
Au cœur du Nghệ An, à une quinzaine de kilomètres de Vinh, le site de Kim Liên rassemble deux lieux distincts, mais intimement liés à l’enfance de Hồ Chí Minh. Hoàng Trù, parfois appelé « làng Chùa », est le village de sa famille maternelle, où il naquit. À environ trois kilomètres se trouve Làng Sen, le « village du Lotus », berceau de la famille paternelle, où il vécut plusieurs années durant son adolescence. Ensemble, ils constituent aujourd’hui l’un des principaux lieux de mémoire du Vietnam contemporain.
C’est à Hoàng Trù, le 19 mai 1890, que naquit Nguyễn Sinh Cung, futur Nguyễn Tất Thành, Nguyễn Ái Quốc puis Hồ Chí Minh. Le cadre est celui d’un village du Nghệ An de la fin du XIXᵉ siècle, avec ses maisons aux structures de bois et de bambou, ses toits de chaume, ses jardins, ses haies et ses activités agricoles et artisanales. La région jouissait depuis longtemps d’une réputation particulière. Le xứ Nghệ, le « pays de Nghệ », correspondant approximativement aux actuelles régions de Nghệ An et Hà Tĩnh, avait produit quantité de lettrés, de candidats aux concours impériaux et de figures patriotiques. La pauvreté relative des terres, les conditions climatiques parfois difficiles et l’importance accordée aux études ont contribué à forger une image, évidemment en partie construite, de populations réputées travailleuses, économes, obstinées et fortement attachées à leur terre natale.
La famille du futur Hồ Chí Minh appartenait précisément à ce milieu de lettrés ruraux.
Son père, Nguyễn Sinh Sắc, né en 1862, était issu d’un milieu modeste et fut très tôt orphelin. Recueilli dans la famille du lettré Hoàng Xuân Đường, il put poursuivre des études confucéennes. Il réussit le concours provincial en 1894 puis, en 1901, obtint le titre de Phó bảng, grade prestigieux délivré à l’issue des concours impériaux. Ce n’était pas exactement un « doctorat » au sens occidental moderne, même si le statut social qui en résultait plaçait son titulaire parmi l’élite lettrée susceptible d’entrer dans l’administration impériale. Nguyễn Sinh Sắc exerça ensuite diverses fonctions sous la dynastie Nguyễn, notamment au ministère des Rites puis comme magistrat dans le Bình Định. La mémoire officielle vietnamienne insiste fortement sur son indépendance d’esprit, son hostilité aux abus des notables et sa proximité avec les plus modestes. Après avoir quitté l’administration, il mena une existence itinérante dans le Sud avant de s’établir à Cao Lãnh, dans le delta du Mékong, où il mourut en 1929. Cette trajectoire explique pourquoi son mémorial de Đồng Tháp constitue aujourd’hui le pendant méridional de Kim Liên.
Sa mère, Hoàng Thị Loan, née en 1868, appartenait elle aussi à un milieu lettré, mais il serait excessif d’en faire une érudite au sens classique du terme. Les sources vietnamiennes la décrivent plutôt comme une femme cultivée dans le cadre familial, connaissant un peu les caractères chinois, profondément imprégnée de culture populaire du Nghệ An et particulièrement habile dans le filage et le tissage. Elle connaissait également les chants ví et giặm, éléments essentiels de la tradition orale du Nghệ-Tĩnh. C’est elle qui assurait largement la vie matérielle du foyer pendant que son mari poursuivait ses études. La famille comptait plusieurs enfants. L’aînée, Nguyễn Thị Thanh, née en 1884, participa ensuite à des activités patriotiques et fut emprisonnée par l’administration coloniale. Son frère Nguyễn Sinh Khiêm, né en 1888, également connu sous le nom de Nguyễn Tất Đạt, acquit notamment des connaissances dans les médecines traditionnelles et la géomancie. Un quatrième enfant, Nguyễn Sinh Xin, naquit à Huế mais mourut très jeune.
L’enfance de Nguyễn Sinh Cung ne se déroule donc pas uniquement à Kim Liên.
En 1895, âgé de cinq ans, il suit son père et sa mère à Huế, où Nguyễn Sinh Sắc poursuit sa formation. La famille découvre alors la capitale impériale, mais également une ville où le pouvoir des Nguyễn cohabite désormais avec la tutelle coloniale française. La mort de Hoàng Thị Loan, à Huế en février 1901, constitue une rupture brutale. Nguyễn Sinh Sắc revient avec ses enfants au Nghệ An avant de repartir passer le concours impérial. Quelques mois plus tard, lorsqu’il obtient le grade de Phó bảng, les habitants de Làng Sen souhaitent honorer le premier homme de leur communauté ayant atteint un rang aussi élevé. Ils mettent à sa disposition un terrain et une maison de cinq travées.
La famille quitte alors Hoàng Trù pour s’installer à Làng Sen, où le jeune Nguyễn Sinh Cung vit de 1901 à 1906. C’est également à cette époque qu’il reçoit le nom de Nguyễn Tất Thành, que l’on traduit souvent par « Nguyễn qui accomplira son dessein » ou « celui qui réussira ». Ces changements de nom ne doivent pas être considérés comme exceptionnels dans le Vietnam lettré de cette époque. Nom de naissance, nom reçu à l’entrée dans l’âge adulte, pseudonymes et noms politiques pouvaient se succéder au cours d’une existence. Nguyễn Tất Thành deviendra ensuite Nguyễn Ái Quốc, « Nguyễn le Patriote », avant d’utiliser, à partir de 1942, le nom sous lequel l’histoire le retiendra : Hồ Chí Minh.
Un paysage d’enfance devenu patrimoine
Le visiteur qui arrive aujourd’hui à Kim Liên peut facilement avoir l’impression que les maisons ont traversé intactes les cent trente dernières années. La réalité patrimoniale est plus complexe. Les bâtiments visibles sont en partie des restitutions historiques. La maison natale de Hoàng Trù avait progressivement disparu après le départ de la famille. Lorsqu’il fut décidé de la reconstituer, les autorités retrouvèrent certains éléments de bois dispersés parmi les membres de la famille et recueillirent les témoignages des anciens du village. La maison fut finalement reconstruite en 1959 en s’appuyant sur ces matériaux et ces souvenirs.
À Làng Sen, la maison offerte à Nguyễn Sinh Sắc avait elle aussi été démontée, vendue et transformée après le départ de la famille. En juillet 1956, les autorités du Nghệ An retrouvèrent une partie de la structure et la ramenèrent sur son emplacement historique afin de la reconstituer. Il faut donc regarder Kim Liên non comme un village demeuré miraculeusement intact depuis 1890, mais comme un paysage mémoriel soigneusement recomposé, associant emplacements historiques, éléments authentiques retrouvés, restitutions architecturales, objets ayant appartenu à la famille et reconstitution de l’environnement rural du Nghệ An de la fin du XIXᵉ siècle. Cette distinction ne diminue nullement l’intérêt du lieu. Elle permet au contraire de comprendre comment le Vietnam construit et transmet sa mémoire. Autour des maisons ont ainsi été restitués le puits, la forge, les jardins, les haies, les plantations et certaines habitations de voisins afin de recréer non seulement la demeure d’un personnage historique, mais tout un environnement villageois.

Les étangs couverts de lotus jouent évidemment un rôle particulier.
Làng Sen signifie littéralement le « village du Lotus ». Or le lotus est devenu, dans la symbolique vietnamienne, l’une des images les plus fréquemment associées à Hồ Chí Minh : une fleur qui naît dans la vase mais demeure pure à sa surface. La métaphore était presque trop parfaite pour que la mémoire nationale ne s’en empare pas.
« Cinquante années, que de sentiments »
L’un des moments les plus marquant de l’histoire du site intervient après la révolution et les guerres. Hồ Chí Minh avait quitté le Nghệ An en 1906, à seize ans, pour retourner à Huế avec son père. Il ne revint dans sa province natale que cinquante et un ans plus tard. Le 14 juin 1957, lors de ce premier retour au Nghệ An, il s’adressa aux représentants de la population provinciale en rappelant cette longue absence : « Tôi là một người con tỉnh nhà đã hơn 50 năm xa cách quê hương. Hôm nay là lần đầu trở về thăm tỉnh nhà. Có thể nói là: Quê hương nghĩa trọng tình cao,
Năm mươi năm ấy biết bao nhiêu tình. »
Que l’on peut traduire : « Je suis un fils de cette province, éloigné de ma terre natale depuis plus de cinquante ans. Aujourd’hui, pour la première fois, je reviens visiter ma province. On pourrait dire : La terre natale porte une fidélité profonde et des sentiments élevés, Que d’émotions accumulées au cours de ces cinquante années. »
Il faut seulement apporter une précision à la légende fréquemment donnée à cette citation : le discours date du 14 juin 1957, tandis que la visite de la maison familiale à Làng Sen eut lieu le 16 juin. Hồ Chí Minh reviendra une seconde et dernière fois à Kim Liên le 9 décembre 1961.

Les photographies exposées dans le musée montrent cette première visite. Le contraste est saisissant : l’ancien enfant du village revient comme président de la République démocratique du Vietnam, entouré de responsables, de photographes et d’une foule d’habitants, mais dans le décor reconstitué d’une enfance rurale particulièrement modeste.
De la maison familiale au sanctuaire national
Après sa mort en 1969, Kim Liên change progressivement de nature. Ce qui était un lieu historique devient aussi un lieu de pèlerinage civique. Le grand portail porte la formule devenue indissociable de l’État vietnamien contemporain : « Không có gì quý hơn độc lập, tự do », « Rien n’est plus précieux que l’indépendance et la liberté ».

À l’intérieur, architecture traditionnelle, bassins de lotus, jardins et espaces muséographiques conduisent à un mémorial où l’on vient non seulement apprendre mais aussi se recueillir.

Cette dimension apparaît dans les pratiques elles-mêmes. Les visiteurs déposent des fleurs, brûlent de l’encens et s’inclinent devant Hồ Chí Minh selon des gestes très proches de ceux accomplis devant les ancêtres familiaux ou les grandes figures protectrices de l’histoire vietnamienne. C’est là l’un des aspects les plus intéressants de Kim Liên. Un dirigeant communiste, dont l’idéologie officielle se voulait matérialiste, est progressivement inscrit dans des pratiques mémorielles beaucoup plus anciennes. La culture politique révolutionnaire s’est greffée sur le culte vietnamien des ancêtres et des héros plutôt qu’elle ne l’a véritablement remplacé.
Kim Liên est ainsi devenu beaucoup plus que la maison natale d’un homme politique. C’est un lieu où le récit familial, la piété filiale, le patriotisme et la légitimité révolutionnaire se rejoignent.
Un lieu reproduit à travers le Vietnam
L’importance prise par Kim Liên explique aussi un phénomène singulier : son paysage a été reproduit ailleurs au Vietnam.
Il ne s’agit généralement pas de copies architecturales intégrales du site, mais de reconstitutions, de maquettes ou d’« espaces culturels Hồ Chí Minh » reprenant la maison de Làng Sen, ses bambous, son toit de chaume, les lotus et les objets de la vie quotidienne. À Quảng Ninh, par exemple, le « jardin historique » du collège de Yên Thọ comprend une reconstitution de Làng Sen aux côtés de Pác Bó et du quai Nhà Rồng, afin de faire parcourir aux élèves les grandes étapes de la vie de Hồ Chí Minh. À Hồ Chí Minh-Ville, différents établissements scolaires et « espaces culturels Hồ Chí Minh » ont également réalisé des modèles de la maison de Làng Sen. Cette multiplication des répliques n’est pas anodine. Elle signifie que la maison de Kim Liên est devenue une image nationale, immédiatement identifiable, au même titre que la maison sur pilotis de Hanoï, la grotte de Pác Bó ou le quai Nhà Rồng de Saïgon. Et le paradoxe est intéressant : le visiteur vient chercher à Kim Liên la maison « authentique », alors que celle-ci est elle-même, pour une large part, le produit d’un patient travail de restitution entrepris dans les années 1950 à partir d’éléments retrouvés, de témoignages et de recherches historiques. Kim Liên raconte à la fois l’enfance réelle de Nguyễn Sinh Cung et la construction postérieure de la mémoire de Hồ Chí Minh. Sous les toits de chaume, derrière les étangs de lotus et les objets modestes de la famille, se lit donc une histoire beaucoup plus vaste : celle d’un enfant de lettrés du Nghệ An devenu révolutionnaire international, puis chef d’État et, enfin, figure presque ancestrale de la nation.
Kim Liên n’est plus seulement le village où naquit Hồ Chí Minh. C’est le lieu où le Vietnam contemporain vient chercher les racines familiales, rurales et morales qu’il attribue à l’un de ses principaux récits fondateurs.