
À quelques kilomètres seulement du célèbre palais de la famille Vương, résidence des « Rois des Hmong », se dresse une demeure presque inconnue du grand public. Cachée au fond d’une vallée du hameau de Há Súng, dans la commune de Lũng Táo, elle appartient depuis plus d’un siècle à la famille Vừ. Longtemps ignorée des circuits touristiques, elle constitue pourtant l’un des plus remarquables exemples d’architecture aristocratique hmong du plateau de Đồng Văn.
Ce qui frappe d’abord, c’est son isolement. Pour y parvenir, il faut quitter la route principale, suivre un chemin étroit qui plonge dans la vallée, puis découvrir soudain, au milieu des cultures de maïs, une imposante construction aux murs de terre blanchis à la chaux et n’a rien d’ostentatoire.

L’implantation n’est pas le fruit du hasard. Selon les principes de la géomancie chinoise, la demeure occupe une légère éminence tandis que deux massifs montagneux viennent l’encadrer comme les accoudoirs d’un trône impérial. Cette disposition, appelée thế tay ngai, était réputée attirer la prospérité et protéger les générations futures.

La résidence est composée de trois bâtiments principaux. Les deux ailes latérales sont légèrement en retrait tandis que le corps central avance vers l’avant. Les habitants aiment dire que l’ensemble évoque un aigle aux ailes déployées, image qui traduit à la fois la puissance et la protection.L’accès s’effectue par un large escalier de pierre conduisant à une haute porte en bois, surmontée d’un élégant auvent aux tuiles vernissées. Les seuils élevés, les encadrements massifs et les blocs de pierre sculptés témoignent d’un savoir-faire qui dépasse largement celui des maisons paysannes ordinaires.Les murs, épais de plusieurs dizaines de centimètres, sont construits en terre damée, une technique traditionnelle particulièrement adaptée au climat des hauts plateaux. Ils assurent une excellente isolation, conservant la fraîcheur durant l’été et la chaleur pendant les rigoureux hivers de Hà Giang.

À l’intérieur, l’organisation rappelle celle du palais de la famille Vương. Une vaste cour centrale ouverte sur le ciel, le giếng trời, distribue les différentes pièces de vie. Des galeries en bois courent tout autour du bâtiment, desservant les chambres de l’étage. Les balustrades, les colonnes et les poutres sont réalisées en bois précieux et présentent un décor d’une grande sobriété, très éloigné de l’exubérance des palais impériaux vietnamiens.

La salle principale conserve toujours l’autel des ancêtres. Ici, le culte des ancêtres continue d’organiser la vie familiale comme il le faisait il y a plus d’un siècle.
Contrairement au palais des Vương, devenu un site touristique majeur, la demeure de la famille Vừ est toujours habitée. Quatre foyers appartenant à la huitième génération y vivent encore aujourd’hui. Les enfants jouent dans la cour, le linge sèche sous les galeries et les repas sont préparés dans les cuisines ancestrales. Cette présence permanente donne à l’édifice une authenticité rare.

L’un des objets les plus étonnants est une grande baignoire en pierre taillée dans un seul bloc, en forme de demi-lune. La tradition locale affirme qu’elle servait aux bains de lait de chèvre, pratique qui demeure difficile à vérifier mais qui participe au caractère singulier des lieux.
L’origine exacte de cette demeure reste pourtant mystérieuse. Les archives sont quasiment inexistantes. Les descendants savent seulement que leurs ancêtres ont toujours vécu ici. Plusieurs chercheurs estiment que la résidence aurait été construite par la même équipe d’artisans venus du Hoa Nam, dans le sud de la Chine, qui édifia également le palais de la famille Vương. Les ressemblances architecturales sont effectivement frappantes : même emploi de la pierre et du bois, même organisation autour d’une cour centrale, mêmes techniques de construction. Ces similitudes laissent penser que le premier propriétaire appartenait lui aussi à l’élite hmong qui dominait autrefois le plateau de Đồng Văn. Était-il un allié de Vương Chính Đức ? Un chef de clan rival ? Un membre de sa famille ? Aucune source ne permet aujourd’hui de trancher. La maison de la famille Vừ est l’un des derniers témoins de cette aristocratie montagnarde qui contrôlait jadis les cols, les vallées et les routes commerciales entre le Vietnam et la Chine.