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La citadelle des Mạc à Lạng Sơn, dernier verrou d’une dynastie vaincue

Accrochées aux reliefs qui dominent aujourd’hui la ville de Lạng Sơn, les murailles de la Thành nhà Mạc, la « citadelle des Mạc », sont les vestiges d’une période particulièrement troublée de l’histoire vietnamienne. Elles rappellent le temps où deux dynasties se disputaient le Đại Việt et où les montagnes de la frontière septentrionale servirent de dernier refuge à une maison chassée de Thăng Long.

Le fondateur de la dynastie, Mạc Đăng Dung, naquit en 1483 à Cổ Trai, dans l’actuel district de Kiến Thụy, près de Hải Phòng. Il faut toutefois nuancer l’image traditionnelle du simple fils de pêcheurs devenu empereur. Les sources le rattachent à la lignée de Mạc Đĩnh Chi, célèbre lauréat des concours impériaux sous les Trần. Dans sa jeunesse, Mạc Đăng Dung pratiqua effectivement la pêche dans cette région littorale, mais sa famille appartenait à une lignée lettrée dont la fortune avait décliné. Doué d’une force physique remarquable, il réussit un concours de recrutement militaire et entra dans la garde impériale des Lê. Au début du XVIᵉ siècle, la dynastie des Lê postérieurs traverse une crise profonde. Les rivalités de cour, les révoltes et l’affaiblissement successif des souverains permettent aux chefs militaires d’accroître leur pouvoir. Mạc Đăng Dung devient progressivement l’homme fort du royaume, reçoit le commandement des armées et élimine plusieurs de ses adversaires. En 1527, il contraint le jeune empereur Lê Cung Hoàng à abdiquer et monte lui-même sur le trône, fondant la dynastie des Mạc. Pour ses partisans, le changement de dynastie pouvait être présenté comme la conséquence de l’incapacité des derniers Lê à gouverner. Pour les fidèles de l’ancienne maison, il s’agissait au contraire d’une usurpation qui allait nourrir plusieurs décennies de guerre civile.

Deux cours pour un même Đại Việt

La résistance ne fut pas immédiatement organisée conjointement par les Trịnh et les Nguyễn comme on le résume parfois. C’est d’abord Nguyễn Kim, ancien dignitaire fidèle aux Lê, qui rassemble dans les régions de Thanh Hóa et du Laos actuel les adversaires des Mạc. En 1533, il replace sur le trône un prince de la maison Lê, Lê Trang Tông. Commence alors la période appelée Nam-Bắc triều, les « dynasties du Sud et du Nord ». Au nord, les Mạc gouvernent depuis Đông Kinh, l’actuelle Hanoï. Au sud, les Lê restaurés s’appuient d’abord sur Nguyễn Kim. Après la mort de celui-ci en 1545, son gendre Trịnh Kiểm prend progressivement la direction politique et militaire du régime. Les Trịnh deviennent ainsi les véritables maîtres de la cour des Lê, tandis que les Nguyễn développent parallèlement leur propre puissance dans les provinces méridionales. Il ne s’agit donc pas encore de la célèbre division ultérieure entre seigneurs Trịnh au Nord et Nguyễn au Sud. Dans un premier temps, Trịnh et Nguyễn combattent du même côté, sous la bannière des Lê, contre les Mạc. La guerre dure près de soixante ans. En 1592, les troupes commandées par Trịnh Tùng reprennent Đông Kinh. L’empereur Mạc Mậu Hợp est capturé et exécuté. La dynastie perd sa capitale et l’essentiel de son territoire. Mais elle ne disparaît pas. Les survivants se replient dans les montagnes du Nord, principalement autour de Cao Bằng, où ils bénéficient de la proximité de la Chine et, pendant une partie de la période, de la protection diplomatique des Ming puis des Qing. Des branches Mạc continuent ainsi à exercer un pouvoir régional jusqu’en 1677. C’est à cette seconde histoire qu’appartient la citadelle de Lạng Sơn.

Une forteresse entre les montagnes

Les sources patrimoniales de Lạng Sơn attribuent la construction de la forteresse à Mạc Kính Cung, l’un des souverains Mạc qui poursuivirent la lutte après la perte de Thăng Long. La citadelle fut aménagée entre la fin du XVIᵉ et le début du XVIIᵉ siècle afin de constituer une position militaire capable de barrer l’un des principaux passages reliant les régions frontalières septentrionales aux plaines du Đại Việt. Il faut reconnaître que le choix du terrain est remarquable. Plutôt que de construire une enceinte régulière sur une plaine, les Mạc utilisent directement la montagne comme système défensif. Plusieurs reliefs abrupts, notamment les massifs de Tô Thị et de Lô Cốt, forment des murailles naturelles. Il suffit alors de fermer les passages entre les montagnes par des murs de pierre. Au milieu se trouvait un vaste espace relativement plat de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés, susceptible d’abriter hommes, matériel et installations militaires. Cette technique rappelle, à une autre échelle, le principe déjà employé plusieurs siècles auparavant à Hoa Lư : faire de la géographie elle-même une fortification. La citadelle ne commandait donc pas simplement une ville. Elle contrôlait un couloir stratégique entre la frontière chinoise et les plaines plus méridionales. Dans une guerre où les Mạc étaient progressivement repoussés vers le Nord, cette position prenait une importance considérable.

Trois cents mètres de murailles

L’essentiel de la forteresse a aujourd’hui disparu.

Les vestiges les mieux conservés consistent en deux grands segments de muraille totalisant environ 300 mètres. Les murs, épais d’environ un mètre, sont construits en gros blocs de pierre et s’appuient directement contre les reliefs. Certaines portions atteignent environ quatre mètres de hauteur et conservent des ouvertures défensives et des embrasures. Leur aspect irrégulier est précisément ce qui donne au lieu son caractère. Portes étroites, passages entre les rochers, murailles suivant les crêtes et végétation envahissant progressivement les pierres donnent encore l’impression d’une fortification construite dans l’urgence d’une guerre de montagne. La montée depuis la ville commence par plus d’une centaine de marches avant d’atteindre l’une des anciennes portes. Plusieurs centaines de degrés supplémentaires permettent aujourd’hui de rejoindre les parties hautes du site et d’embrasser une partie de Lạng Sơn.

C’est depuis ces hauteurs que l’on comprend réellement la fonction de l’ouvrage.

La ville moderne occupe désormais la vallée. Mais derrière les immeubles et les routes apparaissent toujours les mêmes pitons calcaires qui resserrent les communications. Au XVIᵉ siècle, une troupe venant du Nord ne pouvait guère éviter ces passages. La forteresse constituait donc moins une immense enceinte qu’un verrou posé sur la route.

Pendant des siècles, l’historiographie officielle, rédigée sous les Lê restaurés puis reprise par les Nguyễn, a essentiellement présenté Mạc Đăng Dung comme un usurpateur ayant renversé la dynastie légitime.Cette lecture n’est évidemment pas surprenante : les chroniques étaient rédigées sous des souverains dont la légitimité reposait précisément sur la restauration des Lê. L’historiographie vietnamienne contemporaine adopte généralement une approche plus nuancée. Sans nier la prise de pouvoir de 1527, elle étudie également les réformes administratives des Mạc, leur politique économique, le maintien des concours mandarinaux, leur activité culturelle et la relative prospérité de certaines régions sous leur autorité. Leur dynastie ne fut donc pas simplement une parenthèse militaire. Elle administra une grande partie du Đại Việt pendant plus de soixante ans depuis Thăng Long, puis survécut près d’un siècle supplémentaire dans les régions montagneuses du Nord. La citadelle de Lạng Sơn appartient précisément à cette dernière géographie des Mạc, celle d’un pouvoir devenu périphérique mais qui refusait encore de disparaître.

La citadelle fut classée monument historique national en 1962. Des travaux de restauration et de mise en valeur furent entrepris, notamment à partir de 2010, afin d’en faciliter l’accès et de l’intégrer au complexe patrimonial de Nhị-Tam Thanh, de la montagne Tô Thị et de la citadelle des Mạc. Le visiteur découvre aujourd’hui un mélange de vestiges anciens et d’aménagements modernes : escaliers, garde-corps, accès restaurés et espaces paysagers côtoient les murailles historiques. Certaines parties conservent pourtant une apparence presque abandonnée. La mousse recouvre les pierres, des arbustes poussent dans les joints et des branches traversent les anciennes ouvertures défensives. De la puissance des Mạc, il ne subsiste finalement que peu de chose. Quelques pans de murs, quelques portes et la géographie du site suffisent toutefois à rappeler qu’ici se dressait autrefois l’un des derniers bastions d’une dynastie qui avait régné sur Thăng Long.