
On peut gagner toutes les batailles et perdre la guerre. » Cette formule, souvent attribuée à Basil Liddell Hart, résume parfaitement l’un des grands paradoxes du conflit vietnamien. Khe Sanh en constitue sans doute l’une des illustrations les plus saisissantes. Au cœur des montagnes du Quảng Trị, à une dizaine de kilomètres seulement de la frontière laotienne et à une vingtaine de kilomètres au sud de la zone démilitarisée, la base de Khe Sanh occupait une position singulière. Installée sur le plateau qui commande la Route 9, elle permettait de surveiller les mouvements nord-vietnamiens venant du Laos, de soutenir les opérations de renseignement menées vers la piste Hồ Chí Minh et de protéger le flanc occidental du dispositif américain dans le nord du Sud-Vietnam. Pour le général William Westmoreland, son abandon aurait ouvert une brèche vers les régions côtières plus peuplées et constitué une victoire psychologique majeure pour Hanoï. Mais Westmoreland y voyait également une occasion. Si l’armée nord-vietnamienne acceptait de concentrer plusieurs divisions autour d’une position relativement isolée, elle s’exposerait à la supériorité écrasante de l’artillerie et de l’aviation américaines. Westmoreland redoutait naturellement un nouveau Điện Biên Phủ, mais il espérait aussi renverser le scénario de 1954 : attirer les forces communistes autour d’une base solidement défendue et les écraser sous le feu. Des documents américains de février 1968 montrent qu’il considérait explicitement Khe Sanh comme une « occasion d’infliger de lourdes pertes » à l’adversaire.
Le 21 janvier 1968, l’Armée populaire vietnamienne déclenche une série d’attaques contre les positions américaines autour de Khe Sanh. Commence alors ce que l’histoire retiendra comme le siège de Khe Sanh, traditionnellement compté sur soixante-dix-sept jours, jusqu’à l’ouverture de la route et la relève de la garnison au début d’avril. Environ 6 000 hommes, principalement du corps des Marines américains renforcés par des Rangers sud-vietnamiens et différents éléments de soutien, tiennent la base et les collines environnantes. Face à eux se trouvent plusieurs régiments appartenant notamment aux 304ᵉ et 325C divisions nord-vietnamiennes, avec une force totale évaluée par les Américains à environ 20 000 hommes dans la zone immédiate.
Le siège est immédiatement rapproché de Điện Biên Phủ. La comparaison obsède Washington, jusqu’au président Lyndon Johnson lui-même. Mais elle possède ses limites. En 1954, la garnison française se trouvait à plus de 200 kilomètres de ses principales bases aériennes et dépendait entièrement d’un ravitaillement aérien de plus en plus compromis. Khe Sanh se trouvait dans un environnement totalement différent : artillerie lourde américaine à portée, hélicoptères, aviation embarquée de l’US Navy, chasseurs-bombardiers de l’Air Force et des Marines et, surtout, bombardiers stratégiques B-52. Westmoreland insistait lui-même sur ces différences lorsqu’il répondait à Washington. La puissance de feu engagée fut effectivement considérable. L’opération aérienne Niagara transforma les montagnes autour de Khe Sanh en l’une des zones les plus intensément bombardées de toute la guerre. Les chiffres varient selon les périmètres et les périodes retenus, mais l’US Air Force donne 98 721 tonnes de bombes larguées pendant l’opération Niagara. À cela s’ajoutèrent environ 160 000 obus d’artillerie. Les B-52 fournirent à eux seuls plus de la moitié du tonnage aérien. On peut donc conserver l’ordre de grandeur de 100 000 tonnes
Le ravitaillement constitue l’autre élément décisif. La Route 9 ayant été coupée, la garnison dépend largement de l’air. C-130 Hercules, C-123 Provider et hélicoptères acheminent munitions, vivres et renforts, parfois en se posant quelques secondes seulement sous les tirs de mortiers. Lorsque les atterrissages deviennent trop dangereux, les cargaisons sont larguées par parachute ou selon des techniques permettant de les extraire à très basse altitude. Entre le 21 janvier et le 8 avril, quelque 14 000 tonnes de ravitaillement sont ainsi livrées à Khe Sanh. Dans les collines, les combats n’en sont pas moins violents. Les positions américaines de 861, 881 Sud et d’autres hauteurs environnantes subissent bombardements, assauts locaux, infiltrations et attaques de tranchées. Mais l’assaut général redouté par Washington ne vient jamais.
Pourquoi ? C’est ici que l’histoire demeure discutée. Pour l’interprétation américaine classique, les bombardements de Niagara et la puissance de feu de la garnison ont rendu impossible une attaque massive. Pour d’autres historiens, Hanoï n’avait peut-être jamais eu l’intention de reproduire exactement Điện Biên Phủ. La concentration autour de Khe Sanh pouvait également avoir pour fonction de fixer l’attention et une partie des réserves américaines dans le nord au moment où se préparait l’offensive du Tết contre les villes et centres politiques du Sud. Il n’existe toujours pas de consensus absolu sur la part respective de ces deux objectifs. L’Armée populaire pouvait parfaitement souhaiter prendre Khe Sanh tout en utilisant l’opération pour détourner l’attention américaine. Les deux intentions ne sont pas incompatibles.
Le 30 janvier, alors que toute l’attention des médias américains se porte sur la base assiégée, l’offensive du Tết éclate simultanément dans une grande partie du Sud-Vietnam. Saïgon, Huế et des dizaines de capitales provinciales sont attaquées. Militairement, l’offensive se solde par de très lourdes pertes pour le Việt Cộng et les forces nord-vietnamiennes. Aucun soulèvement général ne renverse le gouvernement sud-vietnamien. Les principales villes sont finalement reprises. L’armée américaine peut donc légitimement parler d’une victoire tactique. Politiquement, le résultat est très différent. L’ampleur même de l’offensive contredit le discours optimiste diffusé depuis des mois par l’administration Johnson sur l’affaiblissement de l’adversaire. La question n’est plus seulement de savoir si les États-Unis peuvent gagner les combats, mais combien de temps il faudra encore combattre et à quel prix. Le Tết devient ainsi l’un des principaux tournants politiques et psychologiques de la guerre aux États-Unis. L’histoire officielle de l’US Navy le qualifie elle-même de victoire tactique alliée mais de revers stratégique. Pendant ce temps, Khe Sanh tient.
Le 1ᵉʳ avril, l’opération Pegasus est déclenchée. La 1st Cavalry Division, appuyée par les Marines et des forces sud-vietnamiennes, progresse vers l’ouest tandis que les unités du génie rouvrent la Route 9. La liaison avec la base est rétablie au début d’avril et l’opération s’achève le 15. D’un point de vue strictement tactique, l’objectif américain a donc été atteint. Khe Sanh n’est pas tombée. Les pertes nord-vietnamiennes sont importantes, même si les estimations américaines de l’époque, parfois supérieures à 10 000 hommes, reposent largement sur des évaluations indirectes produites à partir des bombardements et demeurent contestées. Les seules dépouilles effectivement comptées furent beaucoup moins nombreuses. Il est donc préférable d’écrire simplement que les pertes nord-vietnamiennes furent lourdes mais impossibles à établir avec précision.
Puis survient le paradoxe. Quelques semaines après avoir dépensé des moyens gigantesques pour conserver Khe Sanh, les Américains décident de l’abandonner. Entre le 19 juin et le 6 juillet 1968, l’opération Charlie organise l’évacuation et la destruction de la base. Le matériel récupérable est retiré, les fortifications détruites et la position officiellement fermée. La décision choque une partie de l’opinion américaine et embarrasse le commandement. Pourquoi avoir affirmé quelques mois auparavant que Khe Sanh était indispensable, pour ensuite l’évacuer ? La réponse est moins mystérieuse qu’il n’y paraît. Le général Creighton Abrams, qui succède à Westmoreland, privilégie une stratégie plus mobile. Après Pegasus, plusieurs responsables américains considèrent désormais la base comme une position fixe inutilement vulnérable aux tirs venant des hauteurs et du territoire laotien. Les importantes forces aéromobiles disponibles dans la région permettent de contrôler le secteur sans conserver en permanence cette cible particulièrement exposée. L’abandon ne signifie donc pas que les Nord-Vietnamiens aient conquis la base en juillet 1968. Mais il offre à Hanoï une formidable possibilité de réinterprétation. Washington avait proclamé que Khe Sanh devait être tenue. Elle fut tenue. Puis elle fut détruite et abandonnée.
La victoire tactique américaine pouvait dès lors être transformée, dans le récit vietnamien, en victoire stratégique nord-vietnamienne.
Le musée de Tà Cơn et la mémoire des vainqueurs

C’est précisément cette lecture que propose aujourd’hui le Nhà bảo tàng Chiến thắng Đường 9 – Khe Sanh, le « Musée de la victoire de la Route 9-Khe Sanh », installé sur le site de l’ancien aérodrome de Tà Cơn. Le titre lui-même annonce le propos. Il ne s’agit pas d’un musée consacré à « la bataille de Khe Sanh » dans une perspective neutre, mais d’un musée de la victoire.
Les cartes, photographies, dioramas et commentaires présentent la campagne comme une opération victorieuse destinée à attirer, fixer et affaiblir les forces américaines tout en contribuant au succès stratégique plus vaste de l’année 1968. Dans cette lecture, l’abandon américain constitue la preuve ultime de la défaite adverse. Du reste les guides l’expliquent ainsi aux visiteurs vietnamiens.

La visite est passionnante précisément parce qu’elle permet de comprendre la mémoire vietnamienne de la bataille autant que la bataille elle-même. Les simplifications existent. Les objectifs du commandement nord-vietnamien sont présentés comme beaucoup plus clairs qu’ils ne le furent probablement. Les pertes adverses sont davantage mises en avant que celles de l’Armée populaire. Le rôle des forces sud-vietnamiennes apparaît peu. Mais ce biais mémoriel n’est guère exceptionnel : les musées militaires du monde entier aiment assez peu compliquer leurs victoires. Ce qui frappe surtout aujourd’hui est la fréquentation du lieu. Des groupes entiers de Vietnamiens, jeunes compris, visitent l’ancien champ de bataille. Ils suivent les explications devant les cartes, observent les photographies, visitent les reconstitutions et se photographient devant les appareils américains exposés sur l’ancien terrain d’aviation. Khe Sanh n’est donc plus seulement un champ de bataille. Il est devenu un lieu de transmission de la mémoire nationale.
Une victoire, mais laquelle ? C’est finalement la question que pose Khe Sanh. Les Américains peuvent affirmer, avec de solides arguments, qu’ils ont remporté la bataille de 1968. La base n’a pas été prise pendant le siège. La garnison n’a pas été détruite. La Route 9 a été rouverte. Les divisions nord-vietnamiennes ont subi des pertes importantes. Puis les Américains ont volontairement évacué la position lorsque leur stratégie a changé. Mais cette lecture tactique ne suffit pas à expliquer la guerre.
Hanoï pouvait perdre des hommes à un rythme qu’une démocratie engagée à 13 000 kilomètres de son territoire ne pouvait politiquement accepter indéfiniment. Le Nord-Vietnam n’avait pas besoin de vaincre les États-Unis dans chaque bataille. Il lui fallait continuer assez longtemps pour que le coût politique, humain et financier de la guerre finisse par devenir supérieur, pour Washington, à la valeur de l’objectif poursuivi. Il serait pourtant trop simple d’écrire que « le Nord-Vietnam remporta la guerre des volontés » dès Khe Sanh. La guerre durera encore sept ans, les États-Unis retireront leurs forces de combat après les accords de Paris de 1973, et la République du Vietnam ne disparaîtra qu’en avril 1975. Khe Sanh n’est donc pas la cause de la défaite américaine. Elle en révèle plutôt l’un des mécanismes. Une armée peut atteindre ses objectifs tactiques, infliger des pertes supérieures à celles qu’elle subit et conserver le terrain pendant toute une bataille, sans résoudre la question essentielle : comment cette bataille contribue-t-elle à l’objectif politique de la guerre ? C’est ce qui donne à Khe Sanh sa portée bien au-delà de l’histoire du Vietnam. Aujourd’hui, sur l’ancien aérodrome de Tà Cơn, les Hercules, les hélicoptères, les chars et les bombes sont devenus des pièces de musée. Les montagnes sont redevenues vertes. Là où près de 100 000 tonnes d’explosifs avaient transformé le paysage en terrain lunaire, les herbes ont recouvert les cratères.

Et des milliers de visiteurs viennent désormais écouter le récit de ceux qui ont finalement gagné la guerre.
Khe Sanh rappelle ainsi une évidence que les états-majors oublient parfois : une bataille ne prend son sens qu’en fonction de ce qu’elle permet d’obtenir politiquement. Gagner le terrain n’est jamais tout à fait la même chose que gagner la guerre.