant excessif d’en conclure que les Français se détournèrent alors du Mékong pour « mettre en valeur » la Cochinchine. Cette transformation avait déjà commencé. Dès les premières années de la présence coloniale, le delta était perçu comme l’espace économique essentiel de la nouvelle possession : ouverture et rectification des canaux, amélioration des voies navigables, développement des ports, extension des surfaces rizicoles et, bientôt, constitution d’une économie d’exportation largement tournée vers le riz.

L’expédition de Doudart de Lagrée et Garnier change plutôt l’échelle à laquelle les Français regardaient le fleuve. Le rêve d’un Mékong servant de grande route continentale jusqu’à la Chine s’effaça progressivement. Restait une réalité beaucoup plus immédiatement exploitable : son delta. Le Mékong ne serait pas la route de Saïgon vers la Chine. Il serait la matrice économique de la Cochinchine.

Et c’est peut-être ce que représente le mieux aujourd’hui cette modeste borne 240. Elle matérialise certes une frontière politique entre le Cambodge et le Vietnam, mais elle marque également un seuil géographique : celui où un grand fleuve asiatique, après plusieurs milliers de kilomètres, entre dans le delta qui allait profondément transformer son identité, son paysage et, finalement, son nom.